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Recrutement des EC : "Si ce rapport permettait que toutes les parties prenantes se parlent, nous aurions fait un grand pas"

"Je crois qu’au final, si ce rapport permettait que toutes les parties prenantes se parlent davantage, nous aurions déjà fait un grand pas", déclare Fabienne Blaise, dans un entretien à AEF info, le 27 avril 2021, avec les deux co-rapporteurs Patrick Gilli et Pierre Desbiolles. Ils reviennent sur leurs propositions relatives au recrutement des enseignants-chercheurs, rendues à Frédérique Vidal (lire sur AEF info), leur travail étant désormais "terminé". "Frappés" par la culture de la défiance qui règne dans l’université française, ils appellent à l’instauration d’un dialogue renouvelé entre les établissements – et leurs conférences – et le CNU. Jugeant le "suivi de carrière" très important, ils appellent aussi à "lutter contre l’idée, très répandue, que parler RH, c’est être dans le contrôle punitif". La DGRH a aussi "un rôle clé à jouer" dans "l’organisation de ce dialogue", ajoutent-ils.

Fabienne Blaise, Pierre Desbiolles et Patrick Gilli, rapporteurs de la concertation sur le recrutement hors CNU Droits réservés - DR

AEF info : Vous avez mené 91 auditions et reçu beaucoup de contributions sur l'un des sujets les plus sensibles dans la communauté universitaire, celui du recrutement des enseignants-chercheurs. Dans quel état d'esprit avez-vous senti la communauté ? Est-elle très divisée ou mûre pour une réforme consensuelle ?

Patrick Gilli : L'attitude des interlocuteurs que nous avons entendus et lus n'a pas été la même selon le sujet abordé. Le degré de sensibilité est très variable. Autant il est élevé sur le CNU, autant la discussion est facile, voire parfois consensuelle, sur les COS, le doctorat ou l'entrée dans la carrière. En tout cas, une grande partie de la communauté universitaire est disposée à discuter de tous ces sujets, même si les solutions proposées ne seront pas toutes acceptées unanimement.

Fabienne Blaise : Globalement, les auditions se sont très bien passées et le temps qui leur était consacré était très facilement rempli. Et nos préconisations ne sortent pas de nulle part, elles ont toutes été entendues et proposées par nos interlocuteurs, même s’il n’y a pas de convergence sur tous les sujets.

AEF info : La ministre a trouvé certains éléments intéressants sans rentrer dans le détail : quelle est la suite de vos travaux ? Allez-vous participer à la concertation devant aboutir à des mesures concrètes et à la modification des textes réglementaires ?

Fabienne Blaise : Notre travail est terminé, notre rapport est une première étape. Le travail continue pour le ministère. Nous devions concerter la communauté universitaire sur la manière de mettre en œuvre les mesures de la loi dans des conditions satisfaisantes, car évidemment la suppression de la qualification pour devenir professeur pose des questions sur le rôle du CNU, sur le déroulement des carrières et sur tout le processus de recrutement.

Patrick Gilli : Nos préconisations relèvent plutôt du domaine réglementaire même si nous ne nous étions fixé aucune limite dans notre réflexion. Mais il est vrai qu’il sera sans doute difficile de caler une modification de la loi d’ici les prochaines élections présidentielles, d’autant que le calendrier législatif est déjà bien rempli.

AEF info : Vous parlez de "culture de la défiance" qui règne dans l’université française (envers le doctorat, les universitaires en local ou les instances…). Comment l’expliquez-vous ?

Fabienne Blaise : Cela nous a frappés en effet, notamment sur les comités de sélection où il règne une suspicion a priori. Mais c’est plus un constat qu’une explication…

AEF info : Vous balayez rapidement la crainte, pourtant largement exprimée, d’affaiblissement du statut de fonctionnaire d’État. Comment valider l’entrée dans un corps d’État ? N’est-ce pas le rôle de la qualification, seule étape nationale du processus ? Les COS peuvent-ils jouer ce double rôle de validation des critères d’entrée dans un corps et de validation de l’adéquation des compétences du candidat à un profil de poste ?

Fabienne Blaise : Ce n’est pas la qualification qui donne le statut de fonctionnaire et le CNU ne valide pas la capacité d’un candidat à être fonctionnaire. Il vérifie, au moment de la qualification, ses qualités professionnelles et scientifiques. Et par ailleurs, les COS font déjà ce travail de recrutement sans qualification pour les candidats étrangers, même s’ils ne sont pas très nombreux.

Patrick Gilli : En effet, la qualification n’entre pas dans le processus de titularisation. Comme lorsque pour être recruté comme fonctionnaire de catégorie A, le prérequis est d’avoir une licence, de même, pour être enseignant-chercheur, il faut avoir un doctorat et être qualifié par le CNU, mais la qualification ne relève pas du concours de recrutement lui-même. Seule la réussite au concours de recrutement ouvre au statut de fonctionnaire d’État.

AEF info : Vous insistez beaucoup dans votre rapport sur l’importance du suivi de carrière qui n’est pourtant aujourd’hui mis en œuvre que dans la moitié des sections CNU et, quand il est assuré, il est rarement suivi d’effet dans les établissements. On se souvient aussi de l’échec de l’évaluation individuelle quadriennale, rendue obligatoire lors de la réforme du décret statutaire de 2009. Quelles sont les conditions pour que ce suivi de carrière puisse être généralisé ?

 

"Il faut lutter contre l’idée, très répandue, que parler RH, c’est être dans la surveillance ou le contrôle punitif."

Fabienne Blaise

 

Fabienne Blaise : C’est surtout l’accompagnement des enseignants-chercheurs qui nous semble important, et le suivi de carrière en est un des éléments. Il y a deux conditions pour que celui-ci puisse se généraliser. Premièrement, la mise en place d’un dialogue entre les établissements – et leurs conférences – et le CNU, est absolument indispensable. Deuxièmement, il faut lutter contre l’idée, très répandue, que parler RH, c’est être dans la surveillance ou le contrôle punitif. Il s’agit bien là d’accompagner et d’informer chaque enseignant-chercheur au cours de sa carrière, y compris sur des choses aussi basiques que son niveau indiciaire ou les primes auxquelles il a le droit de postuler.

Le CNU n’est pas unanime sur cette question, en effet. Certaines sections l’appliquent, d’autres pas, essentiellement en SHS mais pas seulement. Quant aux universités, il est vrai que certaines sont plus outillées que d’autres pour utiliser ce suivi et mettre en œuvre un accompagnement, mais toutes souhaitent s’en emparer. D’où l’importance de ce dialogue sur lequel nous insistons, sinon nous sommes dans un cercle vicieux : une partie du CNU ne l’applique pas parce que les établissements ne s’en emparent pas, et les établissements ne s’en emparent pas parce que le CNU ne le met pas en œuvre pour tous les enseignants-chercheurs.

 

"Le cadrage de ce dialogue doit être construit par les conférences et la CP-CNU et ensuite se décliner au niveau des établissements et des sections."

Pierre Desbiolles

 

AEF info : Comment organiser ce dialogue CNU-établissements ? Vous évoquez la CPU, la Cdefi, la CP-CNU, mais de façon opérationnelle, comment impliquer chaque section et chaque établissement ?

Pierre Desbiolles : Nous n’avons pas voulu être injonctifs dans le rapport. Le cadrage de ce dialogue doit être construit par les conférences et la CP-CNU et ensuite se décliner au niveau des établissements et des sections. L’un des outils opérationnels de ce dialogue que nous proposons est la mise en place d’un dossier unique pour chaque enseignant-chercheur. Cela peut être un point d’entrée unique pour la gestion de la carrière (CRCT, primes, promotions…) et éviter aux collègues d’avoir le sentiment d’être évalués en permanence. Cela peut être aussi un point d’appui pour ce dialogue puisqu’il pourrait être partagé par l’enseignant-chercheur, l’établissement et le CNU.

D’ailleurs, nous avons eu sur la plateforme des contributions intéressantes sur ce sujet, certaines proposant par exemple qu’une partie de ce dossier soit publique pour donner plus de visibilité aux travaux et à l’expertise scientifique de chacun et permettre de nouvelles collaborations.

AEF info : Sur l’HDR, vous appelez à un cadrage national. Pour quelles raisons ?

Pierre Desbiolles : Au regard de ce que nous avons lu et entendu, il est nécessaire de se mettre d’accord sur ce que l’HDR doit attester, car cela a des implications non négligeables sur la carrière, selon les disciplines, avec de fortes inégalités. Évidemment, les spécificités disciplinaires doivent être prises en compte, mais une harmonisation des procédures semble attendue, notamment par les établissements. D’ailleurs, peu d’acteurs ont proposé de la supprimer, ce sujet n’est pas mûr.

Patrick Gilli : Le CNU a déjà entamé une réflexion, mais il est nécessaire de la poursuivre. Aujourd’hui, les délais nécessaires pour passer PU peuvent varier de 5 à 10 ans, voire plus en pratique, selon les disciplines. Les différentes sections doivent réfléchir ensemble pour définir les compétences transversales attestées par l’HDR, même si les disciplines semblent très attachées à leurs spécificités.

 

"Ce n’est pas normal d’avoir un tel niveau de suspicion [à l'égard des COS] car aucun établissement n’a intérêt à recruter des mauvais collègues. "

Patrick Gilli

 

AEF info : Vous émettez un certain nombre de préconisations pour modifier le fonctionnement des comités de sélection, notamment que les membres soient uniquement internes à l’établissement ou au site. Cela ne risque-t-il pas de renforcer la défiance à l’égard du niveau local que vous constatez ?

Fabienne Blaise : Nous sommes partis de deux constats : premièrement, à l’étranger, les commissions de recrutement ne sont composées que d’internes à l’établissement. Deuxièmement, il est ressorti de toutes les auditions que la composition des COS, avec par exemple la double mixité (femmes/hommes et internes/externes), était particulièrement complexe. Il fallait donc aller dans le sens de la simplification, tout en gardant l’exigence d’un avis extérieur. D’où notre proposition de n’avoir dans les COS plus que des internes, lesquels solliciteraient l’avis de deux extérieurs sur les candidatures retenues pour l’audition.

Patrick Gilli : Ce qui nous a le plus surpris, c’est la défiance massive qui existe à l’égard des COS, avec des suspicions de localisme, de clientélisme ou de pressions de la part de la direction des établissements. Ce n’est pas normal d’avoir un tel niveau de suspicion car aucun établissement n’a intérêt à recruter des mauvais collègues.

Pierre Desbiolles : Il nous a aussi paru très important de préconiser la généralisation des mises en situation professionnelles publiques, comme un séminaire de recherche devant tous les membres du laboratoire ou un cours devant des étudiants. À l’international, les gens ont du mal à comprendre que l’on puisse recruter des enseignants-chercheurs sans les avoir vus en situation. Il faut se donner le temps de le faire.

AEF info : Vous dites qu’aucun établissement n’a intérêt à recruter des mauvais collègues. Certes. Mais il arrive aussi qu’un COS préfère recruter quelqu’un qui acceptera de prendre les enseignements moins prisés ou une responsabilité administrative ou pédagogique lourde, dont personne ne veut ?

Fabienne Blaise : Il y a sans doute, parfois, des erreurs de casting comme partout. Mais je crois que l’idée de recruter un collègue pour lui refiler ses cours ne tient pas. La rareté des postes et l’entrée de plus en plus tardive dans la carrière font que les CV des candidats à un poste de MCF sont de plus en plus impressionnants. J’ajoute que les bons chercheurs sont souvent les meilleurs enseignants.

AEF info : Pour garder la mémoire des recrutements, vous préconisez d’introduire dans les COS un "référent recrutement" qui n’aurait pas droit au vote. S’agirait-il d’un enseignant-chercheur ou d’un personnel du service RH ?

Patrick Gilli : Ce n’est pas à nous de nous prononcer sur cet aspect, ce sera l’un des enjeux de la concertation à mener par le MESRI. Mais ce référent, qui pourrait être le même pour tous les COS d’une même composante, durant deux ou trois ans, permettrait en effet de garder une certaine mémoire des recrutements effectués, de rappeler aux membres des COS les différentes règles à respecter et de les sensibiliser aux biais de recrutement pas toujours bien connus.

AEF info : Autre sujet abordé dans votre rapport, la diversification des voies d’accès au professorat. Pour mémoire, le protocole d’accord RH de la LPR prévoit un repyramidage de 2 000 postes de MCF en postes de PU afin d’atteindre le ratio 60 % de MCF pour 40 % de PU. Pour maintenir de façon pérenne ce ratio 60/40, vous préconisez de créer un contingent de postes de PU mis à l’avancement interne, sans passer par le concours. Pourquoi ne pas jouer sur le nombre de postes de PU mis au concours ?

Pierre Desbiolles : L’idée est de pérenniser cette nouvelle voie d’accès au professorat par l’avancement – sans doute sur liste d’aptitude –, sans passer par un concours, qui permet de débloquer un certain de nombre de situations pour des MCF méritants qui ne parviennent pas à passer PU. Il s’agit simplement de donner un outil RH supplémentaire aux établissements, qui peut s’avérer très utile et être moins chronophage qu’un concours.

AEF info : Vous ne vous prononcez pas sur l’idée de fusion des corps MCF/PU proposée par certains acteurs, remplacés par des grades. Pourquoi ?

Pierre Desbiolles : Nous n’avons pas eu le temps d’explorer cette question qui pose des enjeux RH très complexes. La fusion des corps pose par exemple la question de la mobilité entre établissements, qui est aujourd’hui surtout assurée au moment du changement de corps.

 

"Il nous paraît essentiel de clarifier le rôle des sections, des sous-sections, des groupes, de la CP-CNU car cela nous a semblé très complexe."

Fabienne Blaise

 

AEF info : S’agissant du CNU, vous préconisez de clarifier sa gouvernance. En quoi n’est-elle pas claire aujourd’hui ?

Fabienne Blaise : En effet, il nous paraît essentiel de clarifier le rôle des sections, des sous-sections, des groupes, de la CP-CNU car cela nous a semblé très complexe. Pour engager le dialogue avec les établissements que nous préconisons, il faut pouvoir définir qui sont les interlocuteurs.

AEF info : Vous proposez aussi de lui de donner "une mission d’observatoire national des disciplines". N’est-ce pas le rôle des associations disciplinaires ?

Fabienne Blaise : Ce que nous préconisons serait plutôt un rôle d’observatoire de l’emploi scientifique, afin d’avoir une vision nationale. Il est important que les sections se parlent beaucoup plus entre elles.

AEF info : N’est-ce pas le rôle de la DGRH d’avoir cette vision nationale ?

Fabienne Blaise : Il est évident que la DGRH a un rôle clé à jouer, ne serait-ce que dans l’organisation du dialogue entre tous ces interlocuteurs. Et les statistiques qu’elle produit devraient nourrir la réflexion de tous les acteurs. Je crois qu’au final, si ce rapport permettait que toutes les parties prenantes se parlent davantage, nous aurions déjà fait un grand pas.

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Anaïs Gérard, journaliste