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Un an dans les écoles de Roubaix (4e épisode) : comment les équipes pédagogiques font vivre les valeurs de laïcité et mixité

"Roubaix est un territoire prioritaire - mais pas le seul - pour la prévention et le repérage des atteintes aux valeurs de la République", considère Jean-Yves Bessol, IA-Dasen du Nord. Contestations d’enseignements, atteintes à la mixité, refus de respecter une minute de silence, suspicion de radicalisation : toutes les alertes sont traitées, les plus inquiétantes faisant l’objet d’une réponse interministérielle. Mais l’approche de cette question sensible n’est pas que défensive. Les enseignants multiplient les initiatives pour "faire vivre en actes" les principes républicains. Ainsi, la "classe média" du collège Rosa Parks vise à forger l’esprit critique des élèves. Roubaix a aussi inventé le "Concert citoyen" : 400 CM1 et CM2 montent chaque année sur scène pour chanter la tolérance, le respect de l’autre et l’égalité filles-garçons. Des valeurs évidentes ? Pas si sûr.

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Au collège Rosa Parks de Roubaix. AEF - S. Ma.

ROUBAIX, ÉPISODE 4

 

Les écoles, collèges et lycées de Roubaix, quasiment tous en éducation prioritaire, concentrent un grand nombre de difficultés scolaires. Les acteurs locaux y déploient une énergie considérable pour contrer les déterminismes. AEF info publie, au cours de l'année scolaire 2021-2022, une série de reportages pour raconter ce territoire complexe, à raison d'un article par mois. Le premier épisode, paru début novembre, est consacré à la lutte contre le décrochage et l'évitement scolaire (lire sur AEF info). Le deuxième épisode détaille les projets de la Cité éducative (lire sur AEF info). Le troisième volet raconte la difficulté - et l'importance - du métier d’enseignant dans la "ville la plus pauvre de France" (lire sur AEF info). Voici le quatrième épisode, consacré à la question du respect de la laïcité et des valeurs de la République.

"Que jamais plus la terreur / Ne vienne souiller nos villes / Ni jamais jamais la haine / Souiller nos cœurs". Le 24 mai 2016, 400 élèves de CM1 et CM2 de Roubaix entonnent, devant une salle comble, "Un automne à Paris". Composée par Ibrahim Maalouf, cette chanson rend hommage aux victimes des attentats de Paris de janvier et novembre 2015. "Que la musique demeure / Dans nos rues comme en nos âmes / Pour toujours un témoignage / De liberté". Cette première édition du "Concert citoyen" est le début d’une aventure singulière qui va embarquer des centaines d’élèves et des dizaines d’enseignants année après année. La sixième édition se tiendra les 2 et 3 juin 2022 au Colisée, la grande salle de spectacles de Roubaix.

"Le moment où les enfants chantent tous ensemble devant leurs familles n’est que la partie visible de l’iceberg", explique Cédric Meurisse, inspecteur de la circonscription de Roubaix Centre, à l'origine du projet. "Tout au long de l’année, les élèves participent à des ateliers philo qui explicitent les textes des chansons". Les thèmes évoqués sont multiples : le harcèlement, l’égalité fille-garçons, l’addiction aux écrans, l’écologie ou la lutte contre la radicalisation. "On prévoit aussi deux ou trois chants très fédérateurs autour de la solidarité et de la fraternité", sourit Caroline Bem, conseillère pédagogique en éducation musicale, également à l'origine du projet. Chaque année, un appel à candidatures est lancé dans les trois circonscriptions de Roubaix pour repérer les 16 classes qui vont participer à l’événement.

"Une expérience décisive de la citoyenneté"

"Après les attentats, on nous a demandé d’organiser des leçons morales et civiques mais nous manquions d’outils adaptés", se souvient Magalie Mattana, enseignante à l’école Jules Ferry. "Le Concert citoyen est un très bon moyen de s’approprier les problématiques de l’EMC. Le jour du concert, les élèves chantent en ayant pleinement conscience du sens des paroles", souligne-t-elle. La comédienne et chanteuse Catherine Gosse, qui met en scène le concert, remarque elle aussi que les valeurs portées par les chansons font l’objet d’un "ancrage en profondeur" chez les élèves.

"Les enseignants nous disent à la fin de l’année que les enfants ont mûri", souligne Simon Testa, conseiller pédagogique spécialiste de l'EMC. "Le Concert citoyen est une expérience décisive de la citoyenneté". Une analyse confirmée par ces verbatim recueillis lors des éditions précédentes : "Sans liberté, on n’aurait pas pu chanter ou danser et grâce à la liberté, on peut faire toutes ces choses et même plus", dit un élève. "J’ai beaucoup aimé parce que chaque chanson m’apprenait beaucoup de choses. Ma mère et ma tante m’ont dit que ça les a beaucoup beaucoup émues et que c’était le meilleur spectacle !", raconte un autre.

Lors des ateliers philo menés par l’enseignant, les élèves apprennent à réfléchir et à tracer une ligne de partage entre ce qui fait "débat" et ce qui suscite une "discussion". "On ne débat pas du harcèlement mais on peut discuter de la manière de le reconnaître ou de le dénoncer. En revanche, on peut débattre du rapport aux écrans et aux réseaux sociaux", illustre Magalie Mattana. Un principe qui permet de fixer une règle de jeu et d’apaiser les échanges.

Quand John Lennon fait débat

Le répertoire du Concert citoyen est composé par un "comité des chants" supervisé par l’inspection. Chaque texte est analysé ligne à ligne et des chansons sont parfois écartées. Le titre "Kid" d’Eddy de Pretto, qui interroge la place des garçons dans la société, a été jugé inadapté à l'école primaire, à cause de son champ lexical et d'expressions non accessibles à la compréhension d'enfants de cet âge. Autre exemple, "Et si en plus y’a personne" d’Alain Souchon ("Abderhamane, Martin, David / Et si le ciel était vide"), fait l'objet de discussions : ce texte permet-il vraiment d'aborder sereinement la question de la radicalisation ?

"Il faut que ça frotte un peu mais pas trop non plus", résume Caroline Bem, qui a pour principe de renouveler chaque année le répertoire. Cabrel, Soprano, Tryo ou Zut & Clarika : les chansons sélectionnées font l’objet d’une intense préparation pédagogique. Les enseignants peuvent s’appuyer pour chaque texte sur une fiche détaillant des pistes de réflexion, des points d’attention et les références au programme scolaire. "L’an dernier, nous avons eu une réflexion approfondie sur la chanson Imagine de John Lennon", relate Magalie Mattana. "Le texte contient une phrase choc : Imagine there’s no religion. Autrement dit : imagine s’il n’y avait pas de religion…"

La phrase a fait cogiter les élèves. Un garçon a dit qu’un monde sans religion était impossible car Dieu le guidait dans ses actes quotidiens. Sa camarade lui a répondu qu’elle n’avait pas le même Dieu et que son Dieu ne devait donc pas lui dire la même chose. Un autre est intervenu pour dire qu’il n’avait pas de Dieu et qu’il écoutait plutôt l’école et sa famille. "Nous avons conclu qu’on pouvait croire ou ne pas croire mais que la loi posait le même cadre pour tous", explique Magalie Mattana. Des parents lui ont demandé la traduction du texte de Lennon : "Ils voulaient être sûrs de ce qui était écrit". La chanson n’a pas pu être interprétée sur scène, le spectacle ayant été annulé l’an dernier à cause des restrictions sanitaires, mais elle a été diffusée sous forme de vidéo dans les familles, sans que cela pose de difficultés.

Un dialogue indispensable

Pourtant, le principe même du Concert citoyen est parfois contesté. Des parents estiment que passer autant de temps sur des chansons n’est pas sérieux : il faut leur expliquer l’intérêt de l’activité musicale, qui fait partie intégrante des programmes officiels. La contestation peut aussi venir de quelques familles qui considèrent que l'écoute de la musique n'est pas compatible avec leur interprétation et leur pratique de l'Islam. Leurs enfants, qui n’entendent jamais de musique à la maison, vivent un conflit de loyauté lorsqu’ils doivent chanter à l’école. "Un enfant qui ne veut absolument pas chanter, je lui demande pourquoi. Je reçois la famille, je prends le temps d’en discuter", explique Magalie Mattana, selon qui ces situations sont rares.

Autre point d’achoppement, l’égalité entre les filles et les garçons : elle ne sonne pas toujours comme une évidence. "Quand, dans les rangs de la chorale, on alterne une fille, un garçon, cela peut poser problème à certains enfants par rapport à ce qui se fait à la maison", rapporte Magalie Mattana. "Il y a des familles, quelle que soit la confession religieuse, qui n’aiment pas trop que les filles jouent avec les garçons". Une année, des garçons ont refusé de reproduire une chorégraphie parce qu’ils ne voulaient pas 'faire les filles' devant tout le monde : il s’agissait de bercer un poupon. "Je leur ai demandé de venir un midi par semaine pendant les APC pour en parler. Après huit séances de réflexion, ils ont accepté de mimer les gestes en ayant compris leur sens."

Des "ateliers de discussion" sont proposés aux parents autour des thèmes du Concert citoyen. "Il est tout à fait possible de parler de laïcité, de religion, de fanatisme avec les parents. Ils ont envie de s’emparer de ces sujets, de dialoguer", explique Catherine Gosse, qui les anime. Ces ateliers, suspendus pendant deux ans à cause du Covid, devraient être relancés au printemps, à raison de trois séances par école. "L'alliance éducative construite avec les parents est une pièce essentielle au projet", commente Cédric Meurisse. "Le Concert citoyen permet ainsi de faire société dans Roubaix, d'apporter une grande bouffée d'oxygène et de montrer que la laïcité est libératoire. Si nous avions une scène plus grande, nous pourrions faire en sorte qu'un nombre plus important d'enfants ait vécu cette formidable expérience lors de leur scolarité".

"Des signalements nous remontent, plus que dans d’autres villes"

"Le Concert citoyen est une initiative remarquable car il permet d’enseigner et de faire vivre en actes les valeurs de la République", salue Jean-Yves Bessol, IA-Dasen du Nord, interrogé début février 2022. Chaque année, le directeur académique est au premier rang pour applaudir les enfants, tout comme le maire de la ville, Guillaume Delbar. L’initiative dispose en effet d’un soutien institutionnel. En 2021, le projet a reçu 14 000 euros dans le cadre d'un appel à projets lancé par le FIPDR en partenariat avec la CAF et la préfecture, sur une double entrée "parentalité" et "coéducation". La ville de Roubaix apporte pour sa part, comme en 2020, 17 400 euros en 2021.

"Roubaix est un territoire prioritaire - mais pas le seul - pour la prévention et le repérage des atteintes aux valeurs de la République", indique Jean-Yves Bessol. "Des signalements spécifiques nous remontent, plus que dans d’autres villes", ajoute-t-il, sans quantifier précisément le phénomène. Selon les informations recueillies auprès de la DSDEN et de la préfecture, ces signalements peuvent porter sur des situations très diverses : des contestations d’enseignements, particulièrement en histoire, en SVT ou en musique ; un absentéisme répété de jeunes filles lors des séances de piscine, avec une suspicion de certificats de complaisance ; le refus de respecter une minute de silence lors d’un hommage. Les atteintes à la mixité sont aussi prises très au sérieux : une alerte est par exemple remontée cet automne au sujet d’une jeune fille menacée par son cousin parce qu’elle parlait à des garçons dans la cour du collège.

La plupart des faits sont traités dans l’établissement, avec une gradation, qui va de la convocation de l’élève et de ses parents jusqu’au conseil de discipline. Les acteurs de la Cité éducative peuvent aussi être mobilisés (lire sur AEF info). Quand les faits sont particulièrement inquiétants ou concernent une famille déjà connue des services de renseignement, ils remontent jusqu’à la cellule de prévention de la radicalisation et d’accompagnement des familles (Cepraf) et la cellule départementale de lutte contre l’islamisme et le repli communautaire (Clir). "Lorsqu’un membre de la communauté éducative fait l’objet de menaces, la police est immédiatement saisie", précise Jean-Yves Bessol.

Le risque de radicalisation est particulièrement surveillé. Cette année, un collège a par exemple fait remonter le cas d’une élève qui était régulièrement emmenée à la mosquée par des adultes sans l’accord de sa mère. Un autre collège a émis une alerte au sujet d’une de ses anciennes élèves qui venait faire du prosélytisme religieux devant les grilles de l’établissement. La diffusion d’une vidéo d’appel au Jihad par un élève peut aussi faire l’objet d’un signalement mais il faut pour cela que l’établissement soit averti par un élève, un surveillant ou un parent, l’Éducation nationale n’ayant pas de système de veille sur les réseaux sociaux.

Vigilance sur le périscolaire

 

L’État est très attentif aux discours tenus par les associations qui accueillent des enfants, notamment sur le temps périscolaire. "Chaque association qui reçoit une subvention dans le département du Nord doit signer une charte des valeurs de la République", rappelle Sonia Hasni, sous-préfète affectée au territoire de Roubaix depuis septembre 2021. "Le service départemental jeunesse et sport a un regard spécifique pour protéger les acteurs associatifs du risque de séparatisme", souligne Jean-Yves Bessol. "Des contrôles sont menés par des IEN et des IJS (inspecteurs jeunesse et sport), notamment dans les associations sportives et de soutien scolaire", précise-t-il. Pour le moment, aucune alerte spécifique n’a été remontée.

Quid de l’association Ambitions et initiatives pour la réussite (AAIR), suspectée d’avoir donné des cours coraniques sous couvert de soutien scolaire, tout en touchant des subventions publiques ? "Cette association est en dehors du système éducatif, on ne travaillait pas avec elle", répond Jean-Yves Bessol. À la suite d'une émission de M6 consacrée à cette affaire en janvier, le préfet du Nord a "confirmé" via twitter "que des contrôles réalisés par les services de l’État ont mis en évidence que l’association AIR dispensait des cours d’arabe à caractère cultuel". La préfecture a suspendu, en mars 2021, les subventions de l’État, réclamé le remboursement des sommes versées et fait un signalement au parquet de Lille. Un procès est en cours, qui concerne notamment le maire de la ville. Le président de l’association, qui est aussi enseignant dans un lycée roubaisien, est actuellement suspendu par l’Éducation nationale.

Des "classes médias" pour aiguiser le sens critique

"Le premier acte pour lutter contre l’embrigadement et la radicalisation, c’est d’apprendre à lire, écrire et compter à nos élèves", affirme le Dasen du Nord. "C’est en lisant des textes variés, en prenant du recul, en aiguisant leur regard critique qu’ils pourront se forger progressivement leurs propres convictions. C’est d’ailleurs tout l’intérêt des classes médias, qui permettent de comprendre et d’analyser un article de journal ou une image". L’éducation aux médias est une priorité ministérielle depuis les attentats de Charlie Hebdo : Jean-Michel Blanquer a ainsi annoncé la généralisation des web-radios dans les établissements scolaires, lors d’un déplacement le 24 janvier 2021 dans la ville voisine de Tourcoing.

Situé au nord de Roubaix, le collège Rosa Parks (lire sur AEF info) a ouvert une "classe média" en 5e dès septembre 2019, avec la volonté d’outiller des élèves menacés par un flux constant de fake news. "Les réseaux sociaux sont omniprésents dans leur vie : ils y lisent des choses parfois délirantes, que ce soit sur le vaccin ou la laïcité", constate Guillaume Roux, principal de cet établissement classé REP+. "L’heure d’EMC ne suffit pas face à ce type de contenu. Il faut du temps pour déconstruire les fausses informations avec les élèves et les inciter à se tourner vers des sources fiables". Une problématique que l’on retrouve finalement dans tous les collèges de France… "À Roubaix, il y a encore plus d’enjeux", insiste le principal. "Pour que les gamins ne tombent pas, ne sombrent pas, ne soient pas manipulés, il faut travailler avec eux tous les jours sur les principes de la République".

Ce vendredi matin de février 2022, la classe média du collège reçoit Catherine Osson, députée (LREM) de la 8e circonscription du Nord (Roubaix et Wattrelos). Les élèves, en 4e, ont décidé de l’inviter dans leur émission de radio pour parler de l’égalité filles-garçons et de son expérience de femme politique. À la technique, deux garçons ; au micro, trois filles. L’entretien, bien mené, porte sur le rôle et le quotidien d’un député puis sur le sexisme en politique et les inégalités salariales. "Il y a encore beaucoup de travail à faire", reconnaît Catherine Osson, après avoir témoigné de son parcours.

La députée se rend ensuite dans la classe média niveau 5e. Cette fois, la séance n’a pas été préparée. Qu’importe, les questions fusent : "C’est quoi, député ?" "Est-ce qu’un député a plus de droit qu’un citoyen ?" "C’est vrai que le ministre de l'Intérieur était maire de Tourcoing ?" "Est-ce qu’on a des chances de devenir président ?" Ancienne directrice d’école, Catherine Osson se montre à l’aise pour répondre du tac au tac à la quinzaine d’élèves. "Mon travail, c’est de me bagarrer pour ce territoire qui a plus de besoins qu’ailleurs", résume-t-elle.

"Avec la classe média, les élèves prennent confiance en eux et sont davantage dans la réflexion et la discussion", débriefent les trois enseignants qui pilotent le projet. "Ils ont un regard plus critique sur ce qu’ils voient et entendent", estiment-ils. Ces élèves sont d’ailleurs restés dubitatifs après avoir vu avec leurs parents ou sur les réseaux sociaux le reportage "Zone interdite" (M6) sur l’islam radical, consacré en partie à Roubaix (1). "Ils nous ont dit que ce n’était pas que ça Roubaix, qu’on avait entendu qu’un son de cloche, que l’émission était orientée. Ils veulent que les journalistes de l’émission viennent ici pour s’en rendre compte", relatent leurs professeurs.

Les questions posées par l’hommage à Samuel Paty

Concert citoyen et classe médias : ces actions exceptionnelles touchent quelques centaines d’élèves chaque année à Roubaix. Elles ne doivent pas occulter le travail patient mené chaque jour par la communauté éducative pour incarner et porter les valeurs républicaines. Marqués par les attentats qui ont frappé la France, les enseignants sont particulièrement attentifs au respect de la laïcité et de la liberté d’expression. Ils sont sensibles aux signaux faibles. "Ce qui pouvait être perçu avant comme de la provocation adolescente, un prétexte pour se confronter à l’adulte, est désormais pris très au sérieux", rapporte une enseignante de collège, qui préfère rester anonyme.

Cette professeure d’histoire-géographie raconte avoir dû justifier auprès de ses élèves son choix de travailler sur un texte qui critiquait les talibans. "Une élève m’a demandé pourquoi j’avais choisi un texte sur la religion musulmane alors qu’il y a aussi des dérives dans la religion catholique". Elle se souvient aussi avec amertume de réflexions entendues cette année lors de l’hommage à Samuel Paty, enseignant assassiné par un terroriste islamiste : "C’est bien fait pour lui" ou "Pourquoi on n’a pas fait une minute de silence quand mon grand-père est mort ?" "Pourtant, on a travaillé avec ces élèves lorsque c’est arrivé", se désole-t-elle. "On se dit que le travail est loin d’être terminé quand on entend ce type de propos. Sans compter tous ceux qui ne disent pas ce qu’ils pensent… On se confronte aussi à des choses qui sont dites à la maison".

L'hommage à Samuel Paty (lire sur AEF info) s’est tenu dans tous les établissements roubaisiens, la plupart du temps sans difficulté. Mais les enseignants ont quand même l’impression de marcher sur des œufs. "Nous avons collé des portraits de Samuel Paty dans toutes les salles et nous avons lu un poème autour de l’égalité et de la fraternité", relate une enseignante de lycée professionnel. "Nous avions prévu d’organiser des débats mais il y avait une réticence à aller jusque-là… Il y a des choses qu’on ne veut pas trop creuser", reconnaît-elle. "Parfois les élèves expriment des points de vue assez tranchés sur la religion ou le Prophète mais nous ne sommes pas confrontés à des problèmes de radicalisation", estime-t-elle toutefois.

"Une confusion entre nationalité, origine et religion"

La loi de 1905 concentre beaucoup d’incompréhensions. "Pour une partie des élèves, la laïcité enlève des droits", souligne une professeure de collège. "En 6e, ils disent que la laïcité les empêche de porter le voile à l’école ou d’exprimer leurs convictions religieuses. En 3e, ils définissent assez bien le concept mais, face à des situations concrètes comme l’hommage à Samuel Paty, ils ne réagissent pas comme on pourrait l’attendre. Une partie d’entre eux estiment que la religion passe avant les lois de la République. On entend aussi des propos qui nous font réagir : 'la laïcité, c’est contre les musulmans', 'la France ne nous aime pas'. Nos élèves sont très sensibles au discours des médias et des politiques. Cette année, avec la candidature d’Eric Zemmour, c’est encore plus compliqué pour eux".

L’émergence dans le débat public de thèses d’extrême-droite sur le "grand remplacement" vient brouiller le discours sur la République qui ne fait pas de différence entre les enfants. La multiplication des polémiques sur l’islam et l’immigration amène des élèves nés dans l’Hexagone à douter de leur identité. Ce malaise identitaire semble s’amplifier, dans des quartiers marqués par une grande pauvreté et un manque de mixité sociale. "Nous sommes confrontés depuis quelques années à des enfants aux profils variés qui disent à leur maîtresse que la France n’est pas leur pays", relève avec inquiétude un acteur de terrain. "Les enfants font une énorme confusion entre leur nationalité, leur origine et leur religion : si on leur demande leur nationalité, ils peuvent répondre qu’ils sont musulmans", relate une professeure des écoles qui a travaillé une dizaine d’années à Roubaix.

Un "équilibre" sur le port du voile

 

Point de crispation pendant des années après "l’affaire du foulard" de Creil (lire sur AEF info), le port du voile n’est plus un sujet dans l’enceinte des établissements scolaires roubaisiens. De nombreux interlocuteurs le confirment, l’interdiction des signes religieux à l’école est respectée depuis la loi de 2004. Les collégiennes et lycéennes qui portent le voile le retirent avant de franchir la grille de leur établissement et le remettent en sortant. Mais si la règle est intégrée, elle n’est pas pour autant comprise et acceptée par tous.

"Lorsque j’ai assisté à la journée de la laïcité [le 9 décembre] dans un collège roubaisien, l’enseignante a demandé aux élèves si l’interdiction du port du voile à l’école était une atteinte à leur liberté", relate la sous-préfète, Sonia Hasni. "Une majorité d’élèves a répondu : 'oui parce qu’on ne respecte pas notre religion'. Nous avons alors réfléchi ensemble au rapport entre l’intime et le public : la religion s’expose-t-elle ? être croyant, est-ce forcément montrer sa croyance ? l’école n’a-t-elle pas justement pour vocation d’être un sanctuaire de liberté, un espace d’acceptation de toutes les croyances, sans nécessairement être dans une logique d’affichage ? Cela a permis aux élèves de réfléchir à la question des signes religieux, que ce soit un voile ou une croix".

La sous-préfète est sortie de cet échange avec l’impression que "le sujet est présent et sensible" malgré "l’équilibre" trouvé avec la loi de 2004. "Les jeunes s’adaptent mais il peut y avoir chez eux une tension intérieure entre le discours tenu à l’école et le discours tenu à la maison", analyse-t-elle. "Il faut leur expliquer que la laïcité n’est pas le refus des religions mais au contraire l’acceptation de toutes les religions, la possibilité de vivre ensemble dans un esprit de tolérance. Mais ce n’est pas toujours ce qu’ils entendent chez eux. Il faut aussi reconnaître ce paradoxe."

Un "plan laïcité et éducation à la citoyenneté"

Laïcité versus identité : les enseignants ont parfois l’impression de se retrouver seuls face à des questions qui travaillent la société. Comme partout en France, ils ont désormais droit à trois demi-journées de formation sur le thème : "Qu’est-ce que la laïcité, comment l’enseigner ?". Des interventions ciblées peuvent aussi être organisées par la cellule "Valeurs de la République" du rectorat quand un établissement ou une circonscription en manifeste le besoin.

La Cité éducative porte aussi un "plan laïcité et éducation à la citoyenneté", soutenu par l’État et la ville de Roubaix à hauteur de 266 000 euros sur trois ans (2021-2024). Ce plan s’articule autour de trois grands enjeux : le développement de l’esprit critique ; la lutte contre les stéréotypes et les préjugés filles-garçons ; la prévention des violences et du harcèlement scolaire. Il repose sur 24 actions comme l’ouverture du conseil municipal des enfants aux collégiens, l’organisation de débats philosophiques, le Concert citoyen ou encore un plan de formation du personnel municipal. Ces actions toucheront les 21 500 élèves des écoles, collèges et lycées publics et privés sous contrat.

Cependant, cet effort collectif pour faire vivre les valeurs républicaines ne touchera pas tous les enfants roubaisiens. "C’est peut-être ce qu’il y a de plus inquiétant à Roubaix : une partie de la population semble avoir décidé de ne plus partager le destin national", pointe la sous-préfète Sonia Hasni. "Il y a un sentiment d’enclavement. Des familles ne font leurs courses que dans des commerces communautaires, ne sortent pas de leur quartier, ne votent pas, ne vont pas dans les centres sociaux, ne font pas valoir leurs droits, se soignent différemment, ne revendiquent même plus le service public. Certains choisissent l’école à la maison pour contourner la transmission des valeurs républicaines et de l’éducation à la citoyenneté." Marginal au regard du nombre d’enfants scolarisés dans les écoles roubaisiennes, ce phénomène est aujourd’hui "un sujet de vigilance très fort" pour l’État.

Le cinquième épisode de notre série "Une année dans les écoles de Roubaix" paraîtra en mars 2022 : il sera consacré à l’accueil et à la scolarisation des élèves allophones.

(1) Après la diffusion de cette émission (le 23 janvier 2022), la présentatrice et un acteur associatif roubaisien ont reçu des menaces de mort et ont été placés sous protection policière.

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Sylvain Marcelli, journaliste