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Dominique Legrand, président de l'AN2V : "La caméra thermique est une passoire"

"J’ai beau chercher une utilité pour l’usage de la thermographie appliquée au Covid-19, je n’y arrive pas. Donc avis défavorable." C’est la position que prend Dominique Legrand, président de l’AN2V (Association nationale de la vidéoprotection), dans une interview à AEF info. Le créateur de cette association, habituellement défenseur des nouvelles technologies, émet de nombreuses réserves sur la caméra thermique. Absence de détection des cas asymptomatiques et de certaines personnes contagieuses, coût induit pour l’acquisition d’un matériel de qualité, possible affaiblissement des autres mesures de protection… Ce dispositif peut s’avérer "dangereux" s’il est utilisé dans le cadre de la crise sanitaire, estime-t-il. Dominique Legrand n’écarte cependant pas tous les usages de cette technologie.

Dominique Legrand est le président de l'AN2V. Droits réservés - DR

AEF info : Aujourd’hui, vous, président de l’AN2V, remettez en cause l’usage de la caméra thermographique dans le cadre de la crise sanitaire liée au Covid-19. D’où part cette réflexion ?

Dominique Legrand : Dès le départ, j’ai ressenti un malaise par rapport à cet usage appliqué à la pandémie. Je voyais les vendeurs de technologies se ruer sur ces dispositifs avec cette promesse : celle de contenir la propagation du virus. À l’AN2V, nous sommes partis de l’offre parmi nos membres pour en débattre. C’est-à-dire ceux qui veulent mettre de la thermographie partout, en installer par paquet de douze. Il n’existe pas un consensus parmi nous, mais j’arrive à la conclusion que nous sommes en décalage complet avec les données médicales à disposition.

AEF info : Quelles sont ces données médicales qui alimentent votre refus ?

Dominique Legrand : Plusieurs points. D’abord, nous savons qu’il y a une forte proportion de personnes asymptomatiques. Une étude menée sur le Diamond Princess [le navire de croisière mis en quarantaine au Japon après la détection d’un cas à bord], a montré que l’infection sans aucun symptôme peut concerner entre 30 et 60 % des personnes touchées. D’autres études menées par l’Institut Pasteur situent entre 20 et 40 % ces cas asymptomatiques. Donc ces personnes potentiellement contaminantes passent le test sans soucis.

Vient ensuite un autre paramètre : la période d’incubation. L’apparition des premiers symptômes intervient en moyenne au bout de cinq jours, avec des extrêmes entre deux et douze jours. Avant la fin de la période d’incubation, les personnes deviennent contagieuses. Une étude réalisée par des chercheurs de l’université de Guangzhou (Chine) démontre même un pic de contagiosité avant l’apparition de symptômes. Et des patients peuvent avoir de la toux sans avoir aucune variation anormale de leur température. Même en cas de température : je me sens patraque, donc je prends mon cachet le matin, et je passe le contrôle sans être inquiété !

Ne parlons même pas de la qualité de la mesure. Pour un dispositif efficace, il faut une expertise et du matériel avoisinant les 10 000 euros. Finalement, il y a une dégringolade de performance par rapport à l’objectif poursuivi : n’y allez pas, ce dispositif est une passoire ! Quand nous parlons de reconnaissance faciale, un taux de réussite inférieur à 99 % devient extrêmement discriminant (lire sur AEF info). Et là, quelle part de personnes malades passe le contrôle ?

AEF info : Les défenseurs de la thermographie pourraient vous répondre que détecter quelques personnes est déjà une bonne chose…

Dominique Legrand : Ce dispositif peut s’avérer dangereux. Nommons bien les choses : une caméra thermique à une porte d’entrée avec un agent, c’est un contrôle d’accès. Son principe est de se sentir en sécurité, être à l’aise dans la zone aux abords de laquelle nous avons été contrôlés. Après le contrôle, nous soufflons, il y a potentiellement un relâchement, or pensez à tous les cas positifs qui ont peut-être passé le contrôle ! Cette brique installée parmi d’autres mesures – la distanciation, le port du masque, les gestes barrières – peut affaiblir tout le reste de l’édifice. Alors je le dis et le répète : dans quelle galère allez-vous vous mettre ?

AEF info : Ces dispositifs pourraient-ils également poser un problème en termes de protection des données personnelles ?

Dominique Legrand : La Cnil n’a pas encore rendu un avis sur la question. Mais la température comme donnée médicale est une donnée sensible. Écartons immédiatement un enregistrement de ces données, nous pouvons imaginer les débordements possibles. Si les relevés de température s’étalent dans le temps et qu’un employé cumule les températures anormales ? Un employeur cherchant à licencier et peu scrupuleux pourrait suspecter un état de santé dégradé ou une pathologie grave pour cet employé, et s’en débarrasser.

AEF info : À l’entrée de certains commerces de Cannes, des employés contrôlent la température des clients avant d’entrer dans le magasin. Mais le client peut refuser ce contrôle et quand même entrer (lire sur AEF info). Le caractère facultatif de la mesure peut-il résoudre certains problèmes ?

Dominique Legrand : Très bien, alors nous avons deux files, une pour ceux qui souhaitent se soumettre au contrôle et une pour les autres. Si je me sens patraque, vais-je vouloir me faire contrôler et prendre le risque d’être pointé du doigt, et repartir la tête basse chez moi ? Non, il faut se responsabiliser, prendre soi-même sa température et ne pas sortir ou aller travailler quand il y a un risque. La caméra thermique n’est pas un médecin et il ne faut surtout pas laisser le croire.

AEF info : Certains vendeurs de technologies fournissent des images où la température peut se prendre à la volée, très rapidement. De quel œil voyez-vous ces appareils ?

Dominique Legrand : C’est très joli à voir à la télévision mais pas dans la vraie vie. Normalement, il faut attendre deux secondes pour prendre la mesure, enlever ses lunettes, viser correctement la zone adéquate. Il faut toujours de l’humain et de l’expertise. Ce genre de gadget, c’est un placebo technologique. Comme quand des agents font des contrôles physiques de port d’arme rapidement sans vraiment le faire. Ça donne bonne conscience, mais ça ne sert à rien.

AEF info : Cette célérité dans la mesure peut éventuellement séduire des industriels pour la reprise du travail, sur des sites avec de nombreux employés…

Dominique Legrand : Je vais tout simplement reprendre le protocole national de déconfinement diffusé par le ministère du Travail (lire sur AEF info). À plusieurs reprises, le document évoque la prise de température. Je cite : "La généralisation des tests ou de la prise de température en entreprise n’est pas recommandée." Le protocole invite d’ailleurs les travailleurs à mesurer eux-mêmes leur température et à rester attentifs à l’apparition des premiers symptômes. Je continue de citer : ce dispositif "n’a pas un caractère obligatoire et le salarié est en droit de le refuser". "Si l’employeur, devant ce refus, ne laisse pas le salarié accéder à son poste, il peut être tenu de lui verser le salaire correspondant à la journée de travail perdue." Ces dispositifs discriminants peuvent amener le conflit entre le salarié et son employeur. Mieux vaut ne pas se tirer une balle dans le pied et créer des problèmes supplémentaires pour une utilité réduite.

AEF info : Vous mettez en garde contre le solutionnisme technologique, donc ?

Dominique Legrand : À l’AN2V, nous sommes souvent taxés d’être des solutionnistes technologiques. Au moindre problème, il faudrait sortir une caméra. Non, nous cherchons toujours les bons usages. Un bon usage, c’est celui qui va augmenter la capacité de l’homme ou du donneur d’ordre dans une tâche répétitive, et là où nous n’avons rien inventé de mieux. Si l’usage démontre son utilité, avec un retour sur investissement, alors nous le défendons. J’ai beau chercher une utilité pour l’usage de la thermographie appliquée au Covid-19, je n’y arrive pas. Donc avis défavorable.

AEF info : En revanche, vous n’écartez pas la thermographie pour d’autres usages…

Dominique Legrand : Nous parlons ici du Covid-19. Mais si des facteurs changent, s’il y a un virus où dès contamination la fièvre grimpe, là je peux changer d’avis. Tout dépend des paramètres. Si l’installation d’un tel dispositif se justifie par une logique de prévention à d’autres pathologies, pourquoi pas. Le problème inhérent à ce genre de crise, c’est la sidération. Nous sommes rarement prêts. Les "marchands du temple" ont tendance à avancer leurs solutions à tout-va, combattons cette attitude. Pensons à la résilience de nos systèmes à l’avance, mais jamais à chaud. Installer une caméra sur trépied pour le lendemain ne résoudra pas le problème, il faut une caméra fixe, des tests en amont, un respect strict du RGPD. Travaillons sérieusement.

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Romain Haillard, journaliste