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Neutralité carbone et entreprises (1/3) : comment passer d'une communication superficielle à une stratégie crédible

Total, Microsoft, Saint-Gobain, Unilever, Google, Facebook, HSBC… Pas un jour ne passe sans un nouvel engagement d’une entreprise pour atteindre la neutralité carbone à horizon 2050, 2030, voire 2020. Si chacun peut se réjouir de cet engouement, qui plus est en cette période de crise, que valent ces annonces ? Une entreprise peut-elle même revendiquer cet objectif ? À l’occasion des cinq ans de l’accord de Paris, AEF info fait le point sur l’appropriation de cette notion de neutralité climatique par les acteurs économiques. Premier volet aujourd’hui sur la communication qui en est faite par les entreprises. Car il n’est pas facile de s’y retrouver dans ce "far west du carbone", faute de standards adaptés et reconnus.

Limiter le réchauffement climatique à 1,5°C nécessite de réduire rapidement les émissions de CO2 pour arriver à la neutralité en 2050. Pixabay

Une véritable frénésie s'est emparée des entreprises ces dernières années s'agissant de la neutralité climatique, avec une prolifération d'engagements mettant chacun en valeur des termes, des échéances et des objectifs différents (voir encadré).

Ainsi, cinq ans après l’accord de Paris, ce sont plus de 270 entreprises qui ont fait part d’un engagement de neutralité carbone d’ici à 2050, selon un rapport de CDP de septembre 2020 (lire sur AEF info). En France, 43 % des entreprises du CAC 40 se sont engagées dans l’aventure l'an dernier, contre 22,5 % en 2019, d’après une étude d’EcoAct (lire sur AEF info).

Communication "anesthésiante"

"Le sujet climatique était depuis longtemps sur la table mais tout s’est accéléré à la COP 21. Depuis, les secteurs émetteurs, déjà avancés, approfondissent leurs actions, et les autres se mobilisent, dont la finance qui se sentait moins concernée", note David Laurent, responsable du pôle climat et énergie d’EpE (Entreprises pour l’environnement). "La maturité qu’ont acquise les entreprises depuis 2015 est sans commune mesure", confirme Laurence Vandaele, vice-présidente du C3D et directrice RSE du groupe Nexans. "Auparavant, peu d’entreprises s’impliquaient, ne sachant pas par où commencer et ne bénéficiant pas toujours d’un appui de la direction. Aujourd’hui, celles qui ne passent pas à l’acte sont montrées du doigt."

Quelques annonces récentes de neutralité

 
  • Unilever compte atteindre zéro émissions sur ses propres opérations (scopes 1 et 2) et réduire de moitié l’empreinte carbone de ses produits tout au long de la chaîne de valeur (scope 3) d’ici à 2030. Un troisième objectif consiste à atteindre zéro émissions nettes, depuis l’approvisionnement en matériaux jusqu’au point de vente des produits dans le magasin, d’ici à 2039 (lire sur AEF info).
  • Saint-Gobain a présenté sa feuille de route CO2 pour atteindre la neutralité carbone en 2050. Celle-ci intègre les engagements du groupe d’ici à 2030 en matière de réduction de ses émissions de CO2, directes et indirectes, mais aussi tout le long de sa chaîne de valeur (lire sur AEF info).
  • Total a détaillé son plan pour atteindre la neutralité carbone en 2050, intégrant le scope 3 pour l'Union européenne (lire sur AEF info).
  • Microsoft s’est engagé à devenir négatif en carbone d'ici à 2030, et à supprimer toutes ses émissions historiques d’ici à 2050 (lire sur AEF info).
  • Facebook promet la réalisation en 2020 de l’objectif de zéro émission nette de carbone pour l’ensemble de ses activités (scopes 1 et 2), qui seront soutenues à 100 % par les énergies renouvelables. L’entreprise s’engage aussi à un nouvel objectif de zéro émission nette pour sa chaîne de valeur (scope 3) d’ici à 2030 (lire sur AEF info).
  • Google a annoncé son intention d’être "la première grande entreprise à éliminer l’intégralité de son héritage carbone, et ce, dès aujourd’hui" et de fonctionner avec une énergie sans carbone dans tous ses data centers et bureaux du monde entier, d’ici à 2030".
  • HSBC souhaite atteindre la neutralité carbone pour son portefeuille de clients à horizon 2050 (lire sur AEF info).

"La neutralité a le vent en poupe. Mais c’est à double tranchant, observe César Dugast, consultant du cabinet de conseil Carbone 4 : d’un côté, c’est satisfaisant car on sent une prise de conscience à agir; d’un autre côté, les engagements sont hétérogènes et généralement pas assez ambitieux. De plus, les entreprises se cachent parfois derrière un 'zéro' mal défini".

Un écueil de cette "course à la neutralité" que pointe aussi Laurence Vandaele : "Les entreprises font des annonces à tout va, et certaines sont vraiment légères. Prétendre être 'neutre en carbone d’ici la fin de l’année' est une ineptie, ce n’est pas acceptable." De nombreux experts mettent ainsi en garde contre le risque de greenwashing. "Certaines entreprises osent prétendre qu’elles sont zéro carbone parce qu’elles ont planté un arbre… Utiliser la neutralité comme argument commercial est une fumisterie", souligne François Garreau, chargé du groupe de travail sur le climat au C3D. Également chargé de la mission RSE chez Generali France, il ne cache pas son agacement devant ce qu'il désigne comme une "communication anesthésiante", même s'il reconnaît que quelques entreprises engagées sont sur le bon chemin. Il cite notamment Engie, Orange, EDF, RATP, ou encore La Poste.

une formulation trompeuse

Cette confusion provient notamment de ce qu’il n’existe pas de définition de la neutralité rapportée aux entreprises, et pour cause: la bonne échelle ne peut être que planétaire. Selon l’article 4 de l'accord de Paris, la neutralité climatique consiste à "parvenir à un équilibre entre les émissions anthropiques et les absorptions par les puits de gaz à effet de serre au cours de la deuxième moitié du siècle". Difficile à réaliser au niveau d'une entreprise seule. D'où, d'ailleurs, l'explosion des alliances et coalitions (voir encadré).

Campagne "race to zero"

 

Race to Zero est une campagne mondiale qui a été lancée le 5 juin 2020 afin de former d’ici à la COP 26 la plus grande alliance jamais créée d’acteurs non-étatiques engagés à atteindre un niveau d’émissions de carbone net zéro d'ici 2050 au plus tard. Dirigée par les champions de haut niveau de l’action pour le climat Nigel Topping et Gonzalo Muñoz, elle forme une coalition d’initiatives "zéro carbone", représentant 449 villes, 21 régions, 992 entreprises, 38 des plus grands investisseurs et 505 universités. Ensemble, ces acteurs couvrent désormais près de 25 % des émissions mondiales de CO2 et plus de 50 % du PIB.

Pour César Dugast, la première ambiguïté est de se déclarer soi-même "neutre en carbone". "L'accord de Paris parle plutôt d'une neutralité collective." Il recommande ainsi aux entreprises de "contribuer à la neutralité" et de "s'interroger sur leur place dans un monde ou une France neutre".

amalgame entre compensation et neutralité

Le consultant de Carbone 4 signale également un "énorme malentendu sur la neutralité" : "Aujourd'hui, une entreprise peut se dire 'neutre' dès lors qu'elle a compensé ses émissions, ce qui n’a pas de lien avec la vraie neutralité définie par la science, et ne dit pas grand chose sur l'ambition réelle. L’amalgame entre 'compensation' et neutralité 'scientifique' est lié au vocabulaire créé à l'issue du protocole de Kyoto. Cela brouille les pistes en laissant penser qu’on peut annuler ses émissions du jour au lendemain grâce aux crédits carbone."

La contribution à la neutralité engage avant toute chose la réduction des émissions de l’entreprise, gage de crédibilité. Ainsi, le premier pas est d’identifier et de limiter les émissions directes de ses propres activités, puis de s’attaquer aux émissions indirectes de sa chaîne d’approvisionnement ou liées à l’usage de ses produits et services. Parallèlement à la réduction, mais en veillant à ne pas la substituer, les entreprises peuvent utiliser des mécanismes de compensation, contribuant ainsi à la baisse mondiale des émissions soit par l’achat de crédits carbone en participant à des projets dans des pays en développement, soit par la commercialisation de produits ou services bas carbone.

La prudence des entreprises

Cette association avec la compensation est d’autant plus risquée qu’elle renvoie à une image négative des entreprises qui s’achèteraient un "droit à polluer". François Garreau met ainsi en garde contre "la neutralité artificielle, avec parfois des achats de certificats qui font office de cache-misère, à six euros la tonne". Pour ne pas être taxée de greenwashing, certaines entreprises préfèrent rester prudentes et ne pas brûler les étapes. "À Nexans, nous refusons volontairement de faire de la compensation car le raccourci est vite fait, et la réduction de nos émissions est notre priorité", indique Laurence Vandaele. "Nous n’avons même pas encore publié nos objectifs 2050. Nous souhaitons rester modestes et réfléchir."

Même position pour LVMH: "Le groupe s’est interdit de faire de la compensation pour le moment, dans l'attente d'une mesure précise de sa trajectoire et de discussions avec les experts", rapporte Hélène Valade, directrice du développement durable et présidente de l'Orse. Elle estime que les entreprises "auraient tort de faire du greenwashing sur ce sujet car elles se mettent en risque". "Il faut prendre le temps de l'analyse pour arriver à une vision d'action à moyen terme."

des méthodologies différentes

Ce "far west du carbone", comme se plaît à l’appeler François Garreau, perdure aussi en l'absence de norme. Le spécialiste déplore un manque de recherche académique sur le sujet, laissant aux entreprises la responsabilité de s’autoproclamer "alignées sur l’accord de Paris". Il regrette également l’absence d’un organisme indépendant pour faire une "analyse scientifique de la validité des données". Ainsi, "différentes méthodologies coexistent mais la comparabilité est difficile".

Malgré ces insuffisances, les entreprises peuvent faire appel à deux outils complémentaires : SBT (Science Based Targets) qui propose de fixer des objectifs de réduction et de les faire valider auprès d’un comité d’experts; et la méthode ACT de l’Ademe qui permet d’évaluer toute la stratégie climatique d’une entreprise et son alignement par rapport à une trajectoire de décarbonation au regard de son secteur.

premier standard et norme à venir

Afin d’harmoniser les objectifs de neutralité et de poser des bases communes, l’initiative SBT a lancé un processus pour développer le premier standard mondial de neutralité carbone. Elle a publié en septembre 2020 un premier rapport posant les fondements conceptuels pour des objectifs "crédibles et fondés sur la science" pour le secteur privé (lire sur AEF info). "L’objectif est d’avoir un standard de référence d’ici à la COP 26, qui sera ouvert à la consultation publique début 2021", avance Giulio Berruti, directeur adjoint climat de l’association d’entreprises BSR (Business for Sustainable Responsability), qui fait partie du groupe de travail de SBTi sur la neutralité.

Parallèlement à cette initiative privée, une norme sur la neutralité carbone nommée ISO 14068 est en préparation. Les travaux ont commencé en septembre pour trois ans (voir encadré). "Elle a été proposée par le Royaume-Uni avec un périmètre très large : la neutralité des organisations, des produits, des événements, des collectivités locales, etc.", indique Fanny Fleuriot, en charge de la comptabilité carbone à l’Ademe, qui participe aux travaux. "La France a voté contre la proposition initiale, la trouvant trop large pour être robuste et pas assez claire sur ses ambitions. La neutralité ne doit être pas un atout marketing pour vendre plus. Pour le moment, la définition reste éloignée de la position française, mais nous allons essayer de pousser le plus possible."

Négociations à l’ISO

 

Les travaux à l’ISO pour une future norme sur la neutralité viennent de commencer et déjà des conceptions très différentes se dessinent. Pour peser dans les discussions, la France a travaillé sur une position commune avec le groupe d'experts de l'Afnor dont font partie l’Ademe, des entreprises comme EDF et Engie, les cabinets de conseil Carbone 4 et Ecoact. "Première demande : que la norme soit dédiée uniquement aux organisations et qu’elle examine leur démarche de long terme à horizon 2050 et non un état statique sur le moment", rapporte Fanny Fleuriot, qui représente l’Ademe à l’ISO. La France a également établi que le pilier indispensable est la réduction drastique des émissions directes et indirectes sur une trajectoire compatible avec l'accord de Paris. Les entreprises peuvent ensuite jouer sur deux autres tableaux : participer à la décarbonation (solidarité climatique, projet forêts) et à la réduction globale en mettant des produits et services bas carbone sur marché.

Pour le moment, les critères envisagés pour la norme semblent bien plus faibles que ce que propose la France. "Il y a un consensus pour la mise en place d’un objectif de réduction et un périmètre sur les trois scopes, mais pas forcément aligné sur la science. La compensation pourrait être acceptée sans objectif de réduction la première année, or si d’ici à la publication de la norme en 2023 les entreprises qui veulent l’utiliser n’ont pas encore un objectif de réduction, c’est qu’elles sont loin d’une démarche de neutralité…"

changement de business model

En attendant une norme, différents acteurs, associations d’entreprises et consultants essaient de donner de la cohérence au concept et de fournir des outils pour accompagner les entreprises dans leur démarche. Le cabinet de conseil Carbone 4 a lancé en 2019 la "Net zero initiative", dont le "référentiel pour une neutralité collective" a été publié en avril 2020 (lire sur AEF info). "Pour réconcilier les actions des entreprises avec l’accord de Paris et éviter le greenwashing, nous plaidons pour plus de transparence et différentiation des actions sur trois piliers, dont un porte sur la réduction uniquement (émissions directes et indirectes) et deux sur ce que fait l'entreprise pour agir au-delà : ses émissions évitées, et ses absorptions de carbone", détaille César Dugast.

D’autres cabinets de conseil et associations d’entreprises ont aussi amorcé une réflexion prospective pour permettre aux entreprises de se projeter en 2050 et d’évoluer dans la bonne direction. En effet, la neutralité demande d’aller plus loin que la mise en place une stratégie climatique : elle va nécessiter un véritable changement de business model.

L’association EpE a publié en mai 2019 une étude nommée ZEN 2050 estimant réaliste la neutralité carbone en France à l’horizon 2050 (lire sur AEF info). Elle a émis quatorze recommandations pour intégrer le climat dans les consciences, transformer le cadre économique, et faire évoluer les secteurs d’activité. BSR a aussi lancé une initiative collaborative pour cinq ans appelée "Transform to net zero", avec un groupe restreint de huit entreprises et l’ONG Environmental Defense Fund, afin de comprendre comment transformer le modèle de plusieurs secteurs, puis de fournir des outils utiles pour toutes les entreprises. "Pour viser la transformation, il est important de ne pas travailler en solo avec le département développement durable mais de mettre les services des achats, de la R&D, du marketing au service du 'net zéro', ainsi que d’impliquer le niveau politique de l’entreprise", conseille Giulio Berruti.

"Ni le scenario business as usual, ni la sobriété ne sont suffisants. Il faut une réduction forte et radicale et une transformation des modèles économiques", souligne Élisabeth Laville, fondatrice d’Utopies. Ainsi, elle ne s’émeut pas du désordre ambiant sur la neutralité : "Mieux vaut une cacophonie que pas de bruit." Pour elle, même si les débuts de la neutralité sont loin d’être parfaits, cela permet d'"enclencher un grand mouvement avec un concept simple". La consultante affirme qu’il faut engager un "changement culturel", indispensable pour viser la "radicalité nécessaire".

Se donner l’objectif d’être neutre en carbone en 2050 n’est même "pas assez ambitieux", estime Steven Tebbe, directeur de CDP Europe. "Il faut aller vers des émissions négatives [éliminer plus que ce que l’on émet], pour effacer la pollution de toutes ces années." Séquestration du carbone, changement de business models, utilisation de nouvelles technologies, il suggère d’utiliser toutes les options possibles pour "arriver le plus vite possible à la neutralité puis au 'carbon negative'".

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Sabrina Dourlens, journaliste