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L’apprentissage face à la crise (1/4) : comment les branches se mobilisent pour éviter un effondrement des effectifs

Dans le cadre du confinement, les branches professionnelles qui recrutent traditionnellement en nombre des apprentis se mobilisent pour soutenir les CFA. Alors que les campagnes de recrutement d’alternants sont traditionnellement d’actualité à cette période, les secteurs professionnels tentent de s’adapter pour éviter l’effondrement redouté de l’offre des entreprises que menace de provoquer la crise sanitaire. La baisse des effectifs d’alternants pourrait atteindre 20 % dans certaines branches. Cette dépêche est la première d’une série de quatre visant à faire le point sur les conséquences de l’épidémie de Covid-19 concernant les politiques de formation en alternance des branches professionnelles, des entreprises et de leur appareil de formation. L’objectif étant de continuer à pourvoir les besoins en compétences et de ne pas stopper la dynamique portée par la réforme de l’apprentissage.

La majorité des branches s’accordent sur le fait que, dans un contexte où les jeunes confinés ont la possibilité de consacrer plus de temps à leur avenir, les candidatures ne feront pas défaut, mais que c’est plutôt du côté des employeurs qu’il risque d’y avoir une forte baisse des contrats proposés. © Lydie Lecarpentier - Région Occitanie

Qu’il s’agisse d’assurer la continuité pédagogique, d’organiser les examens ou de préparer la rentrée de septembre 2020, les branches professionnelles s’impliquent globalement pour soutenir leurs réseaux de CFA partenaires et les entreprises de leur secteur pendant la crise liée au Coronavirus. Avec la finalisation de la mise en œuvre de la réforme du 5 septembre 2018, 2020 devait marquer le tournant de la libéralisation de l’apprentissage - avec notamment une gestion accrue de ce dispositif par les branches, la création facilitée de CFA d’entreprise et une hausse des effectifs en formation -, souvent fondée sur des objectifs inscrits dans des accords de branche ou des engagements avec l’État.

retournement brutal

À la grande satisfaction du gouvernement, de premiers résultats encourageants ont été constatés en 2019 (+16 % d’apprentis) après les prémices de 2018, sans qu’il soit réellement possible de les attribuer à l’appel d’air provoqué par la réforme en faveur de l’apprentissage alors que les effectifs des contrats de professionnalisation ont diminué  parallèlement l’année dernière (-7,1 %), ou au dynamisme de l’économie avec des niveaux de créations de postes historiques. Très certainement, il s’est agi d’une forme d’alignement des planètes. Mais c’était avant le retournement brutal de la conjoncture qui s’est traduit par un effacement, en seulement quelques semaines, de toutes les bonnes nouvelles enregistrées depuis désormais plusieurs années.

La crise du Coronavirus a pris de court les acteurs de l’alternance et AEF info a souhaité faire le point sur la manière dont ils ont géré une situation qui contrarie aujourd’hui toutes les projections sur lesquelles reposait la réforme de l’apprentissage. Cette série débute avec un article sur la politique de gestion de la crise par plusieurs branches professionnelles fortement utilisatrices de la formation en alternance. Elle se prolongera avec une enquête sur les politiques développées par les grands groupes pour maintenir leurs prévisions d’embauches notamment. Un autre article sera en particulier consacré à la gestion de la situation par les CFA d’entreprise. Enfin, une dernière dépêche fera le point avec des chercheurs spécialisés pour tenter d’identifier les impacts à moyen terme de la situation actuelle sur le développement de l’apprentissage.

information des entreprises et cfa

Dans les premiers temps du confinement qui a interdit aux établissements de formation d’ouvrir leurs portes à compter du 16 mars 2020, les branches se sont mobilisées sur leur rôle en matière d’information. Il leur a fallu en particulier fournir des indications fiables aux entreprises dans une situation inédite et en évolution constante, notamment par le biais de décryptages réglementaires. Par exemple, pour les entreprises du BTP, la FNTP a publié sur son site un recueil de "questions-réponses" mis à jour à chaque évolution connue du cadre réglementaire.

Dans le bâtiment et les travaux publics, les CFA bénéficient plus largement du soutien du CCCA-BTP dont les services ne sont plus réservés aux seuls établissements dépendants de cette tête de réseau depuis la réforme du 5 septembre 2018, mais sont depuis ouverts à l’ensemble des centres formant des apprentis dans ce secteur. Le CCCA-BTP a notamment multiplié par cinq les licences d’accès aux plateformes en ligne pour garantir la continuité pédagogique, tandis qu’un livret dématérialisé a permis de garantir le lien entre le CFA, l’entreprise et l’alternant (lire sur AEF info).

Ce souci d’accompagnement est partagé par le secteur de l’assurance. "Notre commission sociale – qui regroupe les 25 plus importants employeurs de la branche  – est très mobilisée depuis le début de la crise", explique Alexis Meyer, le directeur des affaires sociales de la FFA, qui précise, bien sûr, que les réunions ont été organisées par visioconférence sur le modèle d’une cellule de crise. "Chaque employeur est responsable de sa propre politique RH, mais nous continuons de les soutenir, de les informer et de coordonner les efforts de chacun, poursuit-il. Nous faisons nos réunions collectives une ou deux fois par semaine pour partager l’information et s’assurer qu’aucune entreprise n’a une difficulté spécifique. Nous relayons et analysons en temps réel les nombreux textes et recommandations du gouvernement."

garantie de la continuité pédagogique

Du côté de la métallurgie, au sein de laquelle les pôles de formation de l’UIMM encadrent 32 000 alternants alors que la branche affiche d’ambitieux objectifs en matière de progression de ses effectifs en cinq ans, il a fallu prioritairement garantir la continuité pédagogique, indique David Derré, le directeur emploi et formation de l’union patronale : "Dans la mesure où les financements de nos CFA sont assurés [par la loi et donc l’opérateur de compétences, en l’occurrence l’Opco 2i], le personnel n’a pas le droit au chômage partiel et est donc en télétravail, rappelle-t-il. Pour garantir la continuité pédagogique, nous nous sommes appuyés sur notre plateforme de ressources pédagogiques à distance qui est passée de 25 000 connexions par mois à 25 000 par jour. Nous avons investi dans de nouveaux serveurs pour que cela tienne, ce qui a permis à 90 % des alternants de se connecter."

Autre cas, dans le secteur des services automobiles, l’Anfa, l’opérateur paritaire en charge de déployer la politique formation de la branche, a lancé au début du mois d’avril une plateforme numérique, accessible gratuitement via son site. Elle contient des guides, tutoriels et modules de formation. En amont, l’Anfa avait consulté 200 CFA pour connaître leur utilisation de la FOAD.

Du côté de l’industrie pharmaceutique qui compte 124 000 salariés, la majorité des contrats d’alternance concerne l’enseignement supérieur et beaucoup sont mis en œuvre dans le cadre de CFA hors les murs, précise Pascal Le Guyader, le directeur général adjoint du Leem. "Les écoles et universités ont toutes adapté leurs cursus en basculant sans difficulté vers le digital, constate-t-il. Nous avons juste 4 apprentis sur 2 000 en activité partielle, les autres travaillent sur site ou en télétravail."

Organisation des examens

À l’heure actuelle, pour les alternants, la principale difficulté reste l’organisation des examens. "Ils vont avoir lieu entre le mois de juin et l’été, notamment pour les travaux pratiques, poursuit Pascal Le Guyader. Nous attendons des éléments du ministère de l’Enseignement supérieur sur les modalités de validation. Il y a déjà beaucoup de contrôles continus, il y aura quelques oraux à la rentrée."

Dans la métallurgie, l’objectif est aussi de faire basculer l’ensemble des examens en contrôle continu, souligne David Derré. "Nous avons six à huit semaines pour terminer les années et formaliser les notes de contrôle continu qui ont été attribuées, le ministère de l’Éducation nationale ayant annoncé qu’il n’y aurait pas d’examens finaux, relève-t-il. Parallèlement, des CFA sont habilités pour le contrôle en cours de formation (CCF), ce qui permet une évaluation tout au long de l’année. C’est un cadre très différent de l’évaluation ponctuelle collective car là il s’agit d’évaluations individuelles."

Risque de rupture de contrats

L’organisation des examens n’est toutefois pas la préoccupation première pour certains secteurs. "La question du passage des sessions finales du mois de juin pour nos apprentis se pose, mais c’est presque un faux problème", relève pour le secteur de l’hôtellerie-restauration, Michel Bédu, le délégué aux affaires sociales, emploi et formation professionnelle de l’ Umih.

La difficulté incontournable pour ce secteur est bien la situation des contrats dont les parcours ne seront pas achevés avant la rentrée prochaine, prévient-il : "Nous savons tous que pour ceux qui avaient des sessions finales en juin, nous trouverons les bonnes solutions pour ne pénaliser personne. Mais la faculté de notre système à s’adapter a ses limites et la plus grande difficulté reste à venir : comme redémarrer nos activités en CFA et comment faciliter la conclusion de contrats d’apprentissage ?"

Bien qu’encore monopolisées par les urgences pour soutenir les établissements dans la mise en place des mesures sanitaires de sécurité et de la continuité pédagogique ou encore dans le décryptage des textes réglementaires, les branches doivent également anticiper la rentrée prochaine, dans la mesure où le printemps est la période des prérecrutements. Ces dernières tentent ainsi, comme chaque année, de travailler depuis le début du mois d’avril sur la préparation de la rentrée de septembre 2020.

Recrutements par visioconférences

La priorité est d’organiser les campagnes de recrutement, tout en anticipant une baisse des embauches qui semble inéluctable dans un contexte économique de plus en plus incertain et déjà très défavorable. De plus, dans le contexte du confinement, les branches ne peuvent pas miser sur les salons ou les portes ouvertes dans les entreprises et CFA, ni sur les autres évènements qui sont traditionnellement les leviers de ces campagnes. Pour mémoire, les rassemblements de plus de 5000 personnes resteront exclus jusqu’en septembre prochain, à condition que la crise épidémique ne connaisse pas une nouvelle vague.

"Avec le confinement nous avons dû annuler le forum Alternants des industries de santé que nous organisons tous les ans le 1er avril, témoigne Pascal Le Guyader (lire sur AEF info). Nous n’avons donc pas pu faire de recrutement à cette occasion ce qui est très handicapant. Certaines universités font des entretiens par Skype. Certaines organiseront en plus un entretien de visu quand ce sera possible."

D’autres branches mettent en place des initiatives en ligne comme la FNTP qui propose aux jeunes d’échanger sur son site avec des "ambassadeurs métiers". C’est-à-dire des professionnels et des apprentis intervenant dans différents métiers qui feront part de leur expérience sur des thèmes comme l’organisation de leur journée de travail ou les perspectives d’évolution professionnelle.

La situation rend en effet indispensable les évènements digitaux, qui jusque-là étaient plutôt appréhendés comme des prolongements des manifestations physiques ou des actions de communication. "Dans la mesure où les portes ouvertes ou les salons ne peuvent pas se tenir physiquement, les CFAI investissent beaucoup plus les réseaux sociaux en organisant des web meeting, des e-jobs dating, des journées portes ouvertes virtuelles, explique David Derré pour le secteur de la métallurgie. Nous ne sommes pas très inquiets sur le nombre de candidatures des jeunes, dont le nombre est même plutôt supérieur aux années précédentes. L’incertitude est évidemment plutôt du côté des entreprises."

risque d’une baisse des contrats proposés

La majorité des branches s’accorde sur ce constat : dans un contexte où les jeunes confinés ont la possibilité de consacrer plus de temps à leur avenir, les candidatures devraient ne pas faire défaut. Et c’est donc bien du côté des employeurs qu’il risque d’y avoir une forte baisse des contrats proposés. "Les jeunes chercheront des contrats au moment où l’activité reprendra, pendant la période estivale, et l’alternance ne sera pas la priorité des entreprises", prévoit Pascal Le Guyader (Leem).

Le secteur de l’assurance fait figure d’exception. "Toutes les entreprises nous ont dit qu’elles ne modifiaient pas leur campagne de recrutement d’alternants, ni sur les délais, ni sur les effectifs, explique Alexis Meyer pour la FFA. Elles vont s’adapter pour recruter à distance, mais il n’y a pas de changement de cap à ce stade. Ces questions relèvent avant tout des employeurs pas de la politique de branche", estime-t-il.

En revanche, le risque est bien là dans l’hôtellerie-restauration ou encore dans le BTP où les artisans sont l’un des principaux vecteurs d’emploi pour les alternants. Les craintes sont vives et les partenaires sociaux redoutent une baisse drastique du nombre d’apprentis, si bien que le CCCA-BTP envisage un plan de relance de l’apprentissage comme l’a recommandé son président, Jean-Christophe Repon (lire sur AEF info), qui est également vice-président de la Capeb.

demande de Soutien des pouvoirs publics

C’est le cas également dans la métallurgie, où l’UIMM appelle le ministère du Travail à engager des mesures de soutien "fortes et massives" pour porter un "message sans ambiguïté" aux entreprises, sans quoi la branche doute qu’elle pourra tenir ses objectifs de développement de l’apprentissage. Comme de nombreux secteurs, la métallurgie s’est en effet engagée auprès du ministère sur un objectif chiffré de développement de l’alternance. Dans un accord triennal soumis à signature jusqu’en novembre 2019 (1), la branche envisage de développer de 50 % le nombre d’alternants à l’horizon 2023, pour atteindre 75 000 bénéficiaires (lire sur AEF info).

"Dans la situation actuelle, nous savons que - particulièrement pour les PME et TPE - l’offre de contrats d’alternance est étroitement corrélée à la situation économique, explique David Derré. Les CFA travaillent sur une baisse de -20 % à -25 % des offres d’emploi, ce qui corrobore les estimations dans d’autres secteurs d’activité selon nos informations. Si aucune mesure n’est prise par les pouvoirs publics, nous sommes sur une projection de -20 % à -40 % du nombre d’alternants et nous ne pourrons pas tenir nos objectifs de développement. Notre ambition est de maintenir le même nombre de contrats que l’année dernière, et ce sera une belle performance."

Mobilisation des Opco

Outre des pouvoirs publics, le soutien peut également venir des Opco dont le rôle en matière d’accompagnement et de financement de l’apprentissage constitue une des pierres angulaires de la loi "Avenir professionnel" de septembre 2018. Sous la surveillance tous les instants de l’État. "En ma qualité de président de la CPNEFP de l’industrie hôtelière, je viens de commander en urgence la constitution d’un groupe de travail paritaire au sein de notre Opco Akto, annonce Michel Bédu. Il s’agit de constater les situations et de modéliser de nouveaux parcours. Ce que nous dit le Covid-19, c’est que l’apprentissage qui démarre en septembre ce sera compliqué et peut-être durablement. L’une des avancées de la réforme de la formation était d’intégrer de la souplesse dans la conclusion des contrats, mais maintenant c’est une réalité."

Le Leem souhaite, quant à lui, ouvrir rapidement une négociation avec France compétences, conjointement avec l’Opco 2i, pour obtenir la prise en charge dérogatoire des frais pédagogiques pour les alternants qui n’auraient pas encore signé de contrat avec une entreprise en 2020, mais aussi en 2021.

Maintenir les volumes de recrutement

Malgré le contexte, le Leem souhaite par ailleurs tenir ses engagements - à savoir 5 000 contrats d’alternance en 2022 - qui ont été sanctuarisés en juillet 2019 dans le cadre de deux accords de mise en œuvre de la loi "Avenir professionnel" sur la formation professionnelle et la GPEC.

Pour ce faire, l’industrie pharmaceutique va sonder ses adhérents les plus dynamiques en matière d’alternance. "Ce n’est pas le moment de baisser les bras sur nos objectifs, insiste Pascal Le Guyader. Nous voulons vérifier que les gros pourvoyeurs d’apprentissage continuent de s’impliquer. C’est le cas de très grands groupes qui se sont engagés à prendre le même volume d’alternants que l’année dernière. Par ailleurs, nous accepterons les jeunes en alternance qui n’ont pas encore d’entreprise et nous mobiliserons nos réseaux pour les faire embaucher."

Dès le début du mois de mai, le Leem va communiquer auprès des entreprises. "Nous observerons très régulièrement les taux de remplissage de chaque CFA et nous communiquerons ensuite en direction des entreprises pour anticiper les délais d’attentisme, souligne le directeur adjoint du Leem. Avec nos projets d’ouverture, nous ne pouvons pas nous permettre d’échouer". Et de citer le CFA hors les murs de Lyon qui doit ouvrir à la rentrée prochaine et offrir 250 places, pour totaliser 1 000 places dans le réseau des CFA du Leem.

De son côté l’Umih mise sur l’innovation. "Les CFA ont la possibilité d’intégrer les apprentis d’abord sous le statut de stagiaire de la formation professionnelle le temps de conclure un contrat, rappelle Michel Bédu. Cette période a été augmentée de trois à six mois. À nous d’être novateurs et de proposer de nouveaux contenus, articulations, alternance, dates de session finale d’examen. Nous pouvons et nous devons construire et proposer un nouveau modèle pour limiter la chute. Beaucoup disent qu’après cette période compliquée rien ne sera plus comme avant. L’apprentissage est aussi concerné." De fait.

(1) Cet accord fait partie de la refonte du dispositif conventionnel de la métallurgie, qui s’articule autour de plusieurs négociations en cours dont la finalisation prévue en juin prochain sera probablement décalée. L’accord sur l’emploi, la formation et l’alternance sera définitivement signé à l’occasion de la signature de l’ensemble des textes.

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Cédric Morin, journaliste