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"Il y a 20 ans, l’EUA entrait en scène". Eric Froment, son premier président, raconte les enjeux

Alors que l’EUA tient sa conférence annuelle en ligne ces 22 et 23 avril, Eric Froment, son premier président, revient, dans un témoignage pour AEF info, sur la création de cette association il y a 20 ans, issue de la fusion de deux conférences européennes. Il raconte comment l’EUA a pris place sur la scène européenne après un accueil peu enthousiasme, d’abord en s’affirmant comme "acteur incontournable dans le processus de Bologne", puis en se faisant "admettre comme interlocuteur de la DG Recherche de la Commission", et enfin en créant une équipe de permanents, en lançant des actions et en produisant des études. Aujourd’hui, bien qu’interlocutrice "incontestée" en Europe, il souligne la difficulté que créent les rankings et la notion d’excellence. "La représentation d’un secteur différencié et hiérarchisé par les classements devient un nouveau défi tant au plan national qu’européen."

La naissance de l’EUA, en mars 2001, s’inscrit dans la lente mais progressive organisation collective des universités face à la construction européenne, et en particulier de l’espace de l’enseignement supérieur et de la recherche. Un espace jusque-là dominé et dessiné par les décisions de gouvernements nationaux et de la Commission européenne : le programme Erasmus en 1987 et le processus de Sorbonne-Bologne de 1998-99 en sont les deux grands éléments auxquels furent associés peu de responsables universitaires.

fusion de DEUX CONFÉRENCES DE RECTEURS parfois en compétition

Deux organisations représentant le secteur de l’enseignement supérieur existaient à cette époque :

  • La plus ancienne, la CRE (Conférence des recteurs européens) située à Genève réunissait, depuis sa création à Dijon en 1959, des universités qui souhaitaient alors, par leurs recteurs, affirmer une volonté de coopération et de maintien de liens entre universités sur l’ensemble du continent, par-delà le rideau de fer, à un moment où se dessinait, avec le traité de Rome de 1957, un espace politique européen plus étroit. C’est aussi dans cet esprit, alors que la tension autour du mur de Berlin était grande, que le président de la CRE, Alfredo Romanzi (recteur de l’université de Gênes), avait lancé la rédaction de la Magna Charta Universitatum (1988) [mise à jour en 2002, lire sur AEF info], précisément "…dans la perspective d’une collaboration élargie entre tous les peuples européens…".

  • La seconde entité, la CRUE (Confédération des conférences des recteurs de l’Union européenne) (1), née en 1973, située à Bruxelles, présentait, de par son titre, deux différences majeures par rapport à la CRE : les membres étaient collectifs et non pas individuels et l’espace politique, limité aux 15 pays de l’Union européenne.

Ces différences se traduisaient par des attitudes distinctes en particulier face aux projets de la Commission : volontarisme et dynamisme de la CRE avec des universités prêtes au développement d’une coopération accrue ; frilosité et attention portée au maintien de spécificités nationales dans la coopération chez les membres de la Confédération. Existait aussi une compétition entre les deux organisations pour obtenir des financements de leur projet par la Commission européenne, une Commission pas fâchée de pouvoir parfois jouer de cette compétition.

Au total, une situation peu satisfaisante qui conduit en janvier 1998 à l’ouverture de discussions entre des représentants des deux organisations en vue d’une possible fusion. Des discussions difficiles qui durèrent trois ans n’aboutissant qu’en décembre 2000 à un accord sur les statuts de la nouvelle entité : l’EUA (lire sur AEF info). Il avait fallu concilier l’existence et la hiérarchie entre les deux types de membres (2) et aussi s’entendre sur les problèmes liés à l’espace géographique de l’association couvrant le continent (3).

un accueil peu enthousiaste

L’annonce de cet accord rassemblant, en Europe, les membres de la communauté universitaire fut accueilli sans enthousiasme, comme le montre le compte rendu ambigu destiné aux membres de la Confédération parlant d' "opportunities for greater efficiency and some immediate financial savings from the avoidance of duplication in attending meetings, circulation and distribution of information…", ou avec scepticisme comme l’atteste la lettre de la CRE annonçant la nouvelle association : "Ces défis sont des portes ouvertes sur l’avenir mais cachent aussi des pièges car, si l’institution devait décevoir, les gouvernements - à titre national ou européen à travers la Commission - pourraient vouloir définir les activités à entreprendre par le monde de l’enseignement supérieur".

Un accueil paradoxal à un moment où les universités en Europe étaient ébranlées et défiées par le processus de Sorbonne-Bologne (1998-1999) lancé par 31 ministres (lire sur AEF info) et par la stratégie de Lisbonne sur l’Europe de la connaissance propulsée par la Commission en mars 2000 (lire sur AEF info). En fait, il était clair que les membres de cette EUA naissante refusaient de prendre en compte la nouvelle dimension européenne de leurs problèmes et persévéraient à traiter ces questions d’enseignement ou de recherche au plan national avec leurs habituels interlocuteurs - Business as usual ! Le risque était grand que l’université reste silencieuse au plan européen, alors que c’était à cette échelle qu’allaient se prendre les décisions la concernant.

"prendre place sur la scène européenne" et "asseoir la crédibilité de l’EUA"

Le président et le premier board (4), élus à Salamanque le 31 mars 2001 (lire sur AEF info), avaient donc la lourde tâche d’ébranler rapidement le scepticisme des membres : il fallait prendre place sur la scène européenne et influencer les décisions prises afin de démontrer la pertinence de la fusion et asseoir la crédibilité de l’EUA.

Trois grandes actions vont être mises en œuvre pour vaincre ce scepticisme et montrer la force d’une communauté unie :

Se faire admettre comme un acteur incontournable dans le processus de Bologne et orienter les décisions ministérielles. À la Conférence de Prague en mai 2001 (lire sur AEF info), l’EUA qui vient d’éclore ne dispose que d’un strapontin ! Il faut donc s’organiser pour que les conférences nationales de recteurs de 30 pays acceptent de parler d’une voix, celle de l’EUA. Le board décide à cette fin que désormais, une convention réunissant tous les membres aura lieu avant chaque réunion ministérielle afin de définir les positions qui seront portées par l’EUA au nom de l’ensemble des conférences. En 2003, ce sera la convention de Graz (lire sur AEF info) qui permettra de se présenter à la Conférence de Berlin qui suivra avec un message des membres énonçant les priorités claires adoptées collectivement (lire sur AEF info). La légitimation de l’EUA par les conférences nationales est démontrée. La voix de l’EUA est admise et reconnue par les ministres.

La constitution d’alliance avec les autres acteurs du secteur universitaire sera une autre décision prise rapidement pour asseoir l’importance de l’EUA. Et ce fut d’abord avec les étudiants. C’est ainsi qu’en 2002 est signé à Paris en présence du ministre français Jack Lang "A joint declaration" entre EUA et Esib (désormais ESU) où il est affirmé que "EUA and Esib are committed to joint action at the European level" et plus précisément que "the creation of the European Higher Education Area (EHEA) is an important objective that both EUA and Esib support and towards which we are already contributing fully". Ceci alors que les protestations étudiantes contre Bologne éclataient dans de nombreuses universités et pays européens.

L’EUA peut donc être médiateur dans le processus ministériel de Bologne. Mais, surtout, ceci constitue le premier pas annonciateur d’un rassemblement des acteurs du secteur sous le sigle E4 (pour EUA, Eurashe, ESU, Enqa), et le rôle décisif que va jouer ce groupe dans la mise en place du système européen d’assurance qualité adopté par les ministres en 2005 et 2007 (ESG et Eqar) (lire sur AEF info ici et ici). Le poids de l’EUA apparaît.

Se faire admettre comme interlocuteur de la DG Recherche de la Commission. La situation est rétrospectivement difficilement imaginable. En ce début du second millénaire, la DG Recherche dialoguait légitimement avec de grands scientifiques et avec de grandes entreprises industrielles mais ignorait totalement le rôle des universités comme acteur pertinent de l’organisation et des succès de la recherche. Ainsi dans les 50 pages du document "Vers un espace européen de la recherche" publié par la Commission européenne en janvier 2000 (lire sur AEF info), la référence ou le mot "université" n’apparaît qu’une seule fois et de façon incidente ! Il ne figurera même pas une fois dans les conclusions du fameux Conseil européen de Lisbonne de mars 2000 et la stratégie sur l’Europe de la connaissance (lire sur AEF info). L’Europe se fixe des objectifs ambitieux en matière de connaissance sans mentionner, et a fortiori impliquer, les universités !

L’EUA se devait de réagir et plaider pour renverser cette vision. Le succès est obtenu en février 2003 grâce à l’appui décisif du commissaire Busquin, avec la publication de la communication par la Commission "Le rôle des universités dans l’Europe de la connaissance". C’est la reconnaissance d’une évidence.

Ainsi, en 2003, deux ans après sa création, l’influence de l’EUA et le rôle reconnu aux universités sont perceptibles dans les deux domaines de l’enseignement et de la recherche. La lecture du communiqué de Berlin en témoigne (lire sur AEF info). D’une part, les ministres reconnaissent "that the primary responsibility for quality assurance in higher education lies with each institution itself". Et d’autre part, est ajouté un nouvel objectif au processus de Bologne, conforme à la dualité de fonctions des universités : "European Higher education Area and European Research Area (are), two pillars of the Knowledge based society. Conscious of the need to promote closer links between the EHEA and the ERA in a Europe of Knowledge, and of the importance of research as an integral part of higher education across Europe, Ministers consider it necessary to go beyond the present focus on two main cycles of higher education to include the doctoral level as the third cycle in the Bologna Process".

L’EUA peut se saisir de ces premiers résultats pour amplifier ses actions liées aux projets pilotes déjà organisés sur les "Joint masters" en 2002, ou en matière d’assurance qualité sur "quality culture" en 2002 (lire sur AEF info) ; et aussi lancer un nouveau projet, décisif pour l’avenir européen, sur le "programme doctoral" en vue de structurer et de renforcer le potentiel de recherche en Europe, sa qualité et son attractivité.

La mise en place rapide d’un secrétariat compétent et dynamique. C’était la condition essentielle pour acquérir une crédibilité. Il fallait soutenir les initiatives d’un board composé d’une majorité de recteurs en exercice sur 10, donc à l’évidence peu disponibles pour seuls proposer des projets et actions, les faire approuver en interne par le Conseil, puis les porter à l’extérieur auprès des membres individuels et des autorités.

La première décision fut d’établir le secrétariat à Bruxelles (5), mais 13 des 15 personnes issues des deux organisations se trouvaient à Genève et seules trois étaient prêtes à y venir. Reconstituer rapidement un groupe était une priorité. Cela fut réalisé avec succès par l’équipe de direction exceptionnelle nommée à la tête du secrétariat (6) : elle va recruter et s’entourer de collègues jeunes, talentueux, engagés dans la construction européenne, plurilingues et ainsi donner l’énergie et la compétence pour permettre à l’EUA d’avancer.

Outre le soutien aux deux grandes actions mentionnées ci-dessus le secrétariat va aussi développer des services aux membres individuels, car la revendication d’un rôle reconnu aux universités passe nécessairement par un dynamisme au sein du secteur pour la rendre crédible. En plus des projets pilotes déjà mentionnés sur des thèmes d’avenir, il y a la rédaction régulière de rapports comme "Trends" pour permettre aux universités de faire du benchmarking et de se situer en Europe ; la création d’un QA forum annuel facilitant l’échange d’expériences en la matière ; la perpétuation d’IEP (Programme d’évaluation institutionnelle de la CRE) organisé pour des universités qui le souhaitent en leur proposant une évaluation formative par des recteurs expérimentés.

les rankings morcellent le paysage universitaire

L’EUA, en quelques années, s’impose comme l’interlocuteur incontesté des autorités au plan européen, à l’égal des conférences de recteurs au plan national. Une position qui ne fut pas offerte, mais conquise par l’EUA. Vingt ans plus tard, après l’apparition des rankings, le maintien de cette position est plus difficile : avec la notion d’excellence, le monde universitaire s’est progressivement morcelé. La représentation d’un secteur différencié et hiérarchisé par les classements devient un nouveau défi tant au plan national qu’européen. L’EUA doit s’adapter pour rester l’acteur majeur sur cette nouvelle scène.

Eric Froment, président fondateur de l’EUA

(1) Ou Comité de liaison des Conférences des recteurs des États membres de la Communauté européenne

(2) Les membres individuels et collectifs votent à l’assemblée générale qui entre autres élit le président et les 8 membres du board. Les membres collectifs et le board composent le Conseil, forum de discussion principal de l’association. Le board composé de recteurs, issus de membres individuel, prépare et exécute les décisions.

(3) Initialement dans les statuts des premières années il est prévu que "le président est citoyen d’un État membre de l’Union européenne" et que "pour toute question directement liée aux programmes et aux politiques de l’Union européenne, le Conseil met en place un groupe composé d’une sélection de ses membres". Dans les deux cas ce sont les traces de la hiérarchie des espaces : celui de l’Union européenne doit être préservé et resté dominant. Avec le temps ces deux dispositions ont été effacées des statuts.

(4) J. Aaviksoo (recteur University of Tartu), R. Floud (Vice-Chancellor London Guildhall University), A. Marga (recteur de Babes-Bolyai University), A. Oosterlinck (recteur Katholieke Universiteit Leuven), Lucy Smith (Former Rector University of Oslo), C. Solà Ferrando (Rector Universitat Autonoma de Barcelona), L. Weber (Former Rector Université de Genève), G. Winckler (Rector Universität Wien).

(5) Même si Paris et la CPU furent questionnées, ils ne surent pas saisir cette opportunité de rendre les universités françaises plus sensibles aux questions européennes.

(6) Lesley Wilson, secrétaire générale, et Andrée Sursock, secrétaire générale adjointe, deux grandes professionnelles, expérimentées et reconnues au plan européen et international.

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