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Voie pro : "Le confinement a renforcé la qualité de la relation entre élèves et enseignants" (Aziz Jellab, IGÉSR)

Comment les élèves de la voie professionnelle ont-ils vécu le confinement ? Ont-ils été nombreux à décrocher ? Quelle continuité pédagogique a été mise en œuvre ? Comment s’est passée la reprise pour ces élèves ? Aziz Jellab, IGÉSR, professeur des universités associé à l’INSHEA, docteur en sociologie et en sciences de l’éducation (1), revient pour AEF info sur cette période particulière. Il salue "les efforts bien réels et inédits" dont ont fait preuve les enseignants et estime que l’épreuve du confinement et du déconfinement "a eu des effets positifs qui augurent d’une évolution non seulement des missions du système scolaire, mais aussi des modalités mêmes dont s’organiseront les enseignements, l’évaluation et l’attention portée aux publics notamment les plus fragiles d’entre eux".

Aziz Jellab, IGESR, docteur en sociologie et en sciences de l’éducation. Libre de droits

AEF info : Comment le confinement a-t-il été vécu par les élèves de la voie professionnelle ?

Aziz Jellab : Il faut d’abord rappeler que les élèves de la voie professionnelle sont un public qui n’a pas toujours eu une expérience très positive de l’école. Le travail mené dans les lycées professionnels (LP) est donc aussi un travail d’accompagnement, de mise en confiance lors des apprentissages, et pas seulement un travail d’enseignement au sens strict du terme.

Le deuxième point à souligner est que traditionnellement, les élèves de la voie professionnelle surinvestissent le lycée comme lieu d’apprentissage. Quand ils le quittent, ils ont peu la propension à faire des devoirs ou à apprendre à la maison. Pour eux, tout se passe au lycée ! Tout cela pour dire que le confinement a représenté une véritable épreuve pour la voie pro et qu’il a créé le besoin d’apprendre en dehors du LP, de la classe.

AEF info : Cette opposition lycée professionnel/vie en dehors de l’école a donc représenté un obstacle à la continuité pédagogique ?

Aziz Jellab : Il a fallu inventer de nouvelles modalités de travail, créer les conditions pour que les élèves apprennent à la maison. La première étape a été de résoudre les problèmes matériels : ordinateurs, connexions… Un certain nombre d’élèves ont demandé à leurs enseignants de les aider. Même si les enseignants de la voie professionnelle connaissent bien leurs élèves, ils ont découvert à cette occasion leurs réelles conditions de vie, qui ne sont pas toujours faciles, car la plupart sont issus de milieux modestes. Cela a renforcé la qualité de la relation entre élèves de lycée professionnel et enseignants. Il est d’ailleurs fort probable que cette découverte du monde social des élèves modifie le regard que les acteurs de l’institution scolaire portent sur leurs publics.

AEF info : On parle d’un taux de décrochage très élevé dans l’enseignement professionnel, de l’ordre de 30 % selon une enquête Synlab (lire sur AEF info), et de plus de 50 % selon le Snuep-FSU (lire sur AEF info)…

Aziz Jellab : Nous avons peu de données statistiques précises et objectives, mais effectivement certains élèves n’ont pas pu être joints pendant le confinement, pour des problèmes de connexion, ou d’inappétence scolaire. Le décrochage des élèves de la voie pro a été plus élevé que dans les autres voies car "en temps normal", près de la moitié des élèves dits décrocheurs dans le second degré sont issus de LP, qui scolarisent moins d’un tiers des lycéens…

Nous avons en revanche des données qualitatives, qui montrent que le confinement, et le déconfinement, ont permis de créer une nouvelle relation, beaucoup plus individualisée, entre élèves et enseignants. Et quand on sait combien les élèves de LP surestiment la qualité de la relation aux enseignants, qui est très déterminante pour s’engager dans les apprentissages, on mesure l’impact positif de ces nouvelles relations.

AEF info : Sans surprise, le confinement a montré que la continuité pédagogique était très liée aux difficultés que rencontraient les élèves. Cette continuité a-t-elle été d’autant plus compliquée en voie pro, qui accueille généralement un public fragile scolairement ?

Aziz Jellab : Face à ces élèves, l’enseignement à distance a demandé aux enseignants plus d’innovation et de créativité. Il faut saluer les efforts bien réels et inédits dont ont fait preuve les enseignants, pour des élèves qui préfèrent agir sur des supports, manipuler avant d’apprendre, et qui privilégient le geste professionnel aux enseignements théoriques… Comment maintenir leur attention ? Les rendre autonomes dans leur travail ? Les enseignants ont multiplié les supports, créé des situations pédagogiques à distance, inventé d’autres modalités d’évaluation…

 

"L’enseignement professionnel a montré qu’il était un laboratoire d’innovation"

 

L’enseignement professionnel, encore une fois, a montré qu’il était un laboratoire d’innovation ou à tout le moins de créativité pédagogique. Habitués à la différenciation pédagogique pour lutter contre le décrochage, les enseignants ont été attentifs, dès le début du confinement, à ces questions de pédagogie.

AEF info : Au moment du déconfinement, qui a, selon Jean-Michel Blanquer, "mieux fonctionné globalement en lycée professionnel qu’en lycée général et technologique" (lire sur AEF info), quels ont été les enjeux ?

Aziz Jellab : J’en vois deux importants : rattraper le temps qui a pu, du fait de différentes contraintes, manquer, et recréer l’envie d’apprendre, de se former. Le confinement a pu créer une distance forte avec l’école. La reprise était importante, pour donner des repères, du sens, instaurer un climat positif, créer un temps de partage, dédramatiser cette expérience inédite du confinement. L’accent a été mis sur le travail en ateliers ou sur les plateaux techniques. Car pour une part non négligeable des élèves de LP, c’est la maîtrise des compétences professionnelles qui permet de donner un sens à l’enseignement général.

CHANGEMENT DE PARADIGME SUR L’ÉVALUATION


"On a pu remarquer, à l’occasion du confinement, à quel point la thématique de l’évaluation, objet réellement passionnel, car souvent identifié à du contrôle et associé à la réussite qui conditionne le passage d’une classe à l’autre ou l’obtention d’un diplôme, a dessiné aussi un changement de paradigme : l’idée d’une évaluation formative, qui se soucie davantage de l’appropriation des savoirs, de la progression de chacun, a pris la place d’une évaluation sommative et classante", observe Aziz Jellab. "Les enseignants ont adhéré à ce changement, sans doute parce que les conditions de confinement appelaient à une certaine indulgence, mais aussi parce que la nature même de la relation aux élèves a changé : nombreux sont les témoignages à faire état d’une amélioration de cette relation, devenue plus individuelle ou 'personnalisée' et augmentant de facto la charge de travail des enseignants".

AEF info : Que va-t-on garder de cette période particulière ?

Aziz Jellab : L’épreuve du confinement et du déconfinement a eu des effets positifs, qui augurent d’une évolution non seulement des missions du système scolaire, mais aussi des modalités mêmes dont s’organiseront les enseignements, l’évaluation, et l’attention portée aux publics, notamment les plus fragiles d’entre eux. Un exemple : les professeurs principaux ont été très présents pour l’accompagnement des élèves, à tel point que leur surcharge de travail s’est avérée très importante. Une des pistes à envisager serait de développer du tutorat enseignants/élèves, avec environ une dizaine d’élèves par enseignant.

Ce que cette crise a révélé, c’est que l’école reste une institution structurante, capable de donner du sens et d’instaurer un cadre d’apprentissage qui dépasse la classe, l’enceinte de l’établissement, même si le distantiel ne saurait remplacer le présentiel. En revanche, l’ouverture sur le monde extra-scolaire a souvent été une question complexe. Dans une période comme celle que nous traversons, où la notion de partenariat avec d’autres acteurs (associations, élus) s’impose, il faut penser l’école d’après, comme une institution qui soit moins "scolaro-centrée". Cela ne signifie pas qu’elle abandonne sa mission d’élever par la pensée et la réflexion chaque élève.

Cette période est également l’occasion de se pencher sur l’efficacité pédagogique du numérique, de voir comment les élèves peuvent aussi travailler collectivement en classe et en dehors de la classe autour de projets dont les effets sur les acquisitions scolaires devront être appréciés et évalués.

AEF info : Certains syndicats d’enseignants souhaitent différer la mise en place de la co-intervention, qui devait démarrer en septembre prochain pour les élèves de terminale professionnelle, tout comme celle du chef-d’œuvre. Comprenez-vous cette position ?

Aziz Jellab : Je comprends cette demande, mais je veux faire remarquer deux choses : la première, c’est que les élèves n’ont pas été complètement privés d’enseignement depuis le mois de mars : ils ont pu avancer et n’ont pas, pour nombre d’entre eux, connu de retard dans les apprentissages, sauf quand il s’est agi des contenus qui devaient mobiliser des plateaux techniques difficilement accessibles à distance ou via les seuls outils numériques.

Par ailleurs, la transformation de la voie professionnelle, avec notamment la mise en place de la co-intervention et du chef-d’œuvre, permet de donner aux élèves du sens à leur formation, et on sait combien ils en ont besoin, du fait même de la nature des savoirs enseignés, de leur complexité et de la nécessité de les mettre en dialogue. Le chef-d’œuvre relève de la pédagogie par projet, et la co-intervention permet de donner du sens aux enseignements, et donc de mieux maîtriser des compétences professionnelles, de renforcer les synergies avec les milieux professionnels, d’améliorer l’insertion. La co-intervention est aussi au service des programmes et j’insiste sur le fait que si elle a une visée professionnalisante, elle a également pour finalité de consolider des acquisitions scolaires.

AEF info : Que pensez-vous du dispositif "vacances apprenantes" ? Pensez-vous qu’il atteindra le public de la voie professionnelle (lire sur AEF info) ?

Aziz Jellab : Ce dispositif est important, car la crise sanitaire a révélé des inégalités d’apprentissage, puisque tous les élèves ne disposent pas des mêmes ressources culturelles, ni des mêmes appuis familiaux pour s’approprier des savoirs eux-mêmes sous-tendus par des implicites en termes d’attendus.

Pour que le dispositif "vacances apprenantes" fonctionne bien, il faut y sensibiliser les élèves mais aussi les parents. Il faut leur montrer le lien entre le dispositif et les contenus disciplinaires de la formation. L’école est un monde qui peut sembler compréhensible par tous. Mais ce n’est pas le cas pour tous. Le retour à l’école, les vacances apprenantes, ça parle à certaines familles, pas à d’autres. Il faut légitimer le rôle des parents, parfois dépassés par des enfants qui sont stratèges et ne souhaitent pas que leurs parents se soucient de leur scolarité.

 

"Le confinement a créé les conditions favorisant un meilleur dialogue avec les parents"

 

Fondamentalement, il faut relégitimer la place des parents à l’école, dans les établissements scolaires, en les informant, sans les culpabiliser. Je prends l’exemple du dispositif "devoirs faits" au collège : il a fonctionné quand le principal et l’équipe enseignante ont invité les parents à voir en quoi cela consistait. Pour les vacances apprenantes, on peut aussi s’appuyer sur le monde associatif, censé participer aux vacances apprenantes comme aux 2S2C. Car les élèves qui risquent de ne pas en bénéficier, ce sont ceux qui sont issus des milieux les plus modestes.

Le confinement a créé les conditions favorisant un meilleur dialogue avec les parents, dont certains sont devenus, des choses des "spécialistes par obligation" de la pédagogie ne serait-ce que parce que, in fine, c’est l’école qui est venue aux parents et qu’il a fallu créer des temps et aménager des espaces d’apprentissage. Les PLP, aidés dans de nombreux cas par les inspecteurs et par les chefs d’établissement, ont vécu une expérience unique dont il faudra faire le bilan pour repenser l’accompagnement et la formation sur le moyen et long terme.

(1) Aziz Jellab, IGESR, est professeur des universités associé à l’INSHEA (Institut national supérieur de formation et de recherche pour l'éducation des jeunes handicapés et les enseignements adaptés). Habilité à diriger des recherches, docteur en sociologie et en sciences de l’éducation, il est l'auteur d’une quinzaine d’ouvrages, parmi lesquels L’émancipation scolaire. Pour un lycée professionnel de la réussite (Presses universitaires du Mirail, 2014), Société française et passions scolaires, L’égalité des chances en question (Presses universitaires du Midi, 2016), Une fraternité à construire, Essai sur le vivre-ensemble dans la société française contemporaine (BergerLevrault, 2019)

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Diane Scherer, journaliste