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Home| Social / RH| Protection sociale| Dépêche n°644188

"Il y a fort à penser qu’on se retrouve au début d’un tsunami social" (F. Viguier, La cause des pauvres)

L’EN3S et la direction des retraites et de la solidarité de la Caisse des dépôts ont désigné, le 6 janvier 2021, les ouvrages lauréats de l’édition 2020 du Grand prix de la protection sociale. Le jury a attribué le Prix Recherche à Frédéric Viguier pour son ouvrage La cause des pauvres (Les Presses de Sciences Po, juin 2020). L’auteur, sociologue et enseignant à l’Institute of French Studies de New York, y retrace l’histoire de la lutte contre la pauvreté depuis 1945. Dans un entretien à AEF Info, il constate que "notre protection sociale, fondée sur le travail, pâtit du renoncement [de la part de l’État] à créer du salariat". Et s’inquiète des conséquences de la crie sanitaire, jugeant que que "la protection sociale n’est pas du tout préparée et paraît très insuffisante".

AEF INFO : Quelles évolutions de la protection sociale avez-vous pu constater ?

Frédéric Viguier : Depuis 1945, nous sommes passés par trois âges : celui de la sécurité sociale, de l’humanitaire et le tournant du contrôle aujourd’hui. De nos jours, on diminue de plus en plus les droits des salariés, on crée des nouveaux statuts précaires (autoentrepreneurs, intérim, CDD). Donc on sort de la norme de l’emploi à temps complet et le nombre de gens pouvant bénéficier du revenu de solidarité augmente. Et en même temps, on a une vision moins sympathique, notamment du côté de l’État, des gens qui en bénéficient. On les exhorte fortement à "traverser la rue" pour trouver un emploi. Il y a de plus en plus de soupçons de paresse et fraude. Pôle emploi, les CAF font de plus en plus de surveillance.

AEF INFO : La lutte contre la fraude aux prestations est-elle véritablement une solution ?

Frédéric Viguier : Le souci des fraudeurs est un souci politique. Focaliser toute l’attention sur cette fraude potentielle de quelques-uns est une manière d’exciter les passions inégalitaires de ceux qui en effet travaillent beaucoup, "se lèvent tôt" ou "traversent la rue". À ces gens, on leur dit "vous, vous faites des efforts mais d’autres sont vraiment faignants, ils paressent. Ce sont des menteurs et il faut les réprimer". C’est évidemment un discours ridicule puisque ce ne sont pas ces prestations qui vont permettre de vivre des vies de luxe. Elles ne permettent même pas de se hisser au-dessus du seuil de pauvreté. D’autre part, c’est aussi une façon de faire oublier à ces gens leur faible salaire. Pour éviter ça, il faudrait que le travail paye d’avantage et pour ça, augmenter le Smic.

AEF INFO : Comment expliquer la stigmatisation que subissent les prestataires et comment y remédier ?

Frédéric Viguier : La France a fait le choix d’un partage inégalitaire de travail disponible. Certains se retrouvent exclus du travail salarié à temps plein et en sont injustement stigmatisés. Il y a une piste, à laquelle les employeurs ne sont pas très favorables, qui est d’augmenter les incitations de formations au sein de l’entreprise. Aujourd’hui, l’offre excessive de travail par rapport à la demande permet aux employeurs d’embaucher les personnes qui leur conviennent parfaitement. Dans d’autres pays, les employeurs sont beaucoup plus habitués à former. Les entreprises pourraient participer à cet effort de formation et accepter que cela prenne du temps. Et il y a également les institutions qui pourraient mettre davantage d’argent dans les programmes de formation. Car aujourd’hui, elle est vécue comme une injonction à se former mais qui finalement n’aura pas d’efficacité réelle dans leur trajectoire.

AEF INFO : La protection sociale de plus en plus étendue devait supprimer la pauvreté et finalement ce n’est pas le cas. Comment l’expliquez-vous ?

Frédéric Viguier : À mes yeux, c’est le renoncement à construire du salariat. La sécurité sociale des années cinquante a inclus les indépendants, pas assez bien mais elle l’a fait. Il y avait une démarche volontariste de faire rentrer plus de personnes dans le salariat et ne pas penser que le salariat s’arrêtait aux portes des grandes entreprises industrielles. À partir des années quatre-vingt, on a ensuite augmenté le recours aux formes atypiques d’emploi, et à partir des années 2000-2010, on a créé de nouvelles formes d’emploi et renoncé au partage du travail. Je pense que notre protection sociale, fondée sur le travail, pâtit du renoncement à créer du salariat et ce, au nom de la globalisation, de la compétition internationale, de la baisse des coûts du travail etc.

AEF INFO : Quelle analyse portez-vous sur les politiques de lutte contre la pauvreté de ce quinquennat ?

Frédéric Viguier : Avant la pandémie, Emmanuel Macron et son gouvernement se sont montrés timides dans leurs propositions. Par exemple, en lançant un plan pauvreté au lieu d’une grande loi. Et puis, il y a eu des déclarations malencontreuses sur le "pognon de dingue" mis dans la pauvreté qui suggérait que le Président et son équipe étaient vraiment dans une logique où c’était aux Français de se mobiliser. Mais c’était ne pas voir la longueur des files d’attente de l’emploi décent, les problèmes de stigmatisation, etc. Ça a révélé une profonde ignorance, tout à fait nouvelle à ce haut niveau de la politique, des problématiques de lutte contre la pauvreté. Donc rien de concret n’a été fait. Aujourd’hui, malgré la détresse des jeunes, le gouvernement ne veut toujours pas entendre parler d’élargir le RSA aux jeunes et parle de manière assez vide du nombre de sans logement.

AEF INFO : La protection sociale des Français est-elle suffisamment assurée depuis la pandémie selon vous ?

Frédéric Viguier : Nous sommes dans une période du "quoi qu’il en coûte" donc on peut observer pour l’instant qu’elle n’a eu un effet de maintien de gens dans un îlot de revenu mais toujours aucune démarche structurelle n’a été entreprise. Il y a toujours le refus d’élargir le RSA aux jeunes et d’en élever le montant au-delà du seuil de pauvreté. Or, on voit bien que pour les plus pauvres, le RSA en temps de pandémie ne suffit pas. Un tas de petits compléments ont disparu et certains dépendent désormais d’un revenu minimum extrêmement maigre. Ce n’est pas encore visible dans les chiffres mais il y a fort à penser qu’on se retrouve au début d’un tsunami social et pour lequel notre protection sociale n’est pas du tout préparée et paraît très insuffisante.

AEF INFO : Que pensez-vous de la proposition d’un revenu universel d’activité (RUA) ?

Frédéric Viguier : Puisqu’il regroupe plusieurs prestations sociales dont le RSA, il s’impose selon moi de le rendre véritablement inconditionnel et de faire en sorte qu’il soit interdit de suspendre des virements sans préalable. Il s’agit de prendre très au sérieux le droit humain fondamental des personnes pauvres à vivre dans la dignité. Et il faudrait également en remonter très sérieusement le montant pour l’élever au niveau du minium de seuil de pauvreté.

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Juliette Lerond-Dupuy, journaliste