Continuer sans accepter

Bonjour et bienvenue sur le site d’AEF info
Vos préférences en matière de cookies

En plus des cookies strictement nécessaires au fonctionnement du site, le groupe AEF info et ses partenaires utilisent des cookies ou des technologies similaires nécessitant votre consentement.

Avant de continuer votre navigation sur ce site, nous vous proposons de choisir les fonctionnalités dont vous souhaitez bénéficier ou non :

  • Mesurer et améliorer la performance du site
  • Adapter la publicité du site à vos centres d'intérêt
  • Partager sur les réseaux sociaux
En savoir plus sur notre politique de protection des données personnelles

Vous pourrez retirer votre consentement à tout moment dans votre espace « Gérer mes cookies ».
Revenir en haut de la page

Une année dans les écoles de Roubaix (3e épisode) : enseigner dans la ville la plus pauvre de France, un sacerdoce ?

"Quand j’ai su que j’étais nommé à Roubaix, j’ai pris peur", reconnaît Eric Kukula. Ce directeur d’école y est finalement resté… 40 ans. "Je me sentais très utile là où je me trouvais", témoigne-t-il. Dans cette ville frappée par un chômage record, au taux de pauvreté très élevé (1), à l’IPS très bas, les enseignants savent leur rôle essentiel. Ils ont aussi le sentiment de devoir s’investir plus qu’ailleurs. Enseigner à Roubaix "est un don de soi", affirme même une professeure des écoles, qui y a exercé onze ans. "Les petites victoires sont énormes. Mais il faut réussir à se protéger", confie-t-elle. Ce troisième épisode de notre série roubaisienne porte sur l’exercice du métier de professeur des écoles. "Il y a une vraie forme de militantisme des enseignants sur ce territoire", reconnaît Jean-Yves Bessol, Dasen du Nord, qui décrit comment l’institution les accompagne.

   Merci de découvrir AEF info !

Cette dépêche est en accès libre.

Retrouvez tous nos contenus sur la même thématique.

Tester AEF info pendant 1 mois
Test gratuit et sans engagement
  • Thématiques
  • Coordonnées
  • Création du compte

Thématiques

Vous demandez à tester la ou les thématiques suivantes*

sur5 thématiques maximum

1 choix minimum obligatoire
  • Enseignement / Recherche
  • 👁 voir plus
    ✖ voir moins

Fréquence de réception des emails*

Un choix minimum et plusieurs sélections possibles. Vous pourrez modifier ce paramétrage une fois votre compte créé

Un choix minimum obligatoire

* Champs obligatoires

Coordonnées

Renseignez vos coordonnées*

Veuillez remplir tous les champs
Votre numéro de téléphone n'est pas valide

* Champs obligatoires

Création de compte

Tous les champs sont obligatoires
Votre adresse e-mail n'est pas valide
Seulement les adresses e-mails professionnelles sont acceptées

Cette adresse vous servira de login pour vous connecter à votre compte AEF info

Votre mot de passe doit contenir 8 caractères minimum dont au moins 1 chiffre
Ces mots de passe ne correspondent pas. Veuillez réessayer

Votre mot de passe doit contenir 8 caractères minimum dont 1 chiffre

En validant votre inscription, vous confirmez avoir lu et vous acceptez nos Conditions d’utilisation, la Licence utilisateur et notre Politique de confidentialité

* Champs obligatoires

Valider

Merci !

Nous vous remercions pour cette demande de test.

Votre demande a été enregistrée avec l’adresse mail :

Nous allons rapidement revenir vers vous pour vous prévenir de l’activation de votre nouvel accès.

L’équipe AEF info


Une erreur est survenue !

Une erreur est survenue lors de l'envoi du formulaire. Toutes nos excuses. Si le problème persiste, vous pouvez nous contacter par téléphone ou par email :
 service.clients@aefinfo.fr  01 83 97 46 50 Se connecter

Les 49 écoles publiques de Roubaix accueillent près de 10 000 élèves. L'école Condorcet (photo) compte 150 élèves. MaxPPP

ROUBAIX, ÉPISODE 3


 

Les écoles, collèges et lycées de Roubaix, quasiment tous en éducation prioritaire, concentrent un grand nombre de difficultés scolaires. Les acteurs locaux y déploient une énergie considérable pour contrer les déterminismes. AEF info publie, au cours de l’année scolaire 2021-2022, une série de reportages pour raconter ce territoire complexe, à raison d’un article par mois. Le premier épisode paru début novembre est consacré à la lutte contre le décrochage et l’évitement scolaire (lire sur AEF info), le second, début décembre, détaille les projets de la Cité éducative (lire sur AEF info). Voici le troisième volet.

Après douze ans d’enseignement, dont onze à Roubaix, Djohara a fini par craquer : son médecin lui a prescrit un arrêt de travail de quatre mois pour burn-out. La mort dans l’âme, cette professeure des écoles, militante du Snuipp-FSU, a décidé de partir : elle a obtenu en septembre 2021 sa mutation à Lille. "Travailler à Roubaix est un don de soi", témoigne-t-elle. "Les petites victoires sont énormes. Mais il faut réussir à se protéger".

L’enseignante décrit des élèves en très grand retard scolaire : "Avec mon CE1 à 12, j’enseignais comme en Clis. Même le meilleur de la classe était très très moyen". Elle explique ces difficultés par la "pauvreté extrême" de quartiers "repliés" sur eux-mêmes. En raison des problèmes de logement, "très peu d’enfants font toute leur scolarité dans la même école", ce qui empêche un suivi dans la durée. "Selon l’indice de position sociale, Roubaix est comparable à Mayotte ou à la Seine-Saint-Denis. Ses quartiers sont des zones abandonnées, oubliées de la République. On demande aux enseignants de pallier tous les problèmes… Mais les inégalités sont trop marquées", déplore-t-elle.

Pendant longtemps, la "gratitude des familles" l’a aidée à "tenir". Néanmoins, Djohara aurait voulu être davantage soutenue par l’Éducation nationale. Certes, le dédoublement des classes a facilité la prise en charge des élèves, transformée en "enseignement quasiment individuel", mais l’enseignante estime que ce n’est "pas assez" : "Roubaix est un lieu à part, où il faut plus de moyens". Matériels, notamment : "À Roubaix, contrairement à Lille, les fournitures scolaires ne sont pas gratuites. Comment peut-on demander à des enfants qui ne prennent pas trois repas par jour d’apporter leurs propres cahiers et crayons ?". Aussi, plus de moyens autour de l’école : "Les orthophonistes du quartier sont débordés. Il est compliqué d’avoir rendez-vous avec des psychomotriciens. Un bilan psy peut attendre deux ans. Comment aider nos élèves dans ces conditions ?"

"Nos élèves cumulent les problèmes"

Ophélie a quitté Roubaix à la rentrée 2021, après avoir enseigné cinq ans en maternelle dans une école de 20 classes. "Ces cinq années ont été bouleversantes d’un point de vue humain. Je suis partie mais encore un peu là-bas", confie-t-elle. Cette jeune professeure des écoles (affiliée au Snuipp-FSU) décrit un quotidien très dur et des collègues qui craquent, pleurant tous les midis. "Nos élèves cumulent les problèmes. En moyenne section, la moitié de ma classe n’avait jamais touché de pâte à modeler, jamais fait de jeu d’encastrement, jamais entendu d’histoire avant de se coucher. Ils ont parfois 18 mois de retard pour la motricité. Il y a des élèves dont on sait dès le CP que c’est foutu pour eux, faute de prise en charge", relate-t-elle. Plusieurs sources nous le confirment : les délais d’attente pour bénéficier d’un suivi en CMP ou d’une inscription en Itep sont très longs.

"On a ce truc de sauveur face à cette injustice profonde mais on ne peut pas tout faire seul", souffle Ophélie. "Or quand on appelle à l’aide, il n’y a personne". Lorsqu’elle était à Roubaix, l’enseignante achetait du petit matériel et des livres pour sa classe en puisant dans son compte en banque personnel. Dans sa nouvelle école, située dans les Flandres, elle a récupéré des manuels obsolètes, pour les amener à ses anciens collègues roubaisiens. Depuis sa mutation, Ophélie a l’impression de travailler dans un autre monde. "Dans ma nouvelle classe, j’enseigne !" résume-t-elle. "À Roubaix, je n’avais pas l’impression de faire le même métier. Les enfants ne sont pas toujours disponibles pour les apprentissages."

"Il faut faire beaucoup plus que son métier"

Devenu enseignant en 2014, après une reconversion professionnelle, Matthieu a tout de suite "choisi" d’aller travailler à Roubaix, "une des villes les plus dures de France" : il y a exercé plusieurs années en primaire. "Mes parents n’ont pas le bac, je suis un enfant de l’école républicaine. J’ai la volonté de rendre ce que mes enseignants m’ont offert", explique ce relais local du Snuipp-FSU. Lui aussi décrit des élèves en grande difficulté, "parfois très violents mais aussi très attachants". "Avec eux, il faut faire beaucoup plus que son métier d’instituteur : il faut absorber tous leurs malheurs, leur tristesse, essayer de les faire sourire, aller au-delà de l’apprentissage de la lecture".

Comme Djohara, Matthieu évoque la force du lien avec les familles comme un moteur de son engagement professionnel. "Depuis le Covid, nous sommes un peu devenus une extension de la cellule familiale. Pendant le premier confinement, j’appelais les familles comme on appelle ses cousins dans un moment très anxiogène. Je distribuais avec mes collègues des sacs en drive, avec des jouets, des fiches, car les enfants n’avaient pas accès à un ordinateur". Les relations peuvent cependant varier d’une famille à l’autre. "Les parents primo arrivants, essentiellement issus de la communauté kabyle, ont une très grande reconnaissance envers le maître : pour eux, l’école représente une chance d’ascension sociale", explique l’enseignant. À l’inverse, des parents d’élèves roubaisiens "qui ont une histoire difficile avec l’école" peuvent exprimer une forte défiance.

Chiffres clés

 

- Les 49 écoles publiques de Roubaix comptent environ 10 000 élèves
- 43 écoles publiques sont en éducation prioritaire renforcée (REP+)
- 14 écoles privées (dont 13 sous contrat) accueillent environ 4 000 élèves.

"Les Hussards de la République doivent être encouragés"

En 2018, l’indice de position sociale (IPS) moyen (2) était de 72 à Roubaix dans le premier degré (public et privé sous contrat), vingt-cinq points en dessous de la moyenne départementale. L’IPS de nombreuses écoles publiques est encore plus bas (entre 60 et 70), descendant jusqu’à quarante points en dessous de la moyenne départementale pour une école située dans le quartier de l’Alma-Gare. "Dans l’atlas des risques sociaux d’échec scolaire du ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse, la situation de Roubaix est clairement identifiée comme présentant un 'cumul de fragilités économique, familiale, culturelle en milieu urbain'", souligne un rapport des inspections générales daté de juin 2019 sur "l’efficacité des politiques publiques" déployées dans la ville.

"Oui, on est sur un territoire spécifique, qui demande plus d’accompagnement, plus de temps, car les situations sont plus complexes", résume Isabelle Tailliar, inspectrice de la circonscription Roubaix Ouest. "Les Hussards de la République doivent recevoir des messages d’encouragement pour ne pas sombrer face une pauvreté puissance 10", confirme Cédric Meurisse, son homologue de Roubaix Centre, en poste depuis 1996. "Face à la difficulté sociale, certains sont dans le don de soi, dans une forme de militantisme, au risque de le payer sur leur santé", reconnaît-il.

 

"Un matin, on peut trouver une voiture encore fumante à proximité de son école"

Eric Lesur, IEN du premier degré

 

Frappée par un chômage massif, Roubaix est aussi confrontée depuis une dizaine d’années à l’explosion du trafic de stupéfiants : la ville compte plusieurs dizaines de points de deal, qui vendent de l’héroïne, de la cocaïne ou du cannabis à ciel ouvert. Une école doit ainsi composer au quotidien avec un véritable "supermarché de la drogue" installé sur le carrefour d’en face, les dealers contrôlant les entrées et sorties de voitures… En septembre 2020, les enseignants d’une autre école ont déclenché une alerte attentat après avoir entendu des coups de feu dans la rue - c’était un règlement de compte entre trafiquants. "Un matin, on peut trouver une voiture encore fumante à proximité de son école", décrit Éric Lesur, inspecteur de circonscription de Roubaix Est. "Ou être confronté un soir, après une réunion d’équipe, à une rixe de quartier… Les enseignants ne sont pas préparés à ce genre de situations, qui ne sont pas abordées à l’ Inspé", remarque-t-il.

"Les enseignants débutants sont parfois très choqués lorsqu’ils découvrent les difficultés du quartier et de leurs élèves", pointe l’inspecteur Cédric Meurisse. "Il arrive que des cafards sortent du cartable d’un enfant : c’est le signe qu’il vit dans un logement insalubre. Et quand on voit ses élèves saluer des dealers en allant à la salle de sport, c’est très perturbant car cela pose la question de leur avenir : quels choix feront-ils ? Vont-ils céder ou pas à l’appel du quartier ? L’école se prend de plein fouet tous les problèmes de la société. Pour amortir le choc, le directeur d’école joue un rôle crucial, en construisant d’abord un lien de confiance avec les parents d’élèves et en étant reconnu et respecté dans le quartier."

Pour cela, poursuit-il, "il a besoin de plus de temps de décharge qu’ailleurs : quand on doit déclencher et suivre plusieurs dossiers MDPH, s’adresser à des personnes qui ne comprennent pas ou mal le français, travailler avec de multiples partenaires, il faut avoir du temps. Le directeur devrait aussi avoir un soutien administratif, pour ne pas être sans cesse interrompu par la sonnerie à la grille ou par les appels téléphoniques."

"Remettre chaque jour l’ouvrage sur le métier"

Eric Kukula a dirigé pendant 36 ans l’école Lakanal, dans un quartier difficile de Roubaix (lire sur AEF info), avant de prendre sa retraite en juin 2018. "Quand j’ai eu connaissance du poste, j’ai pris peur", se remémore-t-il. "Mais mes réticences ont été vite levées : j’ai eu un coup de cœur pour l’école, le quartier, les habitants. Je me sentais très utile là où je me trouvais, même s’il fallait remettre chaque jour l’ouvrage sur le métier."

 

"C’est vrai que travailler à Roubaix, c’est usant"

Eric Kukula, ancien directeur d’école

 

Sans jamais se décourager ? "J’ai toujours été positif, car je suis optimiste de nature, mais c’est vrai que travailler à Roubaix, c’est usant", reconnaît l’ancien directeur.

Roubaix est un "lieu d’innovation pédagogique", considère Eric Kukula. "Tout le monde pousse dans le même sens, de l’école maternelle au collège, pour améliorer les résultats des élèves. Les progrès ne sont pas toujours significatifs mais cet effort collectif empêche certainement que le niveau baisse davantage", estime-t-il. Au fil de sa carrière, le directeur a constaté une stabilisation des équipes. "Les premières années, il y avait un fort turn-over, davantage chez les enseignants que chez les directeurs. Puis ce turn-over s’est ralenti, probablement sous l’effet des politiques d’éducation prioritaire", analyse-t-il. Une impression difficile à objectiver, en l’absence de données chiffrées sur le temps long. L’instauration de la prime REP+ en 2018 semble participer à la stabilisation des équipes (3).

Les mesures prises par l’institution

"La rotation des enseignants du premier degré est beaucoup plus importante à Roubaix" qu’à Lille ou Tourcoing, indique le rapport des inspections générales de 2019 cité précédemment. Chiffres à l’appui : "55 % des enseignants du premier degré en poste à Roubaix ont été affectés [l’année précédente], tous types d’affectations confondus (à titre définitif et à titre provisoire), contre 35 % dans la métropole lilloise". Si "un fort renouvellement des équipes peut être bénéfique", cela est plus problématique sur "les postes les plus difficiles, qui réclament un minimum d’expérience", écrivent les inspections.

 

"Quand on est à Roubaix, on ne cherche pas particulièrement à en partir"

Jean-Yves Bessol, IA-Dasen du Nord

 

"Comme nous avons ouvert énormément de postes au cours des dernières années, beaucoup d’enseignants ont été nommés pour la première fois", nuance Jean-Yves Bessol, IA-Dasen du Nord. "Globalement, le turn-over n’est pas si important, il y a une stabilité des équipes enseignantes. Quand on est à Roubaix, on ne cherche pas particulièrement à en partir. Tout d’abord parce que la ville est située dans la métropole lilloise, un secteur très demandé. Ensuite parce qu’il est intéressant d’y travailler, qu’on s’y sent utile. Il y a une vraie forme de militantisme des enseignants sur ce territoire qui est très complexe, où les parents sont présents mais moins qu’ailleurs et où les enfants sont parfois laissés à eux-mêmes".

Pour faire face aux difficultés, l’institution a classé la quasi-totalité de la ville en éducation prioritaire. "Roubaix a perdu 785 élèves depuis 2017 mais a gagné 103 postes, essentiellement sur le dédoublement des CP, CE1 et grande section", décompte Jean-Yves Bessol. "Les écoles sont ainsi passées d’un taux d’encadrement de 23,3 élèves par enseignant en 2017 à 17,5 élèves par enseignant aujourd’hui. L’effort, on l’a fait à Roubaix !".

Jean-Yves Bessol décrit aussi "un accompagnement fort" de l’action pédagogique via :

  • la pondération du temps de service (4),
  • des temps de formations spécifiques sur l’enseignement des mathématiques et du français en éducation prioritaire et sur la coéducation école/familles,
  • la présence forte des inspecteurs et des conseillers pédagogiques en CP et en CE1 pour épauler les enseignants,
  • le recrutement sur profil des directeurs d’école : chaque poste fait l’objet d’un appel à candidatures et d’un entretien de recrutement mené par un IEN, un conseiller pédagogique et un directeur d’école déjà en poste à Roubaix,
  • les actions de la Cité éducative, un "levier fort" pour accompagner l’enfant, à l’école et en dehors (lire sur AEF info).

"Quand il y a un appel à l’aide d’un enseignant, il y a systématiquement une réponse, soit des inspecteurs de circonscription soit de mon adjointe ou de moi-même", assure Jean-Yves Bessol. "Si un enseignant est agressé verbalement, j’interviens, envoyant si besoin un courrier de rappel à la loi à la famille. Nous travaillons aussi en osmose avec la police nationale et municipale." Quid des délais d’attente pour la prise en charge des enfants les plus en difficulté ? "Nous travaillons avec l’Agence régionale de santé lorsqu’il y a des comportements qui mettent en péril l’enfant lui-même et la classe. Mais il est vrai qu’il n’est pas toujours aisé de trouver une solution extérieure à l’école", concède le Dasen.

"À Roubaix, rien n’est gagné d’avance mais ce n’est pas le marasme", résume Michèle Caine, directrice académique adjointe chargée du secteur. "Si les enseignants et les directeurs d’école y restent, c’est parce qu’ils ont face à eux des gamins qui apprennent, qui sont volontaires, et des familles qui sont demandeuses, qui ont envie que leurs enfants réussissent".

Une mobilisation inédite des enseignants contre le manque de remplaçants

 

Ce 16 décembre 2021, des chants de Noël s’élèvent devant l’imposant hôtel de ville de Roubaix. Plus grinçants qu’enchantés : une centaine d’enseignants coiffés de bonnets rouges s’adressent à "Petit Papa Blanquer" en reprenant à tue-tête : "Et si on manque de personnels, c’est un peu à cause de toi…" Après s’être rassemblés quatre vendredis de suite devant l’inspection de circonscription, ces professeurs en colère ont voulu faire un dernier coup d’éclat avant les vacances. "La situation est intenable dans les écoles à cause du manque de remplaçants", dénonce François Van Der Goten, représentant Snuipp-FSU. "Ce mouvement est parti de nos collègues qui se plaignent de ne plus pouvoir enseigner correctement", explique Véronique Couvreur, déléguée Sgen-CFDT. Selon l’intersyndicale, qui compte aussi la CGT, les effets de la situation sanitaire n’ont pas été anticipés par le ministère.

Reconnaissant de fortes tensions sur le remplacement depuis les vacances de Toussaint, le Dasen du Nord a embauché une centaine de contractuels à l’échelle du département, dont 10 % affectés à Roubaix. Insuffisant pour les enseignants mobilisés, qui contestent ce recours aux contractuels. "Nos élèves sont nombreux à avoir des profils particuliers. Il faut des compétences pour les suivre", pointe une enseignante non syndiquée. "Pour beaucoup de familles roubaisiennes, l’école, c’est la chance de leurs enfants. Et on va mettre dans les classes des contractuels qui très vite baissent les bras parce qu’ils trouvent nos élèves trop compliqués ?" interroge une collègue.

De plus, l’inspection académique mobilise depuis plusieurs semaines les moyens de la "brigade REP+" pour pallier les absences de professeurs malades. Une décision qui empêche d’organiser les demi-journées de pondération prévues dans les écoles. "Cela signifie concrètement que toutes les formations REP+ sont suspendues et qu’il n’est plus possible d’organiser des journées de travail en équipe", traduit François Van Der Goten. "Résultat : les enseignants n’ont plus la possibilité de monter des projets sur la parentalité ou de travailler sur l’harmonisation pédagogique."

"Pour le moment, mon objectif prioritaire est d’assurer l’enseignement dans les classes", reconnaît Jean-Yves Bessol, promettant un retour du système de pondération quand la crise sanitaire aura marqué le pas. "Le Dasen nous dit qu’on noircit le tableau mais les collègues ne vont pas bien", insiste François Van Der Goten. "Les gens sont épuisés… C’est la troisième année que l’école est touchée par le Covid et qu’il n’y a aucun moyen supplémentaire". Avec d’autres enseignants, il a prévu de se lancer ce mardi 18 janvier 2022 dans un "Roubaix Paris" à vélo, pour réclamer rue de Grenelle des recrutements pérennes, via "la liste complémentaire" puis "l’augmentation des postes au concours".

Le quatrième épisode de notre série "Une année dans les écoles de Roubaix" paraîtra en février 2022 : il sera consacré à la question sensible du respect de la laïcité et des valeurs de la République.

(1) Roubaix a longtemps été désignée comme "la ville la plus pauvre de France". Elle fait toujours partie des 10 villes les plus pauvres, selon l’Observatoire des inégalités, avec un taux de pauvreté de 43 %.

(2) L’indice de position sociale est un indicateur national qui prend en compte le capital économique, social et culturel des parents à partir de critères comme le niveau de diplôme ou le type de logement, pour évaluer les chances de réussite de leurs enfants.

(3) Promesse de campagne d’Emmanuel Macron, cette prime a été fixée à 1 000 € en 2018 puis à 2 000 € en 2019. Elle devrait être portée en 2022 à 3 000 €, avec une part variable.

(4) "Dans les REP+, le temps enseignant est organisé différemment grâce à une pondération de 1.1 des heures d’enseignement dans les collèges et à 18 demi-journées durant lesquelles les professeurs des écoles sont remplacés dans le premier degré", rappelle le ministère sur Eduscol. "Ainsi, en dehors des heures strictes d’enseignement, les personnels peuvent mieux se consacrer aux autres dimensions essentielles de leur métier : travailler collectivement et se former ensemble, concevoir et organiser le suivi des élèves, coopérer davantage avec les parents d’élèves."

à lire aussi
Fermer
Bonjour

Vous souhaitez contacter

Sylvain Marcelli, journaliste