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"Le Covid-19 va être a minima un révélateur des difficultés de mise en œuvre du continuum de sécurité" (Guillaume Farde)

"La pandémie de Covid-19 va être a minima un révélateur des difficultés de mise en œuvre du continuum de sécurité, si ce n’est un accélérateur", estime Guillaume Farde, maître de conférences à Sciences Po, dans une interview à AEF info. Selon lui, la crise sanitaire a notamment mis en exergue "la faiblesse de la coordination" entre les acteurs de ce continuum. "Le ministère de l'Intérieur a souvent laissé les maires préciser seuls les modalités d’emploi de leur police municipale dans la crise, et la sécurité privée a fait ce qu’elle a pu, sans pouvoir toujours compter sur des directives claires de l’État." Guillaume Farde souligne que l’ensemble des acteurs, policiers et gendarmes comme policiers municipaux, entreprises et agents de sécurité privée, attendent une "feuille de route politique" du ministère de l'Intérieur. "Sa difficulté à faire de la prospective est une fragilité."

Guillaume Farde est maître de conférences à Sciences Po, où il enseigne l'économie de la sécurité et de la défense. Droits réservés - DR

AEF info : Les activités des forces de l’ordre, des policiers municipaux, des agents de sécurité et des entreprises ont été fortement impactées par l’épidémie de Covid-19. Quelles seront les conséquences de cette crise pour le "continuum de sécurité" ?

Guillaume Farde : Le continuum s’inscrit dans le sens de l’Histoire. Pendant des siècles, public et privé évoluaient de façon séparée en France. Progressivement, l’État a partagé son monopole de la sécurité publique, et d’autres acteurs ont été associés : les polices municipales puis la sécurité privée. Le public et le privé ont commencé à se rapprocher au début des années 1990, si bien qu’il se dessine aujourd’hui une sorte d’axe gradué des missions les plus locales et les moins sensibles aux missions les plus internationales et les plus sensibles, que le SGDSN a baptisé le "continuum de sécurité nationale".

Ce mouvement de rapprochement aurait continué à avancer petit pas par petit pas s’il n’avait pas rencontré sur sa route des accélérateurs. Les attentats de 2015 ont été un premier accélérateur indéniable (lire sur AEF info). Presque du jour au lendemain, l’État a appelé de ses vœux une coopération plus étroite avec la sécurité privée, ce qui s’est traduit par des réalisations immédiates qui, autrement, auraient probablement mis des années. Je pense notamment à l’armement des agents de sécurité privée, autorisé par la loi du 28 février 2017 relative à la sécurité publique (lire sur AEF info).

De la même manière, la pandémie de Covid-19 va être a minima un révélateur des difficultés de mise en œuvre de ce continuum de sécurité, si ce n’est un deuxième accélérateur.

AEF info : Comment cela pourrait-il se traduire ?

Guillaume Farde : Tout dépendra des résultats des travaux du livre blanc de la sécurité intérieure (lire sur AEF info). Le principe d’une coopération public-privé n’est plus vraiment contesté. Mais nous achoppons tous collectivement sur la définition des modalités de cette coopération. Qui fait quoi ? Comment ? Avec quels moyens ? Sous quel contrôle ? Ce sont là autant de questions sans réponse à ce jour. Pour trancher, il faut une feuille de route politique, et ce cap stratégique, c’est au ministère de l'Intérieur qu’il revient de le fixer.

Depuis début 2019, il est question d’un livre blanc, d’une loi de programmation (lire sur AEF info), mais un an et demi plus tard, cela ne s’est pas encore concrétisé. Certes, le ministère a dû faire face à des niveaux d’engagement particulièrement élevés depuis 2018 : les gilets jaunes, la sécurité du G7 à Biarritz, plusieurs attentats terroristes meurtriers, et à présent le Covid-19.

Le ministère de l'Intérieur doit gérer des crises dans l’urgence. C’est un ministère du temps court et il ne parvient pas encore, contrairement au ministère des Armées, à être aussi un ministère du temps long. Sa difficulté à faire de la prospective est une fragilité, aggravée par l’incertitude qui plane sur le devenir de l’Inhesj (lire sur AEF info). Le ministère peut alors donner le sentiment de ne pas savoir où il va.

Tous les acteurs réclament des perspectives. Ils sont doublement en quête de sens. Ils attendent non seulement une définition : que veut dire être policier, gendarme, policier municipal ou agent de sécurité privée en 2020 ? Mais ils attendent aussi une orientation : à quelle politique publique de sécurité vont-ils collectivement contribuer pour les années à venir ? Leur malaise collectif provient de l’absence de projet politique. Le ministre devrait dire quelle est sa vision pour la sécurité intérieure de la Nation et en définir les modalités de mise en œuvre.

AEF info : Concrètement, quelles difficultés cette crise révèle-t-elle ?

Guillaume Farde : Elle a d’abord mis en exergue la faiblesse de la coordination entre les acteurs du continuum de sécurité nationale. Le ministère de l'Intérieur a souvent laissé les maires préciser seuls les modalités d’emploi de leur police municipale dans la crise, et la sécurité privée a fait ce qu’elle a pu, sans pouvoir toujours compter sur des directives claires de l’État (lire sur AEF info). Chacun a agi en silo. Une fois la crise passée, cela va sans doute laisser des séquelles. Les silos vont certainement perdurer, tout comme les interrogations des acteurs, avec pour principal risque que la relation public-privé ne se dégrade. On entend déjà certaines voix s’élever et critiquer fortement l’État.

AEF info : À quoi faites-vous référence ?

Guillaume Farde : Je fais allusion à certains discours qui ont pu poindre, çà et là, estimant qu’après tout, face à des défaillances de l’État en général ou du Cnaps en particulier, la profession pouvait se passer de l’État. Pour moi, cette pente est dangereuse, le sens de l’Histoire est celui d’un rapprochement, pas d’un éloignement. Je mets quiconque au défi de démontrer qu’avant la création du Cnaps, la profession autogérée était bien gérée. C’était un monde sans règles, avec des fragilités économiques et des problèmes de moralité et de déontologie.

Nombre de ces difficultés perdurent huit ans après, je ne le méconnais pas. Le Cnaps souffre encore d’imperfections. Mais il ne faut pas, non plus, attendre de lui ce qu’il n’est pas. Le Cnaps a un rôle de contrôle, ce n’est pas un outil de régulation économique de la filière. D’autre part, je pense qu’il faut mettre les reproches qui lui sont adressés en regard des moyens dont il bénéficie. Comment, avec 200 agents, peut-on imaginer contrôler un secteur qui compte plus 200 000 personnes ? Le Cnaps sert parfois de défouloir à ceux qui n’ont que lui comme interlocuteur.

AEF info : L’État a fait appel à l’armée, aux policiers et aux gendarmes pour gérer la crise, parfois même en leur confiant des missions de gardiennage d’usines ou d’entreprises. Le continuum atteint-il ses limites en temps de crise ?

Guillaume Farde : Oui et non. Pour l’heure, le continuum de sécurité nationale reste un concept. Il n’est pas incarné dans les faits et sa mise en œuvre n’a jamais vraiment été organisée. Le continuum de sécurité nationale est un but à atteindre.

Lors de la pandémie de Covid-19, dans les territoires, les militaires des armées, les gendarmes, les policiers, les policiers municipaux et les agents de sécurité privée ont tous été au rendez-vous, ensemble. La chaîne que représente le continuum est insécable. Si la sécurité privée n’avait pas été présente dans les supermarchés, dans certaines usines ou sur certains sites sensibles, comment la continuité des services essentiels aurait-elle été assurée ?

Le concept de continuum n’est pas battu en brèche par la crise. Au contraire, la crise montre que les agents de sécurité privée y ont toute leur place. L’idée n’est d’ailleurs pas de substituer les uns aux autres, mais d’aller vers une clarification des rôles, en gardant en tête que la sécurité privée demeure une filière économique qui n’a pas vocation à assurer des missions peu ou pas rentables au seul motif que les agents de sécurité publique ne voudraient ou n’aimeraient pas les réaliser.

AEF info : Face à toutes ces difficultés, la volonté de réforme du secteur mise en avant par les organisations professionnelles a-t-elle des chances d’aboutir dans les prochains mois ?

Guillaume Farde : Ce qui me rend optimiste, c’est que la profession parle désormais d’une seule voix. Pendant des années, les guerres picrocholines en son sein ont affaibli le dialogue public/privé. Le GES représente maintenant la profession dans toutes ses composantes et a en plus réussi à s’allier au CDSE, si bien que donneurs d’ordre et prestataires parlent à l’unisson. Les deux organisations ont fait des propositions communes dans le cadre du livre blanc, c’est un signal fort envoyé au ministère de l'Intérieur (lire sur AEF info).

Du côté du ministère, le secrétaire d'État, Laurent Nunez, se montre très réceptif. Il suit le secteur privé avec énormément de sérieux, et a présidé à la fusion de la Dmisc et de la DCS, pour que la filière ait un point d’entrée unique au ministère de l'Intérieur (lire sur AEF info).

Le continuum de sécurité représente en outre un groupe de travail sur quatre (lire sur AEF info). C’est une vraie nouveauté. Et la sémantique compte, car en 2012, le ministère avait rédigé un "livre blanc sur la sécurité publique" (lire sur AEF info), alors qu’il s’agit cette fois d’un "livre blanc de la sécurité intérieure".

Après, il vaut mieux lancer un travail de prospective au début du quinquennat plutôt qu’à la fin. D’autant plus qu’un livre blanc n’a de valeur que s’il est suivi d’une loi de programmation, ce qui sera sans doute compliqué dans la législature actuelle. Le risque est fort de décevoir tout le monde collectivement, même si je ne le souhaite pas.

AEF info : Vous évoquez la fusion de la Dmisc et de la DCS, incarnée par la double nomination d’Olivier de Mazières en février dernier (lire sur AEF info). En quoi était-il pertinent de rapprocher ces deux services, dédiés pour l’un aux industries et à la cybersécurité, et pour l’autre aux activités de sécurité privée traditionnelles et aux polices municipales ?

Guillaume Farde : Les activités marchandes dans le domaine des personnes et des biens constituent une grande famille économique, avec des sous-composantes. Il y a des industriels purs et durs, des entreprises qui fabriquent du matériel, d’autres qui en installent, d’autres encore qui proposent des services de gardiennage, et certaines sociétés réalisent plusieurs de ces activités en même temps.

Si le ministère de l'Intérieur souhaite parler à une communauté d’entreprises, cela a du sens de proposer un guichet unique. D’autant que les Jeux olympiques de Paris 2024 vont mobiliser toute la filière, de l’agent de gardiennage jusqu’au fournisseur de systèmes complexes.

Pour moi, tout cela plaide également en faveur de la création d’un poste de conseiller dédié à la filière au cabinet du ministre. Ne pas avoir de conseiller pour la filière, avec tout ce qu’elle représente sur un plan économique et humain, n’est plus possible.

Un ouvrage sur le "continuum" pour le mois de juillet

 

Guillaume Farde annonce à AEF info la publication, en juillet 2020, d’un ouvrage intitulé "Le continuum de sécurité nationale", aux éditions Hermann. "J’avais publié, fin 2016, un premier livre, dans lequel je faisais un certain nombre d’observations sur le secteur privé de la sécurité et de la défense en France, et sur son rapport compliqué à l’État", rappelle-t-il (lire sur AEF info). "J’en arrivais à la conclusion que les attentats de 2015 avaient été un accélérateur incroyable du rapprochement public/privé."

Quatre ans plus tard, "en observant que le continuum de sécurité nationale ne dépassait pas le stade du concept", Guillaume Farde a souhaité écrire un deuxième ouvrage afin de répondre à la question : "Comment faire pour le concrétiser ?" Ce livre comportera "des analyses assorties de propositions", domaine par domaine, précise-t-il. "Je suis très honoré que le président du CDSE, Stéphane Volant, dont je partage les positions sur l’avenir de la filière et admire l’énergie qu’il déploie à la faire évoluer dans la bonne direction, ait accepté de le préfacer."

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Marie Desrumaux, journaliste