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"Le Dasen met de la souplesse dans une organisation rigide et fragmentée" (Dominique Beck, Bouches-du-Rhône)

"Préfet de l’éducation" cantonné au premier degré il y a 20 ans, "adjoint direct du recteur" doté de missions académiques aujourd’hui, le métier de Dasen a évolué au gré des réformes du pilotage du système éducatif. C’est ce que constate Dominique Beck, professeur agrégé d’anglais entré dans l’administration déconcentrée de l’Éducation nationale en 2000 à Lille, comme IA-IPR. À la tête successivement, de 2007 à 2020, de trois inspections académiques (Pyrénées-Orientales, Vaucluse, Bouches-du-Rhône) après avoir occupé le poste d’adjoint (Nord) et parti à la retraite mardi 30 juin, il explique à AEF info comment le Dasen est devenu celui qui "met de la souplesse dans une organisation rigide et fragmentée". Avec l’émergence de la région académique, la position du Dasen "au centre du système" est confirmée, mais il peine parfois à "asseoir sa légitimité pédagogique", observe Dominique Beck.

Dominique Beck. D.R.

AEF info : Vous avez exercé à des postes d’inspecteur académique dans quatre départements différents depuis le milieu des années 2000. Le métier, devenu celui de Dasen, a-t-il évolué ?

Dominique Beck : Jusqu’à la Lolf, au début des années 2000, un inspecteur d’académie était responsable du 1er degré dans sa totalité. Il recevait son budget du ministère, sans passer par le recteur. Certains l’appelaient le préfet de l’éducation par son lien direct avec les communes. Puis sont arrivés la Lolf et les BOP, qui ont donné aux recteurs la main sur la totalité du système éducatif. Le BOP 140 (premier degré) devenait ainsi un BOP académique sous l’autorité du recteur.

Le second choc de transformation est le décret de janvier 2012 qui crée les Dasen et en fait les adjoints directs du recteur au sein d’un comité de direction académique présidé par le recteur, qui inclut aussi le secrétaire général académique. Or, le recteur a toute latitude pour décider de la manière dont il veut considérer, ou pas, les Dasen. Pour certains recteurs, les Dasen restent prioritairement chargés du premier degré. Ils ont parfois dans ce contexte l’appui des services rectoraux.

Pour d’autres recteurs, ils sont véritablement les membres d’une équipe de direction et sont associés aux décisions stratégiques de l’académie, souvent avec des missions académiques qui posent leurs actions sur tous les départements de l’académie. Dans ces conditions, c’est notamment le cas dans l’académie d’Aix-Marseille par la volonté du recteur Beignier, les Dasen sont bien les représentants du ministre et du recteur dans leur département pour l’ensemble des structures pédagogiques, écoles, collèges et lycées.

AEF info : Quelles sont les conséquences de ces évolutions sur l’exercice de votre métier ?

Dominique Beck : Le Dasen est un ostéopathe polygame. Ostéopathe car je passe mon temps à essayer de mettre de la souplesse dans une organisation rigide et fragmentée. Polygame car je suis marié avec toutes les collectivités locales. Ma mission est multipartenariale et multitâche : administrative, financière, pédagogique. C’est l’un des plus beaux métiers de la fonction publique. Le Dasen est placé au cœur de tous les services de l’État, au cœur de la vie politique locale, municipale, départementale et régionale.

 

"Le Dasen passe son temps à faire de la politique."

 

Même si, contrairement aux recteurs, le Dasen n’est le plus souvent pas recruté pour ses positionnements politiques, il passe son temps à faire de la politique. Depuis trois ans par exemple, ma ligne de conduite a consisté à tout faire pour que l’état des écoles marseillaises ne soit pas un obstacle au travail quotidien à mener avec les services de la ville de Marseille. C’est faire de la politique. C’est la même chose quand j’arrondis les angles avec le conseil départemental des Bouches-du-Rhône alors qu’il n’y a pas assez de collèges à Marseille. C’est pour cela d’ailleurs qu’un Dasen ne doit pas rester trop longtemps sur un même poste. Sinon, il peut arriver un moment où les relations interpersonnelles locales, par ailleurs absolument indispensables, s’installent et où l’on perd de vue le service de l’État.

AEF info : En quoi ces évolutions ont-elles servi le pilotage du système éducatif ?

Dominique Beck : L’enfant doit toujours être considéré dans sa globalité. Le matin, il arrive à l’école avec tout ce qu’il a vécu depuis qu’il l’a quittée la veille. Il faut donc placer tous les acteurs en synergie autour de lui, dans son seul intérêt. Il faut pouvoir répondre à toutes les questions. D’où la nécessité pour le Dasen de remplir toutes ces fonctions.

AEF info : L’émergence de la région académique va-t-elle encore modifier le métier de Dasen ? Renforce-t-elle le rôle de pilotage pédagogique des Dasen, comme le souhaite le ministère (lire sur AEF info) ?

Dominique Beck : Je n’ai pas encore perçu en quoi les régions académiques peuvent faire évoluer le statut et la mission du Dasen. Peut-être parce qu’elles sont récentes et que rien n’est encore stabilisé. Disons qu’en tant que représentant du ministre et du recteur, oui, le Dasen est bien placé au centre du système. C’est plus compliqué du point de vue du magistère pédagogique. Le Dasen doit réussir à asseoir sa légitimité pédagogique auprès des corps d’inspection s’il veut parvenir à la diffuser au sein de la classe. Or ce n’est pas si simple, car il y a beaucoup d’acteurs intermédiaires, en particulier les IEN dans le premier degré. Dans le second degré, il se heurte à l’autonomie des EPLE.

Sur ce point, d’ailleurs, je pense qu’il faut être prudent : un établissement n’est pas seul, ce n’est pas un isolat - une formule que j’emprunte à l’ancien recteur Ali Saïb - il doit se concevoir comme appartenant à un écosystème. Je ne suis pas certain que l’autonomie soit le sens de l’histoire. Je crois davantage au réseau et à la continuité du territoire, qui correspond mieux au parcours de l’élève.

AEF info : Le profil des Dasen a-t-il évolué ?

Dominique Beck : Il y a 20 ans, les IA étaient essentiellement issus du premier degré, au sein duquel ils avaient effectué tout un parcours. Depuis la Lolf, ils sont issus soit des personnels de direction, soit des corps d’inspection disciplinaires. Ce recrutement peut créer des tensions avec les IEN. Quand ils prennent leur fonction, beaucoup de Dasen n’ont pas cette culture de la circonscription, ce qui peut les mettre en porte à faux et créer des difficultés de compréhension des codes du premier degré. Mais l’intérêt de l’enfant nous oblige.

AEF info : Y a-t-il de l’entraide entre Dasen, des échanges de pratiques ?

Dominique Beck : A l’échelle d’une académie, tout dépend du pilotage adopté par le recteur : là où il s’entoure des Dasen comme d’un vrai comité de direction et crée un véritable collectif autour de lui, ceux-ci échangent très librement et fonctionnent comme un collectif. C’est le cas dans l’académie d’Aix-Marseille. Sur le plan national, il existe une conférence des IA-Dasen, dont l’animation est maintenant assurée par Patricia Galleazzi (lire sur AEF info). Je sais que la création d’une plateforme commune collaborative ouverte aux Dasen reste un projet de la conférence, lieu de travail numérique qui permettrait échanges, questionnements informels et parfois réassurance dans des contextes complexes.

AEF info : Qu’est-ce qui vous a frappé dans la crise du Covid-19 ? Que va-t-elle modifier dans l’Éducation nationale ? Que va-t-il en rester ?

Dominique Beck : J’ai été marqué par le spectre très large d’implication des enseignants. Certains ont été extrêmement investis, innovants, créatifs. D’autres ont fait le minimum au nom de la liberté pédagogique, un concept fourre-tout très mal interprété. La liberté pédagogique existe dans la mise en œuvre, pas dans la définition des objectifs qui sont assignés par la nation à travers son ministre qui a toute légitimité à le faire. Bien sûr, la crise nous est tombée dessus brutalement et, pendant 15 jours, les enseignants ont été déstabilisés. Les infrastructures techniques n’étaient pas prêtes. Les consignes sanitaires ont évolué au fil du temps, ce qui ne nous a pas aidés.

 

"La liberté pédagogique au sens de 'seul et libre dans sa classe' est un concept à combattre, qui n’a plus lieu d’être."

 

Mais rapidement, les corps d’inspection ont réagi, ils ont proposé des outils pédagogiques. De nombreuses initiatives locales ont émergé, il s’est passé des choses extraordinaires dans les écoles où la notion d’équipe existait. Ce qui n’a pas été le cas dans les endroits où l’enseignant campe sur cette position de liberté pédagogique au sens de "seul et libre dans sa classe".

C’est un concept à combattre, qui n’a plus lieu d’être. J’espère que le système retiendra de cette crise l’idée de la collégialité du travail. Les enseignants qui la pratiquent s’en sont sortis. S’il était besoin, la crise a aussi mis en lumière les inégalités des enfants face au numérique. Elle a aussi montré que les municipalités doivent investir davantage dans le numérique pour leurs écoles, car ses usages vont s’installer dans le paysage.

AEF info : Le second tour des élections municipales vient d’avoir lieu. Comment voyez-vous le rapport du Dasen au maire ?

Dominique Beck : Le Dasen et le maire doivent absolument être dans un rapport de confiance totale, il ne peut pas en être autrement. Le Dasen doit pouvoir faire confiance aux chiffres que lui donne le maire et le maire doit pouvoir faire confiance au Dasen dans la manière qu’il aura de répondre à ses attentes. Je pense que, globalement, cette confiance existe. Parfois, il faut savoir surtout s’appuyer sur l’opérationnel, comme à Marseille.

AEF info : Et avec les organisations syndicales ?

Dominique Beck : Les relations interpersonnelles sont nécessaires. Il faut convaincre les personnes que nous partageons les mêmes objectifs, chacun dans son rôle : les représentants syndicaux dans la défense des personnels, le Dasen dans la mise en œuvre de la politique nationale. Quand les relations interpersonnelles sont de qualité, on avance.

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Marie-Pierre Vega, journaliste