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Sûreté aéroportuaire : "Nous sommes les grands oubliés !" (Jean-Baptiste Thélot, Sesa)

Le Sesa (Syndicat des entreprises de sûreté aérienne et aéroportuaire) souhaite des mesures d’aides complémentaires pour affronter les conséquences économiques de la chute du trafic aérien due aux conséquences de l’épidémie de Covid-19. "Nous demandons à l’État la prise en charge à 100 % du chômage partiel jusqu’à la fin de l’année, et qu’il prenne en compte nos coûts fixes", explique son président, Jean-Baptiste Thélot, dans une interview à AEF info. Il évalue les pertes d’exploitation à sept millions d’euros par mois, une situation "pas soutenable" pour les entreprises du secteur. Selon lui, "l’absence de réponse de l’État porte un risque de démantèlement du dispositif de sûreté". Le directeur général d’ICTS France s’inquiète également de la "frilosité des compagnies aériennes" et des voyageurs. "Nous sommes dans un cercle vicieux où l’offre et la demande ne se trouvent pas."

Jean-Baptiste Thelot est président du syndicat des entreprises de sûreté aérienne et aéroportuaire depuis décembre 2019. Droits réservés - DR - Communication SESA

AEF info : Le trafic aérien reprend doucement, après avoir été quasiment à l’arrêt depuis le début du confinement. Quel est l’impact économique pour le secteur de la sûreté aérienne et aéroportuaire ?

Jean-Baptiste Thélot : L’impact de la crise sur le transport aérien se répercute directement sur notre secteur d’activité. Quand le trafic aérien chute de 95 % entre avril et mai, notre activité de sûreté aéroportuaire baisse de 90 %. Malgré la prise en compte à 100 % du chômage partiel par l’État, le reste à charge et les coûts fixes restent importants. Pour chaque agent en chômage partiel, nous continuons de débourser l’équivalent de 25 % des coûts salariaux, notamment la prise en compte des congés payés et des spécificités conventionnelles liées aux primes ou aux formations obligatoires qui sont reportées. C’est l’équivalent de sept millions d’euros par mois de pure perte pour la profession, ce n’est pas soutenable pour nos entreprises (lire sur AEF info) !

AEF info : Combien d’emplois sont aujourd’hui menacés dans le secteur ?

Jean-Baptiste Thélot : Ce chiffre est difficile à évaluer. Avant la crise, la sûreté aéroportuaire représentait 10 000 emplois en France. Nous concentrons toute notre énergie à la préservation de ces emplois, mais si l’État ne fait rien, nous n’aurons pas d’autre choix que d’engager des plans de départs. En effet, si nous n’obtenons pas la prolongation de la prise en charge à 100 % du chômage partiel (lire sur AEF info), le reste à charge passerait de 25 à 35 % et ce serait vite étouffant pour toutes nos sociétés. Sans oublier que l’absence de réponse de l’État porte également un risque de démantèlement du dispositif de sûreté en tant que délégation de service public.

AEF info : Estimez-vous avoir été suffisamment entendus par les pouvoirs publics pendant la crise sanitaire ?

Jean-Baptiste Thélot : Nous sommes les grands oubliés. Nous avons bénéficié d’une prise en charge complète du chômage partiel certes, comme toutes les entreprises, mais nous n’avons rien reçu de spécifique alors que notre reprise sera particulièrement lente. Les aéroports et leurs sous-traitants sont dans une espèce de vide entre le plan pour le tourisme et le plan pour l’aéronautique (lire sur AEF info). Ce sont évidemment des secteurs qui ont besoin d’aide, mais nous nous attendions à être rattachés à l’un des deux. Le prêt garanti par l’État nous aide pour notre trésorerie, mais c’est une solution de court terme qui ne résout pas tous nos problèmes. Il faudra bien rembourser un jour.

AEF info : L’État va mettre en place une enveloppe de 300 millions d’euros d’avances pour prendre en charge "les dépenses régaliennes des aéroports". Comment la sûreté aéroportuaire va-t-elle en bénéficier ?

Jean-Baptiste Thélot : C’est évidemment un signe encourageant mais nous attendons des précisions, nous n’avons pas de garanties sur la répartition de cette enveloppe. À partir du moment où c’est un prêt, il y a un risque que les aéroports dépensent cette enveloppe le moins possible. De plus, nous craignons que ce prêt soit remboursé dans les années suivantes par une hausse de la taxe aéroportuaire. Une telle augmentation, sur un secteur en pleine convalescence, ne va pas l’aider à le faire redémarrer. Nous risquons d’avoir moins de passagers alors que les aéroports ont du mal à reprendre leur activité.

Nous demandons à l’État la prise en charge à 100 % du chômage partiel jusqu’à la fin de l’année, et qu’il prenne en compte nos coûts fixes de sûreté. Nous attendons également de l’aide concernant les équipements des aéroports, car la taxe sûreté sert aussi à les financer. Nous observons quelques évolutions et des signes encourageants, notamment des dispositions de prolongation de la prise en compte du chômage partiel pour les entreprises aériennes, mais cela mérite des clarifications dans les jours à venir car nous craignons de ne pas en bénéficier.

AEF info : Les frontières ont rouvert dans l’espace Schengen et la commissaire européenne, Ylva Johansson, a demandé aux États membres de commencer à rouvrir leurs frontières à l’international le 1er juillet (lire sur AEF info). Comment envisagez-vous la reprise de vos activités ?

Jean-Baptiste Thélot : Après une très légère reprise en juin, le trafic devrait reprendre autour de 30 % cet été et de 50 % au dernier trimestre 2020, d’après les prévisions. La prise de parole d’Ylva Johansson contribue à aider à la reprise, mais nous sommes déjà tard dans la saison et beaucoup de Français et d’Européens ont déjà organisé leurs vacances sans prévoir de prendre l’avion. De plus, toutes les entreprises vont faire des économies sur les voyages business, qui sont la partie du voyage aérien à la plus forte valeur ajoutée et qui correspond à une part substantielle des voyageurs. En outre, les compagnies aériennes sont extrêmement frileuses à rouvrir des lignes car elles sont très fragiles économiquement. Nous sommes dans un cercle vicieux où l’offre et la demande ne se trouvent pas.

AEF info : Quelles adaptations allez-vous devoir mettre en place pour assurer la sécurité sanitaire des voyageurs ?

Jean-Baptiste Thélot : Évidemment, nous avons mis en place un nouveau protocole avec des gestes barrières dans la procédure de filtrage des passagers, le port du masque obligatoire et la mise à disposition de gel hydroalcoolique. Pour les fouilles, nos agents sont équipés de gants qu’ils changent systématiquement après chaque passager, et des aéroports réfléchissent à un système de désinfection des bacs. Nous travaillons à réduire davantage les palpations même si elles sont devenues très peu fréquentes ces dernières années : elles ont notamment été divisées par quatre en six ans.

AEF info : Les caméras thermiques font débat, la Cnil notamment alerte sur les risques engendrés par ce type de dispositif (lire sur AEF info). Est-ce toujours une solution pertinente dans les aéroports ?

Jean-Baptiste Thélot : La distanciation physique et la condamnation d’un siège sur deux ne sont économiquement pas viables dans les avions, il est donc impératif de trouver des dispositifs de prévention pour protéger et rassurer les passagers. Les caméras thermiques en font partie, à condition qu’elles respectent l’exigence de protection des données personnelles. D’autres moyens complémentaires sont déjà en place comme le port du masque systématique dès l’accès aux aéroports, la mise en place de systèmes d’épuration de l’air dans les avions ou de protocoles de nettoyage virucide des cabines. Par ailleurs, de nombreuses initiatives de "test Covid-19" permettant d’obtenir un résultat très rapide sont à l’étude et offriront une possibilité de détection complémentaire à la prise de température.

AEF info : Est-ce que la prise en compte de ces nouveaux risques va engendrer de nouveaux coûts pour les sociétés de sûreté aéroportuaires ?

Jean-Baptiste Thélot : C’est une vraie question, nous supputons que les procédures sanitaires vont avoir tendance à augmenter les contraintes, et que nous aurons plutôt tendance à augmenter le nombre d’agents pour le nombre de passagers. Aussi, l’allongement du temps de la procédure de filtrage peut poser des questions sur les modèles de coûts. Mais il faudra attendre le retour de l’activité pour en tirer des conclusions.

AEF info : Quels enseignements pouvez-vous déjà tirer de cette crise ?

Jean-Baptiste Thélot : Le trafic s’est arrêté en très peu de temps, c’est impressionnant de voir une telle machine s’arrêter en l’espace de quelques jours. Avant la crise, il n’y avait pas à proprement parler de mesures sanitaires, mais plutôt des mesures d’ordre hygiénique : les gants étaient distribués sur la base du volontariat et les agents étaient encouragés à se laver les mains régulièrement. Cette crise va amener une vraie prise de conscience car il faut s’attendre à connaître d’autres alertes sanitaires. Il faudra absolument qu’on ait plus d’automatismes sur les masques même si, bien sûr, il sera un jour possible de voyager de nouveau en avion sans en porter.

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Hugo Robert, journaliste