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"La France et l’Europe devraient adopter une stratégie Zéro Covid" (Antoine Flahault, épidémiologiste)

Tandis que la France réfléchit aux modalités d’un nouveau confinement, l’épidémiologiste Antoine Flahault (1) propose de revoir la stratégie de contrôle de l’épidémie en Europe. Jusqu’ici, "les gouvernements ont cherché à contenir le virus pour éviter le débordement du système de santé", observe-t-il, lors d’un entretien avec AEF info vendredi 29 janvier 2021. Mais en déconfinant, ils ont laissé le virus se développer à nouveau. De leur côté, les pays asiatiques ont adopté une stratégie "Zéro Covid" compatible avec l’ouverture des magasins, restaurants, écoles et lieux culturels. Cette stratégie repose sur une politique d’isolement très stricte des cas positifs, un traçage numérique de leurs contacts et un contrôle des frontières. "La France a un vrai choix à faire", relève Antoine Flahault, conscient que de telles mesures doivent être acceptées par la population.

Antoine Flahault, épidémiologiste et professeur de santé publique à l'université de Genève. Libre de droits

AEF info : L’Europe vit au rythme des confinements et déconfinements depuis près d’un an. Faut-il y avoir l’échec de la tentative de "vivre avec le virus", une stratégie qui cherche à atténuer la circulation virale mais pas à l’éradiquer ?

Antoine Flahault : Cette stratégie de l’atténuation n’est pas un échec mais elle est nettement moins performante, sur un plan sanitaire mais aussi socio-économique, que la stratégie de suppression adoptée par les pays d’Asie. Les chiffres de la mortalité le montrent très clairement. Taïwan compte 7 décès par Covid pour 24 millions d’habitants. Le Japon dénombre 4 décès pour 100 000 habitants quand l’Allemagne en dénombre 62, la Suisse 96, la France 109, la Belgique 180, les États-Unis 126.

Jusqu’ici en Europe, les mesures de confinement ont été décidées au moment où l’épidémie devenait incontrôlable et suivait une progression exponentielle forte. Les gouvernements ont cherché alors à contenir le virus pour éviter le débordement du système de santé, des hôpitaux et des services de réanimation. Cela a été encore le cas le 4 janvier dernier quand Boris Johnson a décidé de reconfiner le Royaume-Uni : le NHS, le système public de santé britannique, craignait d’être très vite submergé au rythme qui prévalait alors.

Aujourd’hui, la doctrine est peut-être en train de changer en Europe. Plusieurs pays, voyant les variants arriver, se sont mis à instaurer des mesures fortes sans attendre d’être dans une situation d’extrême urgence. Le Danemark, les Pays-Bas, l’Allemagne et l’Irlande sont allés jusqu’à décider des confinements incluant la fermeture des écoles, ce qui a permis une amélioration très claire de la situation. La France a étendu son couvre-feu mais reste sur un plateau avec plus de 20 000 cas par jour depuis plusieurs semaines.

AEF info : En quoi consiste cette stratégie de suppression du virus, dite "zéro Covid" ?

Antoine Flahault : La stratégie zéro Covid n’est en rien une stratégie de confinement. Au Japon, en Corée du Sud, à Taïwan, et dans une moindre mesure en Australie et en Nouvelle-Zélande, les bars, restaurants, écoles, musées, cinémas et théâtres sont restés ouverts la plupart du temps. Certes, les mesures barrières sont strictement respectées mais la vie sociale et économique est restaurée tant que le virus ne circule pas sur le territoire. Le Taïwan, le Vietnam et la Chine ont d’ailleurs eu des taux de croissance économique positifs en 2020. Au Vietnam, comme le raconte un long reportage du Financial Times, on vit presque normalement et sans masques là où le virus ne circule pas ou plus.

 

"La vie sociale et économique est restaurée tant que le virus ne circule pas sur le territoire"

 

Cette stratégie zéro Covid repose sur trois piliers. Premier élément, ces pays traquent les chaînes de super-propagation, pour limiter le plus possible l’apparition de clusters. Cette traque n’est possible que lorsque le virus circule très peu : en France, ce serait idéalement avec moins de 1 000 nouveaux cas par jour et en tout cas au-dessous de 5 000. Ces pays "champions" savent isoler de manière efficace les personnes infectées des bien portants, en vérifiant le respect des quarantaines, c’est-à-dire en imposant de pénalités ou des sanctions dissuasives en cas de violation.

Deuxième élément, les pays "zéro Covid" utilisent les traces digitales de façon beaucoup plus intrusive mais aussi plus systématique qu’en Europe : les smartphones, cartes de crédit, caméras de vidéosurveillances contribuent à chercher les contacts à risque, dans le cadre d’une disposition législative dérogatoire d’urgence sanitaire.

Troisième élément, le contrôle aux frontières : chaque personne qui entre dans le pays est testée à l’arrivée à l’aéroport. Au Japon, une personne positive est orientée aussitôt vers l’hôpital, une personne négative reste en quarantaine pendant une dizaine de jours. En Australie, il faut arriver avec un test : s’il est positif, vous allez dans un hôtel pendant quatorze jours, et s’il est négatif, vous êtes confiné dans un hôtel différent. En dehors de ces situations, ces pays testent assez peu.

AEF info : Isolement contraint, traçage numérique, contrôle aux frontières : ces mesures sont-elles vraiment applicables en France ? Le Conseil constitutionnel a par exemple censuré la quatorzaine obligatoire en mai dernier, la considérant comme une "mesure privative de liberté" (lire sur AEF info).

Antoine Flahault : Quelle est la mesure la plus privative de liberté, celle qui consiste à confiner toute la population pendant des semaines ou celle qui se propose de n’assigner à résidence que les cas positifs et pendant une durée limitée ? Cela demande un vrai débat dans les instances démocratiques. Les démocraties asiatiques ont pour leur part tranché : elles estiment qu’il est beaucoup plus liberticide de confiner toute la population, laissant se mélanger les gens malades et les bien portants que de tracer les contacts avec précision grâce aux outils numériques d’aujourd’hui. Par ailleurs, la fermeture des frontières avait été décidée lors du premier confinement et des pays comme la Norvège vient de le décider à nouveau ces derniers jours.

 

"Si nous laissons circuler le virus, nous pourrions nous trouver dans une situation où l’épidémie se déplace chez les jeunes de moins de 40 ans non vaccinés"

 

Nous sommes donc à un tournant. Les Européens ont compris que la sortie de crise ne sera pas aussi rapide qu’espéré, en raison des problèmes d’approvisionnement des vaccins. Or si nous laissons circuler le virus de façon importante, nous pourrions nous trouver, à la fin du printemps ou au début de l’été, dans une situation où l’épidémie se déplace chez les jeunes de moins de 40 ans non vaccinés. Selon un tel scénario, même avec un niveau de létalité faible (1 décès pour 1 000 par exemple), ce nouveau visage de l’épidémie aurait alors des conséquences dramatiques et nouvelles, en engorgeant à nouveau les hôpitaux et les soins intensifs, mais avec des patients jeunes cette fois (les personnes âgées étant vaccinées) et avec une mortalité absolue potentiellement élevée si la prochaine vague épidémique était de grande ampleur.

L’été dernier, nous étions de fait arrivés à une situation proche du "zéro Covid" en mai - juin, après un confinement très strict de deux mois. Cela nous a permis de passer un été relativement serein mais nous n’avons pas réussi ou pas voulu contenir la reprise de la circulation du virus. Si la France décide maintenant de reconfiner strictement et pour quelques semaines, alors qu’elle n’est pas encore dans une période de crise aiguë, elle aura à nouveau la possibilité de s’engager dans une stratégie Zéro Covid durable. Ou alors elle pourra refaire comme l’an dernier après le premier déconfinement… Dans ce cas, la circulation du virus dans la communauté reprendra après quelques semaines et il faudra reprendre des mesures yoyo de stop-and-go, éprouvantes pour le moral, la confiance envers les autorités et la vie sociale et économique, et coûteuses sur le plan sanitaire.

La France, comme les autres pays européens, est donc bien à un embranchement. Elle a un vrai choix à faire. C’est aussi une opportunité à saisir, mais à saisir rapidement, car cela demande préparation. Le Parlement devra alors adopter un dispositif législatif et réglementaire dérogatoire et temporaire permettant de mettre en place cette stratégie, jusqu’à ce que toute la population se voie proposer la vaccination et que l’on puisse tourner la page de cette pandémie.

AEF info : Quel type de confinement faudrait-il décider en France en cette fin janvier 2021 ?

Antoine Flahault : Plus le confinement sera strict et général, plus il sera court et efficace. Atteindre un taux de reproduction du virus (ou R effectif) égal à 0,7 est possible, mais nécessite probablement la fermeture des écoles : cela permettrait de ramener les nouvelles contaminations quotidiennes, actuellement de 20 000, à 10 000 en une semaine en France, puis à 5 000 en deux semaines, et enfin à 1 000 au bout d’un mois. Il deviendrait alors possible de reprendre complètement la main sur le processus épidémique, en sachant qu’à tout moment, sur chaque endroit du territoire, le risque restera élevé de redémarrages de foyers épidémiques. Il faudra rester aussi attentif que l’été en Provence, lorsqu’il fait très sec et que l’on redoute en permanence des départs d’incendies de forêt.

 

"Il faudra rester aussi attentif que l’été en Provence, lorsqu’il fait très sec et que l’on redoute en permanence des départs d’incendies de forêt"

 

A contrario, un semi-confinement qui ne fermerait pas les écoles ne permettrait probablement pas de reprendre la main sur l’épidémie : on l’a vu en novembre en Europe. La période de vacances scolaires peut être une bonne opportunité pour la France qui ne souhaite pas fermer les écoles. Mais les décisions ne reposent pas que sur les données épidémiologiques ; les politiques doivent prendre en compte d’autres paramètres sociaux et économiques ainsi que l’opinion publique.

L’adhésion sociale aux décisions est extrêmement importante pour la gestion d’une telle crise sanitaire qui se prolonge. Jusqu’à récemment les citoyens ont massivement suivi leurs gouvernements en Europe. En Irlande début octobre, la population s’était même autoconfinée deux semaines avant la décision officielle de confinement généralisé (le 21 octobre). Il est donc normal que le gouvernement cherche à sonder le degré d’adhésion de la population et de ses représentants avant d’envisager de nouvelles mesures, voire une inflexion de sa stratégie. Il est important aussi qu’il cherche une meilleure cohésion des décisions au sein de l’Union Européenne, car la France n’est pas une île à la différence de Taïwan, du Japon, de la Nouvelle-Zélande ou même de l’Australie.

(1) Docteur en médecine et en biomathématiques, Antoine Flahault a fondé et dirigé de 2007 à 2012 l’École des hautes études en santé publique (EHESP) à Rennes. Spécialiste de la modélisation mathématique des épidémies, il a notamment développé avec l’OMS le système mondial de surveillance de la grippe FluNet et a coordonné les recherches sur le chikungunya dans l’Océan Indien (Prix Inserm 2006). Il a été nommé en 2014 professeur de santé publique à l’École de médecine de l’université de Genève, où il dirige l’Institut de santé globale.

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Sylvain Marcelli, journaliste