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"À Taïwan, les universités sont restées ouvertes et ont maintenu les cours en face-à-face" (S. Corcuff, IEP de Lyon)

"Parmi tous les pays asiatiques qui ont bien géré la crise, c’est Taïwan qui a réagi le mieux et le plus rapidement", souligne Stéphane Corcuff, maître de conférences en politique du monde chinois contemporain à l’IEP de Lyon et chercheur associé au Centre français d’études sur la Chine contemporaine de Hong Kong. Dans une interview à AEF info, ce spécialiste de Taïwan revient sur la façon dont les universités du pays ont géré leurs campus durant la crise, en ayant "maintenu les cours en face-à-face, avec des masques pour tous au début, qui sont petit à petit tombés du fait de la maîtrise de l’épidémie". Stéphane Corcuff, également responsable de la mobilité étudiante vers Taïwan, la Chine, Hong Kong et l’Inde à l’IEP, s’exprime aussi sur les échanges internationaux vers l’Asie à la rentrée : "À titre personnel, je ne recommande pas le départ de nos étudiants en Chine", dit-il.

Stéphane Corcuff, maître de conférences en politique du monde chinois contemporain à l’IEP de Lyon S. Corcuff

AEF info : Vous partez à Taïwan dans quelques jours et avez suivi à distance vos étudiants qui étaient sur place ces derniers mois. Comment les universités du pays ont-elles géré cette pandémie ?

Stéphane Corcuff : Je tiens d'abord à souligner, car on ne le dit pas assez dans les médias français, que parmi tous les pays asiatiques qui ont bien géré la crise, c'est Taïwan qui a réagi le mieux et le plus rapidement. La Corée du Sud, ensuite : si elle a eu un petit retard à l’allumage et a dû faire face à de nombreux clusters, elle s’en est finalement bien tirée. Aujourd’hui, au 2 juillet, Taïwan compte 447 cas et 7 morts, avec deux personnes hospitalisées, pour une population de 24 millions d’habitants : c’est véritablement remarquable.

 

"Durant cette crise, les universités taïwanaises sont restées ouvertes et ont maintenu les cours en face-à-face, avec des masques pour tous au début, qui sont petit à petit tombés du fait de la maîtrise de l’épidémie."

 

Durant cette crise, les universités taïwanaises sont restées ouvertes et ont maintenu les cours en face-à-face, avec des masques pour tous au début, qui sont petit à petit tombés du fait de la maîtrise de l’épidémie. Pour arriver à cela, elles ont très tôt organisé des contrôles aux entrées principales des campus, vérifiant le statut des entrants, le port du masque, le lavage des mains, et la température corporelle. La même chose était faite à l’entrée des bâtiments.

AEF info : Les universités ont-elles utilisé un système de "traçage" des étudiants ?

Stéphane Corcuff : Certaines ont utilisé les cartes étudiantes, que chacun doit "badger" dans une machine à son entrée et à sa sortie des bâtiments fréquentés, pour pouvoir retrouver les cas contacts si une personne malade était déclarée. Contrairement à ce que le dirigeant de la "France insoumise" a prétendu devant le Parlement, la méthode taïwanaise n’a rien à voir avec du "flicage" : elle vise au contraire à réduire au minimum efficace les contraintes sur la liberté de mouvement des personnes en temps de pandémie. M. Mélenchon se place uniquement dans un débat franco-français en déformant la réalité du cas taïwanais.

 

"La méthode taïwanaise n’a rien à voir avec du "flicage" : elle vise au contraire à réduire au minimum efficace les contraintes sur la liberté de mouvement des personnes en temps de pandémie."

 

Autre fausse croyance, celle selon laquelle Taïwan aurait massivement testé et pas du tout confiné, argument avancé, là encore, dans un débat purement franco-français, par des personnes opposées au confinement. Taïwan n’a jamais testé massivement sa population, mais de manière intelligente et ciblée, le faisant systématiquement dès qu’un cas était détecté. Les cas contacts, eux, ont été mis en quarantaine, avec plus de 138 000 personnes confinées (cumul) depuis janvier. Prétendre que Taïwan n’a pas confiné est, là encore, une contre-vérité.

AEF info : Ces mesures ont-elles été allégées ces derniers temps ?

Stéphane Corcuff : Oui, les autorités ont autorisé un relâchement mi-juin. Les vigiles à l’entrée des campus ont été retirés, et l’on peut à nouveau sortir et entrer librement. Les masques avaient été peu à peu abandonnés dans les cours, tandis que nos "distances de sécurité" n’ont pas eu cours dans les salles de classe à l’université. Il reste des contrôles de température et le système du badge à l’entrée des bâtiments de quelques universités. Les cours se sont terminés fin juin, et le semestre le sera samedi 4 juillet.

AEF info : Que prévoient les universités taïwanaises pour la rentrée ?

Stéphane Corcuff : Le ministère de l’Éducation a proposé un schéma qui intègre du présentiel, du distanciel et de l’hybride, avec un panachage selon les cas. Comme les Taïwanais ne peuvent pas plus que nous prévoir à ce jour ce qui se passera à la rentrée, ils se préparent donc à plusieurs scénarios.

AEF info : Qu’en est-il des mobilités étudiantes et de l’ouverture des frontières ?

Stéphane Corcuff : Actuellement, les frontières de Taïwan sont hermétiquement fermées, sauf pour les hommes d’affaires ayant une raison de se rendre sur place, les diplomates, les personnes concernées par le regroupement familial, et, depuis le 29 juin, les personnes ayant une raison valable de voyager, justifiée par une lettre d’invitation, à l’exclusion de toute visite touristique. Il faut présenter à l’embarquement dans l’aéroport de départ un test négatif à la Covid-19 datant de moins de 72 heures, et remplir un formulaire en ligne pour pouvoir être contacté pour le suivi de la quatorzaine à l’arrivée.

 

"Les universités taïwanaises restent dans l’attente, les échanges ne sont pas annulés et les procédures d’inscription administrative se poursuivent."

 

En ce qui concerne les échanges internationaux, il n’y a pas encore eu de décision gouvernementale définitive, mais il y a une volonté d’affichage claire : le dernier courriel que j’ai reçu à ce sujet indiquait que nos étudiants seraient les bienvenus à Taïwan à la rentrée s’il était techniquement possible de les recevoir. Les universités restent donc dans l’attente, les échanges ne sont pas annulés et les procédures d’inscription administrative se poursuivent.

S’ils sont autorisés à venir à Taïwan à la rentrée, il y a fort à parier que les étudiants étrangers devront se soumettre aux mêmes règles que les autres : tests et quarantaine obligatoires. Je recommande donc aux étudiants en partance pour Taïwan d’anticiper leur départ de deux semaines.

AEF info : Est-ce une attitude très différente de celle de la Chine, par exemple ?

Stéphane Corcuff : J’ai reçu de l’Inde et de la Chine des messages assez similaires, mais pas avec la même tonalité. Nos partenaires indiens nous ont informés très vite de leur volonté de poursuivre les échanges, alors que la crise allait croissant. En Chine, c’est encore différent, sur le mode : "Tout va bien, nous acceptons vos étudiants à la rentrée", comme si de rien n’était. En tant que sinologue et responsable des échanges avec le monde sinophone à l’IEP de Lyon, je ne peux qu’être inquiet par les vastes zones d’ombre au sujet de l’épidémie en Chine.

faut-il maintenir les mobilités étudiantes vers l’Asie à la rentrée ?


"À titre personnel, je ne recommande pas le départ de nos étudiants en Chine à la rentrée de septembre, car j’estime qu’en l’absence d’informations fiables et transparentes, c’est leur faire courir un risque trop grand", indique Stéphane Corcuff. "La Chine contrôle l’information, ment sur ses statistiques et réprime ses lanceurs d’alerte. La France reste malheureusement beaucoup trop naïve sur ce plan."

"Le discours que je tiens à mes étudiants, selon qu’ils souhaitaient partir en Chine, à Taïwan, à Hong Kong ou en Corée du Sud, est donc très différent. Pour la Chine, début mars, et après avoir rapatrié nos étudiants le 29 janvier, j’ai demandé à celles et ceux que j’avais sélectionnés pour partir en septembre de penser à un 'plan B' pour la rentrée, car, déjà, je ne voyais pas comment la Chine s’en sortirait vite et bien. La recrudescence de l’épidémie à Pékin confirme, malheureusement, que la Chine n’en avait évidemment pas fini avec cette pandémie."

"Pour l’ancienne colonie britannique, la situation est délicate. Le vote de la loi de sécurité nationale pour Hong Kong, parce qu’elle vise à étouffer toute contestation, fait encore plus enrager l’opposition, mais peut aussi éviter un mouvement social tel que nous l’avons connu de juin 2019 à la crise de la Covid-19. En l’état actuel des choses, aller à Hong Kong, si les universités partenaires le permettent, reste envisageable et l’est plus qu’à l’automne dernier : ce sont, malheureusement pour eux, les Hongkongais qui sont les premiers visés. La 'fin de Hong Kong' tel qu’on l’a connu sera, c’est triste à dire, intéressante à observer. Mais attention, ici comme ailleurs, que nos étudiants se gardent bien de prises de position et de participation trop visible à des manifestations. La nouvelle loi de sécurité nationale rendra possible pour Pékin d’arrêter même des étrangers pour de telles raisons."

"Pour Taïwan, la situation est beaucoup plus simple et plus claire : l’île est le seul endroit encore stable et paisible du monde sinophone. Le pays est en outre très agréable à vivre, tandis que le niveau de ses universités est excellent. Taïwan est un excellent point d’observation du monde chinois et international, comme Hong Kong d’ailleurs, sans nationalisme étriqué et revanchisme chauvin, à cheval entre le monde chinois et le vaste monde, avec des cours autres que purement de langue intensive."

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Sarah Piovezan, journaliste