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Home| Social / RH| Ressources humaines| Dépêche n°647983

Travailleurs de la deuxième ligne : "Vous croyez que ce groupe de travail va déboucher sur quelque chose de concret ?"

Vendredi 12 mars 2021, la ministre du Travail réunit en visioconférence le groupe de travail paritaire sur les travailleurs de la deuxième ligne. En principe, ils doivent examiner le "diagnostic" réalisé par Christine Erhel, professeure au Cnam, et Sophie Moreau-Follenfant, DRH de RTE, en vue d'identifier les métiers concernés et les leviers d'une meilleure reconnaissance des travailleurs. En amont de cette réunion, AEF info a interrogé plusieurs professionnels de certains des métiers visés. Caissière, ripeur, aide à domicile, facteur… ils témoignent de la réalité de leur profession.

Sans être directement exposés au virus comme les soignants, les facteurs font partie de ceux qui ont continué à travailler en toutes circonstances, comme les aides à domicile, les caissières ou les éboueurs MaxPPP - PHOTOPQR/NICE MATIN

Manque de considération, faibles rémunérations, perspectives d'évolution limitées. C'est, en substance, ce dont témoignent les "travailleurs de la deuxième ligne" interrogés par AEF info en début d'année 2021. S'ils ne doutent pas de l'utilité sociale de leur métier, ils sont sceptiques quant aux bénéfices qu'ils pourraient retirer des travaux du groupe paritaire qui leur est consacré, qui tient sa troisième réunion vendredi 12 mars 2021. "Franchement, vous croyez que ce groupe de travail va déboucher sur quelque chose de concret ?", demande l'un d'eux.

Travailleur de la deuxième ligne, ou pas ?

Ils sont hôtesse de caisse, facteur, aide à domicile, ripeur, agent de ligne dans le métro. Tous ont continué de travailler pendant les périodes de confinement, pour assurer le fonctionnement de services essentiels. N'étant pas des personnels soignants, ils ne sont pas en "première ligne" contre le coronavirus, selon la terminologie employée par le chef de l’État. Mais se considèrent-ils comme des "travailleurs de la deuxième ligne", comme les désigne le gouvernement ?

"Je me sens effectivement en deuxième ligne", répond Valérie, aide à domicile dans une association spécialisée dans le maintien à domicile des personnes âgées et personnes handicapées dans les Bouches-du-Rhône. "Nous ne sommes pas en contact direct avec la maladie comme les soignants, mais on est quand même au front." Un sentiment partagé par Jessie, ripeur salarié de la collectivité Le Havre Seine Métropole : "Je ne connaissais pas le terme de travailleur de la deuxième ligne, mais ça me va bien, il est évident que les soignants passent en premier".

Olivier, facteur à Marseille, est moins convaincu : "Je ne vois pas forcément mon métier comme vital, surtout si c'est pour distribuer des publicités dans les boîtes aux lettres. Rien à voir avec les soignants, essentiels avant toute chose car ils sauvent des vies, et ceux qui travaillent dans l'alimentaire, ces caissières qui n'ont pas eu d'autre choix que d’aller travailler. Après, il y a nous, les éboueurs, les conducteurs de transport en commun".

Danièle, hôtesse de caisse dans un hypermarché Auchan du Nord, ne dit pas autre chose : "Travailleurs de la deuxième ligne ? En fait, on est en première ligne. Se faire soigner et se nourrir, ce sont les deux choses principales". D'ailleurs, "les clients nous remercient d'être présents".

À l’inverse, Robert, agent de ligne dans les transports en commun à Lyon, ne se sent pas vraiment concerné : "Travailleur de la première ou de la deuxième ligne, je m’en fiche un peu… Je ne savais même pas que je faisais partie de la deuxième ligne. Je me considère comme un privilégié : le réseau de transports fonctionne, on a un bon réseau, j’ai un travail, et je n’ai eu que quelques jours de chômage partiel pendant le premier confinement. J’ai l’impression que mon métier est utile et ça, c’est valorisant".

L'exposition au virus, source d'inquiétude

"Je n’ai plus peur du Covid", assure Danièle, l'hôtesse de caisse, qui ajoute : "Je suis peut-être immunisée !" Pourtant, elle reconnaît avoir "quand même peur de l’attraper pour [ses] enfants qui deviendraient cas contacts et ne pourraient plus aller à l’école". "En salle de pause, il ne faut pas que tout le monde soit là en même temps. Mais c’est vite blindé. On n’est pas rassurés, on ne sait pas si c’est dans l’air, on ne sait pas si quelqu’un est contaminé", témoigne-t-elle. Et avec le couvre-feu, "les magasins sont bondés à 17h30".

Lors du premier confinement, "pendant les deux premières semaines, nous sommes restés chez nous", se souvient le postier Olivier. "Puis ils nous ont rappelés, les uns après les autres, d’abord pour travailler deux jours par semaine, puis trois, puis quatre, puis on est revenu à six jours, du lundi au samedi. Dans notre grande salle, nos positions avaient été espacées de deux mètres, et on avait été divisés en deux groupes, avec deux prises de service, l’une à 7h, l’autre à 9h. Il y avait une boîte de masques, vite épuisée, seuls les premiers étaient servis. En tournée c’était limite, on avait du gel hydroalcoolique, mais ce qu’on voulait surtout, c’était des gants. On ne savait pas si c’était dans l’air, sur les surfaces."

 

"Je suis allée travailler la boule au ventre. Pendant longtemps, je me suis déshabillée dans le garage quand je rentrais chez moi, je désinfectais mes clés, toutes les poignées…"

Stéphanie, aide à domicile

 

Jessie, ripeur, a également cessé le travail pendant deux semaines en mars 2020, avant de reprendre son activité. "Quand j’ai repris le travail, j’ai eu l’impression de débarquer dans une nouvelle vie. J’étais méfiant, on manipule les bacs, les gens y jettent leur masque, on travaille dans les courants d’air, il y a de la poussière… Je portais bien le masque même si c’est pénible car le travail est physique, on changeait nos gants tous les jours, je ne faisais pas le fier. [...] Aujourd'hui, on s'est habitués à vivre avec."

"Pendant le confinement au printemps, nous avons continué à travailler, nous n'avons pas eu le choix", témoigne Stéphanie, aide à domicile. "Il fallait être là, auprès des bénéficiaires car ils n’avaient quasiment plus que nous. Certains ne voyaient plus leurs familles. Ils n’avaient plus de loisirs, plus de rendez-vous à l’extérieur. Mais je suis allée travailler la boule au ventre, on disait que le virus pouvait rester sur les vêtements, les semelles de chaussures. Pendant longtemps, je me suis déshabillée dans le garage quand je rentrais chez moi, je désinfectais mes clés, toutes les poignées…" "J’ai eu très peur au début, pour moi, pour ma famille", abonde sa collègue Valérie. "J’étais désemparée. Mais tout le monde trouvait ça normal qu’on continue à travailler, personne ne s’est soucié de nous."

Un sentiment partagé : le manque de reconnaissance

De fait, tous ou presque expriment le même sentiment : un manque de considération pour leur travail, pourtant indispensable. "Ripeur est un métier que beaucoup ne feraient pas, un métier ingrat, monotone, avec un relationnel assez basique", constate par exemple Jessie. "On aimerait être un peu plus considérés par nos chefs qui restent au téléphone quand, nous, on fait de la médiation dans la rue avec les usagers ou on compose avec les exigences des centres de tri où nous amenons nos camions."

 

"Le patron était assis tranquillement chez lui parce qu’il était confiné, pendant que nous, on se retrouvait exposés au Covid pour du papier"

Olivier, facteur

 

"Quand j’arrive et que j’entends 'voilà la femme de ménage', ça me heurte", abonde Stéphanie. "Je suis l’aide à domicile, l’auxiliaire de vie. On gère beaucoup de choses dans la maison, surtout quand la personne n’a plus toute sa tête ou que la famille n’est pas présente. On prend les rendez-vous, on gère le courrier, on fait le relais avec le reste de l’équipe : l’infirmière, le médecin, la tutrice s’il y en a une pour les questions d’argent, on s’occupe même de l’animal domestique quand il y en a un." Elle ajoute : "Au niveau de l’association, nous sommes bien soutenues par notre responsable de secteur, elle est toujours là si un problème survient. Mais le patron, lui, n'a pas eu un mot de remerciement après le confinement. Ce n'est pas gratifiant pour nous, on a envie de taper du poing sur la table, parce qu’après tout, c’est nous qui sommes au front !"

"On a eu de la reconnaissance de certaines familles, mais pas du patron", confirme sa collègue Valérie. "Il aurait pu faire une lettre de remerciement, ou une réunion dans chaque secteur quand ça a été à nouveau possible, mais non. Je me suis sentie plus que transparente."

Olivier, le facteur, a lui aussi eu l'impression que ses supérieurs ne prenaient pas la mesure de la situation. "Pendant le premier confinement, deux ou trois fois lors de notre réunion avant la tournée, on nous a passé une vidéo du patron qui nous disait qu’on assurait la continuité territoriale, qu’on reliait les gens les uns aux autres, que les personnes confinées ne se sentaient ainsi pas totalement isolées. [...] Cette vidéo nous faisait rire, avec le patron assis tranquillement chez lui parce qu’il était confiné. Nous, on se retrouvait exposés au Covid pour du papier…"

"On voit qu’au gouvernement ils ne sont pas à notre place", ajoute Danièle, l'hôtesse de caisse. "Sinon ils ne changeraient pas les horaires du jour au lendemain ! Nous aussi on a des rendez-vous médicaux et on essaie de voir les enfants le mercredi après-midi… Là, il a fallu tout bousculer." Commencer plus tôt car les magasins doivent fermer à 18h, "c’est difficile pour les parents qui ont des enfants en bas âge : j’ai vu des hôtesses en détresse parce qu’elles n’avaient pas de nourrice et qu’elles avaient peur de les mettre chez papy et mamie".

Une prise de conscience relative

Pourtant, la crise sanitaire a mis en lumière l'utilité de ces métiers, et l'engagement de ceux qui les occupent. "Pendant le confinement, on nous a applaudis, on a trouvé des remerciements sur les couvercles des bacs", se souvient Jessie, l'éboueur. "Même si dans l’ensemble, en temps ordinaire, les gens sont reconnaissants et respectueux, ces attentions ont fait du bien car c’est une profession qui essuie beaucoup de préjugés. Ceci dit, pas besoin de cette crise pour savoir que c’est un métier indispensable. Il n’y a qu’à voir les conséquences quand il y a une grève des éboueurs, ou simplement entendre les gens rouspéter si on loupe un passage…"

 

"Quand le président de la République a parlé dans l’un de ses discours des hommes et des femmes qui ont continué à travailler et sont si mal reconnus, ça m’a fait quelque chose."

Valérie, aide à domicile

 

"Les clients nous remercient d’être présents, même si entre les masques et les plexi, on a parfois des difficultés à se comprendre", témoigne aussi Danièle. "Quand le président de la République a parlé l’année dernière dans l’un de ses discours à la télé des hommes et des femmes qui ont continué à travailler et sont si mal reconnus, ça m’a fait quelque chose", ajoute Valérie, auxiliaire de vie.

Mais c'est la circonspection qui domine quant aux effets que pourrait avoir cette ébauche de reconnaissance sur leurs conditions de travail et d'emploi. "Oui, on peut dire qu’avec la crise sanitaire, il y a eu une sorte de prise de conscience", reconnaît Olivier le postier. Mais le groupe de travail paritaire sur les travailleurs de la deuxième ligne, "ces commissions, c’est juste l'État qui dit 'on pense à vous', c’est tout", regrette-t-il. "Franchement, vous croyez que ça va déboucher sur du concret ? Moi je ne le pense pas." "J'attends que ça change", dit aussi Valérie.

Des métiers souvent pénibles

Car le manque de reconnaissance n'est pas la seule caractéristique de ces métiers, qui sont, souvent, marqués par une forme de pénibilité. "On va de domicile en domicile, avec des horaires de travail hachés et une amplitude allant de 7h à 21h, sept jours sur sept, y compris dimanches et jours fériés. L’aide au repas le soir, c’est de 17h à 21h, pendant ce temps-là nous ne sommes pas chez nous. C’est contraignant", raconte Stéphanie, l'auxiliaire de vie. "J’ai mal au genou, au dos et au pied", dit Danièle, l'hôtesse de caisse, même si elle y voit "des petits bobos".

À La Poste, le métier a changé, pas forcément pour le meilleur, selon Olivier : "J’ai connu la Poste à l’ancienne, avec énormément de petites lettres. On avait surtout des tendinites au poignet et au coude, à force de gestes répétitifs. Même si le matériel était moins adapté, le métier était moins pénible. Aujourd'hui, on a énormément de publicités, des catalogues, des grands formats qui peuvent peser lourd, et des colis. Les tournées se sont aussi allongées".

Des perspectives d'évolution limitées

Et l'espoir de changement est souvent mince, tant les perspectives d'évolution sont limitées. "On devrait avoir la possibilité d’avancer dans sa carrière, au moins d’essayer", estime Danièle, caissière. "C’est le contraire. On subit alors qu’on passe plus de temps dans l’entreprise qu’avec sa famille. C’est encore pire pour les femmes : quand vous revenez de congé maternité, vous repartez de zéro parce que votre poste a été pris par quelqu’un d’autre."

"On ne peut pas espérer évoluer", constate également Olivier. "Avant, on pouvait devenir facteur chef, puis chef d’équipe, mais plus maintenant. La Poste fait des restructurations tous les deux ans, elle cherche à diminuer les effectifs, chez les facteurs comme au guichet, les départs à la retraite ne sont pas remplacés, et il y a beaucoup d’intérim. On ne nous propose aucune formation. Tout ce qu’on peut espérer, c’est prendre un grade ou deux et gagner un peu plus. Mais ce sera toujours le même métier et toujours la même pénibilité. La perspective, c’est ça ou démissionner."

Dans d'autres métiers toutefois, des évolutions sont possibles, comme en témoigne Robert, agent de ligne dans le métro : "Je suis rentré dans les transports en commun il y a 31 ans. J’ai pu évoluer dans ma carrière, et cela me rend fier". Jessie, ripeur au Havre, s'inscrit aussi dans cette dynamique : "J’ai un bac pro, je suis rentré en CDD, je suis aujourd’hui titulaire de la fonction publique. [...] En étant dans une collectivité comme celle-ci, il y a des perspectives d’évolution. Mais il faut être à l’affût", se former éventuellement.

Le salaire, nerf de la guerre

Mais au fond, le véritable signe d'une meilleure reconnaissance de leur métier, ce serait, pour tous, une revalorisation salariale. Certes, plusieurs d'entre eux ont perçu une prime pour avoir travaillé pendant la crise sanitaire. C'est le cas notamment de Danièle, hôtesse de caisse (1 000 euros), d'Olivier le facteur (200 euros), de Stéphanie et Valérie, les aides à domicile (1 300 euros maximum au prorata du temps de travail), de Robert, l'agent de ligne du métro lyonnais (10 euros par jour de présence pendant le confinement).

Mais Danièle résume le sentiment général : "Je voudrais que notre rôle soit reconnu au niveau du salaire et pas à travers une prime qui ne compte pas pour la retraite. [...] J’ai 50 ans, 28 ans d’ancienneté et encore 17 ans à travailler. Avec un salaire au seuil du Smic, malgré mes 37h40 par semaine, c’est dur". "En septembre, j’ai gagné 1 034 euros, c’est compliqué pour payer la facture EDF, l’essence, les soins des enfants…"

 

"Le salaire aide à savoir si on est reconnu."

Robert, agent de ligne dans le métro lyonnais

 

"J’ai 43 ans, 16 ans d’ancienneté, un CDI de droit public", témoigne Olivier, à La Poste. "J'ai commencé avec 1 150 euros nets, je gagne actuellement 1 400 euros, pour 38 heures par semaine, de 7h à 13h, du lundi au samedi. [...] Trouver une location avec 1 150 euros, je n’y arrivais pas. Même à 1 300 c’était encore très difficile. Pourtant, un CDI à la Poste, c’est considéré comme stable." Valérie aussi, l'aide à domicile, qui gagne 1 480 euros nets par mois pour 138 heures de travail, juge que son métier est "mal rémunéré". Même Jessie, qui estime qu'il n'a "pas à se plaindre" de son salaire et de ses conditions de travail en comparaison de ce qui se pratique dans le privé ou dans d'autres collectivités, aimerait "une petite augmentation". Lui touche 1 760 euros nets par mois primes incluses, pour 35 heures hebdomadaires.

C'est d'ailleurs peut-être ce qui explique que Robert, agent de ligne dans le métro à Lyon, n'est pas sûr d'appartenir à la catégorie des travailleurs de la deuxième ligne : "Le salaire aide à savoir si on est reconnu ou pas et, nous, on est bien payés : un agent de ligne en début de carrière touche environ 2 300 euros nets, treizième mois et primes compris. Je pense qu’il est plus juste qu’on reconnaisse davantage la caissière de supermarché, qui est payée au Smic".

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Sophie Esposito, journaliste