Politique de cookies
Le groupe AEF info utilise des cookies pour vous offrir une expérience utilisateur de qualité, mesurer l’audience, optimiser les fonctionnalités et vous proposer des contenus personnalisés. Avant de continuer votre navigation sur ce site, vous pouvez également choisir de modifier vos réglages en matière de cookies.
Politique de protection des données personnelles

Paramétrer Tout accepter

Service abonnements 01 83 97 46 50

Revenir en haut de la page
Home| Social / RH| Ressources humaines| Dépêche n°628132

"Il faut aussi savoir déconfiner les relations sociales" (Laurent Berger à AEF info)

"Il serait faux de dire que les partenaires sociaux n’ont pas été écoutés par les pouvoirs publics" depuis le début de la crise sanitaire, explique Laurent Berger dans un entretien accordé à AEF info. Face à l’urgence et à l’impossibilité pour les partenaires sociaux à travailler ensemble, nombre des remontées du terrain ont ainsi été prises en compte par les pouvoirs publics, assure le secrétaire général de la CFDT. Mais, "il est hors de question que certains se servent de la question sanitaire pour édulcorer ici une information-consultation, ou là un droit social" et toutes les mesures prises doivent réellement être temporaires, avertit le leader syndical, appelant les acteurs à "retrouver un mode normal de relations" sociales.

Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT © JBV News

AEF info : Depuis le début de la crise sanitaire, beaucoup de réformes et d’adaptations législatives et réglementaires ont été faites. D’un côté, les pouvoirs publics n’ont jamais autant évoqué le dialogue social et les partenaires sociaux, et de l’autre, les réformes semblent avoir été faites de manière très centralisée et descendante. Quelle place ont effectivement les partenaires sociaux, depuis le début de la crise ?

Laurent Berger : En réalité, il y a eu plusieurs phases distinctes. D’abord, il y a eu la phase du début du confinement, avec une certaine forme de sidération. Beaucoup d’entreprises se sont arrêtées et d’autres, non ; et tout le monde s’est posé la même question : Comment fait-on ? Très clairement, la préoccupation principale a été de deux ordres : Comment cela se passe pour ceux qui se sont arrêtés d’un coup ? Et comment cela se passe en termes de santé pour ceux qui continuent à être exposés ?

Parallèlement aux visioconférences organisées deux fois par semaine avec les ministères du Travail et de l’Économie, nous nous sommes organisés en interne avec une adresse mail spécifique pour les salariés, des visioconférences avec les organisations et une Foire aux questions qui a dépassé tous les niveaux d’audience de notre site. Les fédérations et les unions régionales se sont organisées selon la même logique. En fait, nous nous faisions le capteur de tout un tas de réalités ; certaines que nous connaissions et d’autres moins.

Par exemple, nous connaissions la difficulté pour les salariés des particuliers employeurs qui n’avaient pas accès au chômage partiel. En revanche, sur le plafond des titres-restaurants, ce sont les remontées de salariés qui souhaitaient, pour faire face à une baisse de pouvoir d’achat, pouvoir plus les utiliser quand ils faisaient leurs courses. À ce moment-là, avec les pouvoirs publics, nous n’étions pas dans une relation stratégique, mais presque dans un rôle de délégué du personnel. Nous avons listé tout un tas de situations concrètes et nous les avons exposées au gouvernement, y compris en intersyndicale sur les titres-restaurants ou sur la prévoyance pour les salariés en activité partielle. Quand on fait aujourd’hui le compte de ce que nous avons relevé comme trous dans le filet de sécurité, beaucoup ont été comblés. Cela n’a pas toujours été au niveau souhaité, mais il serait faux de dire que les partenaires sociaux n’ont pas été écoutés par les pouvoirs publics.

AEF info : Et ensuite ?

Laurent Berger : Sur les ordonnances et les textes, il y a eu deux phases. Sur la première série de textes, s’il n’y a pas eu des bilatérales préparatoires, il y a eu de la discussion et nous avons pu peser sur les textes. Si le décret sur les 60 heures hebdomadaires n’est jamais paru, ce n’est pas par l’opération du Saint-Esprit, c’est bien parce que nous sommes intervenus…

En revanche, sur la deuxième série actuelle d’ordonnances, c’est nettement plus diffus, à tel point qu’on a pris connaissance de certaines d’entre elles par la presse. Et c’est encore pire quand les députés s’en mêlent sans en avoir discuté avec personne comme l’a fait Cendra Motin [à l’origine de l’amendement permettant de transférer du budget de fonctionnement du CSE vers les ASC].

AEF info : Le pays reste dans l’urgence, mais une forme de rythme de croisière semble s’être installée. Dans ce contexte, faut-il revenir à un mode plus normal de dialogue social et de concertation ?

Laurent Berger : Oui, il faut retrouver un fonctionnement normal des consultations. Mais, je rappelle que la façon dont se déroulent les consultations sociales est aussi de la responsabilité des acteurs concernés. Faisons un petit panorama européen : je pense qu’il n’a pas fallu deux heures avant que les organisations syndicales nordiques se mettent d’accord avec les organisations patronales sur la manière de réagir. En Espagne et en Italie, ils ont conclu des accords et je ne parlerai même pas de l’Allemagne…

Et les organisations françaises sont chacune restées dans leur tranchée. Ce serait trop facile de faire porter la responsabilité sur un seul acteur gouvernemental. Il existe aussi une incapacité des acteurs à s’engager. Par exemple, il était évident qu’il y aurait des tensions entre la santé au travail et la reprise d’activité. Je ne suis pas médecin et donc pas compétent pour dire que le déconfinement devait se faire le 11 mai, le 15 juin ou le 15 septembre, mais quand la décision est prise, la question n’est pas de la remettre en cause, mais il faut s’engager et se battre pour que la reprise se fasse dans les meilleures conditions possibles.

Les relations sociales avec le gouvernement sont liées aussi au fait que certains acteurs syndicaux et patronaux préfèrent aujourd’hui être des commentateurs plutôt que des acteurs.

AEF info : Vous avez soutenu la mobilisation massive de l’activité partielle. Si l’on compare avec ce qui s’est passé en 2008-2009, la logique contractuelle est nettement moins présente que ce soit au niveau national ou au niveau des entreprises. Pour quelles raisons ?

Laurent Berger : Avant tout, je salue la mobilisation du chômage partiel parce que sans cela, dans de nombreux secteurs, les salariés auraient été mis dehors. Alors, comme pour d’autres sujets, nous aurions pu contractualiser, mais là aussi, cela nécessitait que l’on se mette d’accord entre partenaires sociaux… Au final, nous n’avons pas eu le même investissement qu’à l’époque du Fiso [Fonds d’investissement social mis en place en 2009 pour copiloter les politiques d’emploi et de formation], mais j’en appelle à cette logique contractuelle aujourd’hui. C’est ce qu’il faut faire sur les questions d’emploi. Il faut avoir le courage de se mettre autour de la table et faire des préconisations.

Il faut conditionner les aides aux entreprises à des engagements de celles-ci sur la préservation de l’emploi, la qualité du travail ou encore la formation. Cette crise a démontré que la puissance publique avait un poids sur le fonctionnement économique du pays. Il est nécessaire que les entreprises assument aujourd’hui leur part de responsabilité. Cela ne veut pas dire s’engager sur des slogans. L’État se doit d’être exigeant sur la qualité du dialogue social pour trouver des solutions et plus largement sur le comportement des entreprises.

AEF info : La réforme de l’activité partielle comme les décisions prises sur l’assurance chômage auront des répercussions importantes sur les finances de l’Unédic. Au regard du niveau préoccupant de l’endettement du régime, demandez-vous à l’État d’intervenir ?

Laurent Berger : Il faut que l’État prenne ses responsabilités sur les dépenses engagées et les résorbe pour que l’on retrouve de l’autonomie paritaire dans la conduite de l’Unédic. Le régime est face à une dépense qui, certes est de son ressort, mais qui n’est pas de son fait.

Au-delà, il faut rediscuter de l’assurance chômage avec l’État et je demande le retrait pur et simple de la réforme décidée par le gouvernement.

AEF info : Le confinement a impliqué un recours inégalé au télétravail. Que retenez-vous de cette expérience ?

Laurent Berger : C’est sûr que cela aura été une expérimentation grandeur nature massive, avec beaucoup d’impréparations dans de nombreux cas. Les enquêtes montrent qu’il n’existe pas de perception uniforme du télétravail. D’abord, les perceptions diffèrent entre les salariés qui l’avaient déjà pratiqué et les autres. Ensuite, les situations sont très différentes selon les individus sur les questions de matériel, d’espace approprié, de garde d’enfants ou encore de management… Malgré des conditions très différentes, un nombre important de travailleurs se sont dit que ce n’était pas si mal. Et ceci à condition que ce ne soit pas tout le temps et que ce soit organisé.

Au final, ce qui ressort de la période, c’est qu’il faut mieux encadrer le télétravail et faire en sorte que cette expérimentation se transforme en accords collectifs dans les entreprises pour mieux l’organiser. Il faut former les managers, gérer l’articulation entre vie professionnelle et vie personnelle, veiller à l’émergence d’éventuels RPS… Nous pouvons discuter au niveau national pour aboutir à des recommandations, voire le cas échéant à des évolutions législatives. Mais c’est avant tout au niveau des entreprises que la négociation est importante pour réguler les usages.

AEF info : À part quelques cas relativement isolés, les branches semblent assez peu actives dans la période. Quelle est votre analyse de la situation ?

Laurent Berger : Le problème est que la restructuration des branches est en cours. Il y a celles qui sont déjà dans leur configuration finale et qui ont pu continuer à travailler. Et il y a toutes celles qui sont en cours de restructuration. Là, on observe une forme d’attentisme. Ces branches sont à l’arrêt en termes de dialogue social, trop concentrées sur les logiques de regroupement. Et ceci à un moment où on a le plus besoin de régulation de branche face aux effets de la crise. Il faut que nous ayons des discussions avec le gouvernement sur le processus de restructuration, non pas sur sa finalité qui reste très bonne, mais sur la poursuite du chantier qui, dans la période, peut constituer un handicap.

AEF info : Dans le projet de loi d’urgence en cours d’examen, les pouvoirs publics souhaitent dessaisir temporairement les branches de la responsabilité de réguler l’utilisation des contrats courts pour la confier aux entreprises. Est-ce une bonne idée ? Et au-delà, quel devenir des mesures prises depuis le début de la crise ?

Laurent Berger : Toutes les dispositions prises dans la période doivent être temporaires. Il faudra revenir dessus. Ce ne sont pas les contrats de travail ou les protections des salariés qui sont responsables du plantage économique actuel. Il est hors de question d’aborder les questions à venir par le petit bout de la lorgnette, il faudra avoir de vraies discussions. Et pour nous, il est clair que rien ne devra se prolonger au-delà de l’état d’urgence sanitaire.

Il est hors de question de nous faire avoir encore une fois. Suite aux attentats de 2015, il y a eu des réformes sur les libertés publiques et l’État n’est pas revenu dessus. Aujourd’hui, tout ce qui concerne le droit social, le droit syndical ou encore les libertés publiques, doit tomber à l’issue de l’urgence sanitaire. Dans "urgence sanitaire", il y a sanitaire ; dans les semaines et mois à venir, il faudra traiter l’urgence économique et sociale et ce, dans les règles habituelles. Il est hors de question que certains se servent de la question sanitaire pour édulcorer ici une information-consultation, ou là un droit social.

Il faut aussi savoir déconfiner les relations sociales et retrouver un mode normal de relations. Si on nous fait la démonstration que tel ou tel élément est à rediscuter, pourquoi pas ? Mais cela doit se faire autour d’une table où chacun amène ses propositions et évalue les choses. Cela ne doit plus être fait par quelques-uns qui ensuite nous demandent pour la forme, notre avis. Il faut retrouver des modes de fonctionnement plus normaux.

AEF info : Entre la montée en puissance du Pacte du pouvoir de vivre et la faiblesse relative de la démocratie sociale politique, nombreux sont ceux qui accusent la CFDT de prendre un virage de plus en plus politique. Que leur répondez-vous ?

Laurent Berger : Mon engagement est et restera syndical et associatif. Et ma raison de militer l’est aussi. Et je le répète, je n’ai pas d’ambition politique, mais la CFDT ne renoncera jamais à son ambition sociétale. Ce qui m’intéresse, c’est de faire bouger le concret. Pour le reste, je ne vais pas me plaindre que la voix de la CFDT porte.

AEF info : En tant que président de la CES, comment accueillez-vous l’initiative franco-allemande pour créer un fonds de relance économique ?

Laurent Berger : Nous en sommes très satisfaits à la CES. Cela ne va pas être simple à mettre en place, mais cela constitue une bonne nouvelle. Nous y avons travaillé notamment avec Reiner Hoffmann [le président du DGB, la confédération allemande], pour pousser un investissement important avec une mutualisation et une solidarité envers les pays les plus affectés. Il faut voir maintenant comment cela va se mettre en œuvre et, dans les semaines prochaines, l’enjeu sera de concrétiser cette bonne initiative.

Fermer

Bonjour

Vous souhaitez contacter

Jérôme Lepeytre, journaliste