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L’apprentissage face à la crise (4/4) : des chercheurs esquissent le monde d’après

Dans le cadre de son quatrième et dernier volet de sa série de dépêches consacrée aux conséquences de la crise sanitaire sur le système de formation en apprentissage, AEF info croise les analyses de quatre chercheurs (Damien Brochier, François Sarfati, Jean-Louis Dayan, Emmanuel Quenson) pour tenter de comprendre comment la situation actuelle télescope le déploiement de la réforme prévue par la loi "Avenir professionnel", et plus globalement les objectifs donnés par les entreprises et les pouvoirs publics au développement de l’alternance.

Petite lueur d'espoir, "en général, les jeunes sont les premiers à être victime de la chute des embauches, mais ce sont aussi les premiers à profiter de la reprise", soulignent les universitaires.

Quel va être l’impact au moins à moyen terme de la crise sanitaire et économique provoquée par l’épidémie de Covid-19 sur la formation en alternance et sur les mesures mises en œuvre dans le cadre de la réforme du 5 septembre 2018 ? Bien sûr, il est évidemment difficile à ce stade d’anticiper, ni d’identifier précisément les conséquences de la crise actuelle sur la libéralisation de l’offre en matière d’apprentissage par exemple. Toutefois, pour clore sa série dédiée à l’apprentissage face à la crise, AEF info a sollicité plusieurs chercheurs et universitaires travaillant sur les problématiques de formation, pour tenter de comprendre, au-delà de la conjoncture, comment ces évènements vont remodeler le paysage actuel et agir sur le déploiement de la réforme.

À propos de l’impact de la crise sur les volumes d’alternants, les spécialistes se réfèrent en premier lieu à l’histoire de l’alternance. Ils s’accordent pour dire que les jeunes, a fortiori les alternants, sont les principales et premières victimes des diminutions d’emplois dans les situations dégradées économiquement. "Ce que démontre le suivi que nous faisons depuis 20 ans, c’est que la courbe des recrutements en apprentissage suit les tendances de crise et de croissance", explique Damien Brochier, chargé de mission Partenariats Formation Professionnelle au Cereq.

"Dans toutes les situations de crise face à l’incertitude, les entreprises renoncent à embaucher et les premières victimes sont les plus jeunes", confirme François Sarfati, sociologue au Centre Pierre Naville de l’Université Paris-Saclay et au CEET (Centre d’études de l’emploi et du travail - Cnam).

La réforme télescopée par la crise

Cette constante pourrait être encore renforcée par le fait que la crise actuelle a surgi alors que se déployait une structurelle, ajoute François Sarfati. "Dans cette situation, avoir un dispositif nouveau, qu’on ne maîtrise pas encore, créait un autre niveau d’incertitude. Les entreprises qui avaient avancé sur le sujet pourront peut-être avoir recours à l’apprentissage. Par contre, tous les employeurs qui auraient pu faire des choses avec la réforme vont revenir sur leurs bases arrières et adopter une posture un peu prudente. Ce ne sera pas un moment d’innovation folle et cela va donc pénaliser les plus jeunes et moins qualifiés."

Jean Louis Dayan, qui a dirigé le CEE (Centre d’études de l’emploi) et a travaillé notamment pour la Dares et la DGEFP fait également sienne cette analyse. Tout en soulignant cependant que les entrants sur le marché du travail sont d’ordinaire les premiers à bénéficier des reprises économiques. "Il y a un effet évident de gel des embauches lié à la pandémie. Les jeunes entrants vont être fortement touchés. Tout dépendra de la manière dont les embauches vont se débloquer avec la sortie de confinement, mais il y aura dans tous les cas des dégâts sur les volumes d’entrée."

De son côté, Emmanuel Quenson, professeur de sociologie à l’université d’Évry-Val-d’Essonne, mène actuellement une enquête sur l’apprentissage à l’université. "Il en ressort beaucoup d’inquiétude ; les responsables de filière n’y voient pas très clair. Dans certains secteurs comme la communication ou la logistique, la demande reste importante, mais c’est parce que ces branches d’activité sont dynamiques dans le contexte que nous connaissons. C’est très difficile d’anticiper ce que sera le comportement des entreprises, même si on peut penser que les niveaux infrabac seront les plus impactés."

Un impact aussi sur les contrats signés

François Sarfati souligne, en outre, que les crises économiques peuvent également avoir des conséquences sur les trajectoires des jeunes qui auront décroché un contrat dans ce contexte particulier. "Un élément me fait beaucoup réfléchir, ce sont les enquêtes historiques qui montrent qu’en situation de crise il y a des traces pour ceux qui entrent sur le marché du travail, avec bien souvent des contrats précaires et des niveaux de rémunération plus faibles. Ces études montrent aussi qu’il y a un effet cicatrice, car ces écarts ne se réduisent pas facilement pendant la suite de leur carrière."

Les chercheurs s’accordent pour dire que les effets de la conjoncture économique déclinante sur les volumes d’embauche d’alternants seront beaucoup plus rapidement néfastes dans les PME ou l’artisanat que dans les grandes entreprises. Car, à ce stade, les grands groupes n’envisagent pas de revenir sur leurs projections volumétriques d’embauches (lire sur AEF info).

"Les politiques des grandes entreprises sont marquées par les effets d’annonce qu’elles ont faits antérieurement", constate ainsi Damien Brochier. "Dans le contexte de mise en œuvre de la nouvelle loi, elles vont avoir quelques difficultés à se dédire par rapport à leurs engagements. Certaines les respecteront car elles ont la capacité de contraindre leurs filiales à recruter des apprentis. J’ai pu l’observer chez Veolia par le passé avec une politique développée par la DRH centrale qui avait imposé des quotas d’apprentis à ses 4 filiales, qui les avaient elles-mêmes traduites par des injonctions de recrutement d’apprentis pour leurs établissements."

De quoi l’alternance est il le nom ?

Selon François Sarfati, derrière les politiques de communication des grands groupes, il n’est pas évident d’analyser l’objectif de leurs politiques de formation en alternance. "Faut-il appréhender les contrats d’alternance comme des emplois aidés, soit des actifs susceptibles d’être utilisés comme une main-d’œuvre bon marché, ou comme un contrat pour des jeunes qui permet une flexibilité, de les former spécifiquement aux besoins et à la culture de l’entreprise ? Pour des métiers sous tension et qualifiés, l’alternance peut aussi être une filière de sourcing et de recrutement adaptée à une conjoncture dégradée."

Pour tenter de comprendre l’impact de la crise, il faut distinguer la situation des alternants de l’enseignement supérieur, en progression constante depuis la fin des années 1990, de celle des jeunes qui préparent un niveau BEP ou un bac pro, qui seront en plus pénalisés par les baisses prévisibles de recrutement dans les PME de la métallurgie ou chez les artisans du BTP, du commerce ou de l’hôtellerie-restauration. "Toutes les réformes successives ont surtout bénéficié à l’apprentissage de fin d’étude", relève Jean-Louis Dayan. "Est que le regain suscité par la réforme de 2018 a recentré les embauches sur les premiers niveaux de diplômes ? Je ne crois pas", avance-t-il.

Selon lui, il faut dissocier deux formes d’alternance. D’une part l’usage traditionnel dont la vocation est de donner une formation en fin de troisième à des jeunes sans diplôme, pour leur permettre d’occuper des emplois qui supposent un premier niveau de qualification. D’autre part, il y a l’apprentissage qui peut être appréhendé comme une modalité de formation initiale pour des diplômés de l’enseignement supérieur.

L’heure de vérité pour les branches

Par ailleurs, pour Damien Brochier il ne faut pas surestimer l’impact de la libéralisation de l’apprentissage sur les bons résultats obtenus en 2019 : "La libéralisation c’est de faire de l’apprentissage un marché, mais cette tendance est tempérée par le fait que de plus en plus de branches s’engagent dans la gestion de CFA, qui ne peuvent fonctionner que si les jeunes trouvent des employeurs."

À ses yeux, c’est l’implication accrue des branches induite par la réforme qui pourrait permettre d’atténuer les effets de la crise : "Avant la crise, je pensais déjà que la réforme allait constituer l’heure de vérité sur la capacité des branches à intégrer et faire intégrer à leurs entreprises les enjeux liés à l’alternance. Ça me semble d’autant plus vrai aujourd’hui, notamment dans les secteurs comme la métallurgie ou le BTP qui ont historiquement des réseaux constitués."

l’atout france compétences ?

L’un des facteurs qui pèsera sur l’évolution de l’alternance selon les chercheurs réside dans les politiques de relance que mettra en place le gouvernement, mais aussi de préservation de l’appareil de formation existant.

"France compétences tient les cordons de la bourse", rappelle Damien Brochier. "Dans ce contexte si particulier, elle peut d’abord essayer de corriger les imperfections du marché, en agissant sur les coûts-contrats. Elle pourrait également agir sur un autre levier en instaurant de manière conjoncturelle des mesures encore plus incitatives à l’embauche d’apprentis. Ainsi, la régulation nationale du système par France compétences qui a la main sur les financements et leur répartition constitue sans doute un atout pour passer le cap de la crise par rapport au système antérieur géré par chacune des régions qui avaient leur politique propre." "Il y a eu une réforme de structure qui change la gouvernance, le pilotage et les modes de financements, mais il y a une idéologie derrière", observe pour sa part François Sarfati.

Un monde d’après avec les limites d’avant ?

"Pour répondre, il faudrait savoir à quel type de crise nous sommes confrontés et quelles seront les caractéristiques sectorielles de la reprise", souligne encore Jean-Louis Dayan. Il distingue deux voies possibles pour les politiques publiques qui seront mises en œuvre. "Si vraiment nous ne sommes plus dans le 'monde d’avant', et que cette crise donne lieu à des relocalisations et à une valorisation des métiers peu qualifiés qui sont considérés aujourd’hui comme vitaux, l’alternance pourrait redémarrer notamment dans la logistique et le transport. Cela supposerait une revalorisation des grilles salariales, mais aussi un effort de requalification où tous les dispositifs de formation, dont l’apprentissage, auraient un rôle à jouer. Et, dans ce contexte, nos outils comme le CPF ne seraient pas suffisants."

Dans le deuxième cas de figure, celui où une fois passée l’urgence rien n’évoluerait réellement à l’instar de la crise économique de 2008, le redémarrage de l’alternance pourrait être plus hasardeux. "Si après la phase de chômage partiel, nous repartons sur un marché du travail fait pour les premiers de cordée, avec l’idée sous-jacente que le meilleur outil pour l’emploi est la flexibilité et l’assouplissement des contrats, nous pouvons être moins optimistes. Tout dépendra du rapport de force, car si les arbitrages budgétaires plaident pour une politique de reconversion industrielle la situation pour l’alternance sera différente que si le cap est mis de nouveau sur la compétitivité", souligne-t-il.

Un développement adossé à de grands plans

Pour François Sarfati, l’avenir de l’alternance réside aussi dans les politiques mises en œuvre à l’égard des branches qui "ont tenu la boutique" pendant la pandémie dans le commerce, la logistique mais aussi dans les secteurs associatifs, médicaux ou médico-sociaux, qui sont structurellement des déserts en matière d’alternance.

"Les contrats aidés bénéficiaient à des structures associatives parapubliques du côté de l’État social. De l’autre côté ont été développées une stratégie et une sémantique où on forme en alternance pour des entreprises privées. Nous pourrions imaginer que le personnel politique prenne acte que ceux qui ont assumé pour tous la crise sont ceux qui produisent un service public avec notamment un grand plan vieillissement et un autre de revalorisation pour les soignants", anticipe le chercheur.

Toutefois, François Sarfati reste dubitatif sur cette dernière hypothèse. "Au-delà des déclarations d’intention, les premiers éléments indiquent qu’il n’y a pas de changement de cap. Ce qui me semble important, c’est qu’on associe souvent le néolibéralisme à un désengagement de l’État, en évoquant à tort le modèle chilien. Mais il est à peu près clair, et la crise actuelle le révèle au grand jour, que l’État s’implique pour favoriser les intérêts du marché comme lors du renflouement des banques en 2008. C’est important de l’avoir à l’esprit, car c’est dans cette dynamique que s’inscrivent les politiques de développement de l’alternance, pour favoriser la progression des marchés. C’est aussi la logique sous-jacente au CICE et rien n’indique un changement de cap dans les premiers éléments de réponse à la situation actuelle."

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Cédric Morin, journaliste