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La philosophie en lycée professionnel : premiers retours d’expérience

Comment les enseignants ont-ils adapté leurs cours de philosophie au lycée professionnel ? La réunion du comité de suivi de la réforme de la voie professionnelle le 19 janvier 2021, à Paris et à Luxeuil, a permis de faire un retour d'expérience. Beaucoup de LP ont fait le choix d’inscrire cet enseignement dans un environnement professionnel, sans pour autant en sacrifier la qualité. "Il ne s’agit surtout pas de faire […] des discussions à visée philosophique", souligne Paul Mathias, inspecteur général. La philo pourra contribuer à la réalisation du chef-d'œuvre, explique David Hélard, IGÉSR.

L'enseignement de la philosophie en lycée professionnel constitue une nouvelle possibilité dont se sont déjà emparés, dans l'académie de Besançon, huit établissements. AEF - © Alexandra Caccivio

Depuis la rentrée en septembre, les élèves en bac professionnel commerce et vente du lycée polyvalent Lumière de Luxeuil-les-Bains (Haute-Saône) ont, à raison d'une heure par semaine, un cours de philosophie assuré en co-intervention par Frédérique Emt-Rabolt, professeur de lettres et d'histoire, et Martine Eggenspiller, professeur de philosophie.

Martine Eggenspiller s'appuie sur l'ouvrage étudié en français, Le Couperet (1), pour inviter les élèves à s’interroger sur les grandes questions que le récit soulève. La fin justifie-t-elle les moyens ? Les lois sont-elles justes ? Pourquoi appelle-t-on Justes ceux qui, pendant la guerre, ont défié les lois ?

Dans le cadre de la réforme de la voie professionnelle, les lycées auront en effet la possibilité (mais non l’obligation) d’inscrire dans le parcours de formation des élèves des ateliers de philosophie (lire sur AEF info). Dès 2020, l’académie de Besançon a souhaité expérimenter cette possibilité en déployant l’enseignement dans huit établissements volontaires. Un moyen de tester différentes organisations et méthodes avant que l’arrêté d’organisation du bac professionnel ne soit publié.

Cinq séances DE DEUX HEURES

Ainsi, au lycée professionnel Pontarcher de Vesoul, l’équipe pédagogique travaille en collaboration avec le lycée général Les Haberges. "Le fait d’être un lycée professionnel isolé" (et non un lycée polyvalent) "n’est pas un obstacle", relève Nicolas Dumortier, PLP lettres-histoire, qui explique avoir reçu l’appui des corps d’inspection.

L’atelier de philosophie n’est proposé cette année que sur un temps limité – avec cinq séances de deux heures – à un petit groupe d’élèves (ceux de la section ASSP). "Dans le référentiel, nous avons des questions relatives à l’éthique qui nous donnent de la matière" à un travail en philosophie, explique l’enseignant.

Sa collègue enseignante en philosophie a d’ailleurs eu "l’idée d’organiser une réunion d’équipe, comme cela pourrait se faire dans une unité de soin, autour d’un cas pour essayer de voir quelles sont les questions éthiques et philosophiques qui se poseraient".

Un enseignement qui doit répondre aux "besoins" (D. Hélard)

Ces deux exemples le montrent : les établissements ont une grande autonomie dans la mise en place de la réforme de la voie professionnelle, souligne David Hélard, IGÉSR, lors de la réunion du comité de suivi de la réforme de la voie professionnelle organisée le 19 janvier 2021 organisée à Luxeuil et à Paris.

Dans ce cadre, les ateliers de philosophie "pourront être proposés pour une spécialité particulière ou pour l’ensemble des spécialités" représentées dans l’établissement, explique-t-il. Tout cela dépend de "l’analyse des besoins des élèves" qu’en feront les équipes pédagogiques.

La très grande latitude laissée aux établissements se traduit également dans "les multiples combinaisons possibles" pour inscrire la philosophie dans l’emploi du temps des élèves. L’enseignement de philosophie pourra ainsi s’inscrire dans les séances de co-intervention prévues dans l’arrêté. Il pourra également se positionner durant les heures dédiées aux modules de préparation professionnelle et de poursuite d’études (pour préparer les lycéens à l’enseignement de culture générale dispensé en BTS).

La philo "peut contribuer à la réalisation du chef-d’œuvre" (D. Hélard, IG)

Enfin, s’il n’est pas prévu dans les règlements d’examen que la philosophie participe à l’évaluation certificative, "l’enseignement de la philosophie – au même titre que d’autres disciplines de l’enseignement général – peut également contribuer à la réalisation du chef-d’œuvre", indique David Hélard. Ainsi, à ce titre, si l’établissement le souhaite, "la philosophie participera à l’évaluation du candidat" puisque "le chef-d’œuvre est une épreuve certificative".

la philosophie et la voie professionnelle


L’enseignement de la philosophie est ancré dans l’histoire de l’éducation en France où "il participe à un projet politique collectif", explique Frank Burbage, IGÉSR, doyen du groupe permanent et spécialisé de philosophie. "La République veut des citoyens libres et éclairés. Cela requiert de savoir prendre des distances par rapport aux opinions des autres et par rapport à ses propres opinions ; c’est l’affaire de la philosophie." Mais, lorsque le bac professionnel a vu le jour en 1985, la philosophie s’est trouvée exclue du programme.

D’emblée, nombre d’acteurs se sont interrogés sur la nécessité de combler cette absence "repérée d’emblée comme problématique". C’est le cas de Daniel Bloch (le "père" du bac pro). Les freins ont cependant été nombreux, "y compris au sein des corps d’inspection qui considéraient que tous les élèves n’étaient pas capables de faire de la philosophie", relève Frank Burbage. Dès le début des années 2000, des expériences ont été conduites, notamment dans l’académie de Reims où Daniel Bloch est devenu recteur.

Deux tendances qui émergent

La journée de travail l’a également montré : il émerge des premières expérimentations deux tendances. "Certains travaillent la philosophie en rapport avec la filière professionnelle" (lire également les témoignages en encadré), d’autres (comme au lycée Lumière) inscrivent l’enseignement "dans une réflexion plus globale", relève Christophe Auvray, secrétaire national du SNETAA-FO.

Ce qui est important, c’est de proposer de "la philosophie, pas des ersatz, pas des édulcorations à usage des élèves de la voie professionnelle", souligne Jean-François Chanet, recteur de Besançon. "Il ne s’agit surtout pas de faire ce qu’on appelle parfois des discussions à visée philosophique", souligne également Paul Mathias, inspecteur général en philosophie.

Le recteur de Besançon le souligne : "La bienveillance, contrairement à ce que trop souvent on pourrait croire, ne consiste pas à adapter son enseignement à un niveau supposé inférieur de ceux à qui on s’adresse. C’est tout le contraire. La bienveillance – la vraie bienveillance – consiste à faire découvrir à des individus des ressources, des capacités qu’eux-mêmes ou elles-mêmes découvrent en elles ou en eux et qu’ils développent, une fois qu’ont été semés les germes. Et l’enseignement de la philo participe à la construction de soi qui doit être possible pour tous les publics scolaires. C’est le pari que nous faisons."

"Un enjeu d’inventivité pédagogique" (F. Burbage, IG)

"Les élèves craignaient de ne pas être à la hauteur alors qu’ils nous ont démontré l’inverse", témoigne Frédérique Emt-Rabolt. Le travail "sur le sens des mots intéresse tout être humain" et aujourd’hui ces élèves "sont transfigurés, ils ont pris leur envol", opine Martine Eggenspiller. "Tout le monde s’est amélioré sur le plan rédactionnel, approuve Marwan, un des élèves. On est aussi plus réfléchis ; ça nous aide dans toutes les autres matières."

Pour autant, mettre en place un tel apprentissage n’est pas simple. Il y a "un enjeu d’inventivité pédagogique qui intéresse l’institution – y compris dans l’enseignement général et technologique" où les pratiques ont tout intérêt à évoluer à la lumière de cette expérience, relève Frank Burbage, IGÉSR.

"Il y a un vrai enjeu" pour trouver des volontaires et pour faire émerger les projets, dit-il également. "Un prof de philo qui arrive pour 'utiliser' des heures de co-intervention dont ne pourraient plus bénéficier ses collègues risquerait un peu d’apparaître comme un rival, relève en effet un représentant du Snes-FSU.

Des pratiques ancrées dans les enseignements professionnels


  • Académie de Reims
    Isabelle Petit, enseignante de philosophie dans l’académie de Reims, intervient depuis l’année dernière au lycée professionnel Edouard-Herriot à Sainte-Savine. "Nous sommes partis des compétences des élèves en bac pro restauration-service pour travailler à quatre – avec les professeurs de lettres-allemand, cuisine et commercialisation, raconte-t-elle. Nous avons travaillé une trame à quatre mais j’interviens ensuite seule face à la classe. L’idée est de faire réfléchir les élèves à leurs pratiques pour leur montrer combien ce domaine contenait d’interrogations de type philosophique." L’enseignante est ainsi intervenue 10 heures (cinq séances de deux heures). Elle a amené ses élèves "à développer une approche anthropologique de la cuisine comme marqueur de l’humanité" avant de se "focaliser sur le rapport entre l’art et la technique". Cette approche lui paraît positive : "cela permet aux élèves d’adopter une attitude plus distanciée, moins naïve, plus nuancée".

  • Académie de Toulouse
    "Nous avons mis en place des modalités encore différentes", témoigne de son côté Michel Jeltsch, professeur de philosophie au lycée Marie-Louise-Dissard-Françoise de Tournefeuille. "Nous avons souhaité ancrer la réflexion sur des gestes concrets." L’enseignant a ainsi participé à trois projets parmi lesquels "boxe et philosophie", conduit avec le professeur d’EPS. L’objectif : initier des élèves à la pratique de ce sport à raison de deux heures par jour pendant une semaine et reprendre, en parallèle, "certaines notions et certains mots pour les travailler de manière problématisée". "Nous avons par exemple travaillé autour des notions d’adversaire, de combat et de victoire […] avec le soutien de matériaux comme le film Raging Bull de Martin Scorsese ou des extraits de texte", relate Michel Jeltsch. Ce travail a été suivi d’une restitution sous la forme d’une vidéo réalisée par les élèves : "un web documentaire" qui regroupait des "capsules vidéo répondant à la question posée – par exemple sur l’adversaire, s’agit-il de celui qu’il faut abattre à tout prix ou s’agit-il de celui qui nous permet de faire ressortir le meilleur de nous-même ?"

(1) Dans ce roman de Westlake, un cadre, victime d'un licenciement, exécute tous les candidats qui pourraient rivaliser avec lui sur les offres d'emploi.

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Alexandra Caccivio, journaliste