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Enseigner en temps confinés : avec la suspension des cours jusqu’à l’été, le sprint devient un marathon (Chapitre IV/1)

C’est désormais une certitude : les campus ne rouvriront pas aux étudiants d’ici la rentrée. Une décision annoncée par Emmanuel Macron le 13 avril, mais qui n’a pas surpris grand monde dans les équipes pédagogiques : après un mois de confinement, le sprint des débuts s’est déjà transformé en course de fond. Pour beaucoup, terminer l’année à distance - c’est-à-dire assurer le passage des examens, recruter les futurs étudiants et préparer la rentrée - signifiera continuer à (télé)travailler dans l’urgence, sans pouvoir lever le nez du guidon ni se livrer à de la prospective pour "l’après". Certains, pourtant, commencent déjà à réfléchir à une rentrée d’un tout autre genre. Voici le 6e épisode de la série "Enseigner en temps confinés", consacré à évaluer l’impact de la décision du gouvernement sur la fin de l’année universitaire… et sur le début de la suivante.

Libre de droits - Pixabay

"Franchement, cela n'a pas été une surprise. Dès le début du confinement, nous nous sommes mis dans l’état d’esprit de continuer à travailler à distance jusqu’à la fin de l’année", résume Alain Goudey, directeur de la transition numérique à Neoma Business school, au lendemain des annonces d’Emmanuel Macron repoussant à la rentrée la réouverture des campus en France pour les étudiants. Un sentiment assez partagé au sein de la communauté académique interrogée par AEF info.

Car au-delà d’une fin d’année à gérer à distance, les plus lucides l’ont déjà compris : même si l’épidémie de Covid-19 refluait d’ici à l’été - ce qui n’est pas encore gagné - il faut se projeter sur une année 2020-2021 pleine d’incertitudes, qui ne ressemblera assurément pas aux précédentes. Après les examens et le recrutement des futurs étudiants, c’est donc vers la préparation d’une rentrée complètement inédite que les regards se tournent.

à court terme, faire durer le provisoire et assurer les examens

En cette mi-avril, les équipes pédagogiques naviguent entre de grandes interrogations sur les semaines à venir et une meilleure appropriation du quotidien confiné. "Nous sommes dans la même incertitude que tout le monde sur le 11 mai : les personnels pourront-ils revenir sur les campus ? Les moyens de transport le permettront-ils ? Aura-t-on des masques ? Aujourd’hui, on n’a pas le choix : on télétravaille tous. Mais pouvoir se rendre sur le campus une fois par semaine, cela serait intéressant", dit ainsi Alain Goudey. Pour l’heure, les habitudes sont rodées et peuvent perdurer, juge-t-il. "81 % des salariés sont en télétravail, les équipes qui étaient en sous-activité ont été déployées pour épauler celles qui étaient en suractivité. Nous pouvons préparer la suite sans tout bouleverser."

une sorte de rythme de croisière s’est installé

Petit à petit, les équipes ont en effet pris leurs marques dans ce provisoire appelé à durer. Parfois, des ajustements ont été apportés après les vacances de Pâques : à l’IUT de Sénart-Fontainebleau, où l’on "se doutait un peu" des décisions annoncées par le président de la République, les équipes pédagogiques ont attaqué la reprise après une pause de deux semaines qui s’est révélée studieuse. "Nous avons élaboré les nouveaux emplois du temps, en veillant à être raisonnables : il ne s’agit pas de demander aux étudiants de suivre le même volume horaire de cours en visio qu’en présentiel", indique Amilcar Bernardino, directeur. Les enseignants ont aussi dû accepter que tout le programme ne soit pas fait cette année, pour laisser plus de place au "mode projet", et permettre aux étudiants de s’organiser pour travailler quand cela les arrange.

certains espèrent pouvoir réintégrer les campus en mai

À l’Ensad, on espère malgré tout pouvoir retrouver le chemin du campus avant l’été, au moins pour la population qui en a un impérieux besoin : les étudiants de dernière année, qui doivent préparer leur diplôme. "Dans l’allocution d’Emmanuel Macron, j’ai entendu la possibilité d’une ouverture pour les écoles d’art", confie Emmanuel Tibloux, son directeur. "Il a parlé des 'cours qui ne reprendraient pas avant l’été', mais nous, nous n’avons pas de 'cours' à proprement parler, nous avons du travail en atelier. J’ai écrit au ministère de la Culture pour voir sous quelles modalités nous pourrions envisager de laisser ces étudiants accéder à l’école dès le déconfinement, pour utiliser les ateliers techniques." Une vaste consultation des instances est prévue début mai.

Emmanuel Tibloux compte sur le nombre raisonnable d’étudiants concernés (140) et sur leur répartition en petits groupes "gérables en respectant la distanciation sociale". En parallèle, les étudiants de l’Ensad envisagent de faire une "école hors les murs" cet été, pour pallier la fermeture des locaux. "Je tiens aux 5 semaines de congés en été, donc ils proposent de déplacer dans un lieu extérieur les outils et matériaux de l’école dont ils ont besoin, pour pouvoir terminer leurs travaux. Nous allons y réfléchir", dit le directeur.

"Les annonces d’E. Macron créent un nouveau flou pour nous"

"Nous nous étions organisés pour terminer l’année en total distance learning, mais les annonces d’Emmanuel Macron créent un nouveau flou pour nous", indique pour sa part Stéphan Bourcieu, DG de Burgundy SB. "S’il y a un déconfinement par zones, nos élèves étant partout en France, ils ne seront probablement pas déconfinés au même moment. Cela nous imposera de gérer beaucoup de cas particuliers, alors que certaines entreprises, déjà, nous appellent pour nous dire qu’ils attendent nos élèves en stage pour le 11 mai… Ce n’est pas si clair que cela !" Le flou règne aussi sur le déroulement des concours : les dates viennent à peine de tomber (lire sur AEF info), mais la logistique reste une grande inconnue, notamment les lieux où se tiendront les écrits.

gérer les examens, la lourde tâche de la fin d’année

Mais pour beaucoup, l’enjeu immédiat est désormais de préparer et de réussir les évaluations à distance. "Nous savons que nous allons pouvoir boucler le semestre", se réjouit Carole Deumié, directrice de Centrale Marseille. "Tous nos étudiants ont pu se connecter tout au long du confinement, ce ne sera pas un semestre blanc. Seuls 3 ou 4 étudiants sur 300 en 1re année, et 2 ou 3 sur 180 en 2e année, ont été en grande difficulté, mais ils l’étaient déjà avant le confinement et identifiés comme tels. Tous les autres sont en mesure de passer le contrôle final à distance, pour les enseignants qui ont choisi de le maintenir." Reste à vérifier "la tenue de la plateforme face à la charge de connexion", et à choisir les outils.

une longue période de consultation dans les universités

"Définir les modalités de contrôle des connaissances est la priorité absolue", renchérit Jean Chambaz, président de Sorbonne Université. "Nous avons fait le tour des différentes facultés, UFR, formations, disciplines, aux niveaux master et licence, et nous sommes en train de faire une synthèse pour en discuter avec les représentations étudiantes, puis consulter les facultés et la CFVU." Même souci de co-construction à Aix-Marseille université, où l’annonce du maintien de la fermeture des campus est tombée alors que la CFVU s’apprêtait à voter le guide des examens, après trois semaines de consultations. Celui-ci intégrait déjà la perspective d’une fin d’année en distanciel.

Finalement, AMU a écarté la solution de la télésurveillance pour les examens à distance, à l’exception des petits effectifs de type M2. Par ailleurs, toutes les notes supérieures à 10 obtenues pendant le confinement seront prises en compte. "Dans le cas contraire, l’étudiant est non évalué pour le moment", précise Lionel Nicod, VP Formation. "S’il a validé son semestre impair, il passe dans l’année supérieure mais bénéficiera à la rentrée d’un parcours d’accompagnement dans le but de passer à nouveau les unités d’enseignements non évaluées pour obtenir une note", détaille-t-il. D’autres problèmes restent cependant encore sans réponse, comme les examens cliniques en médecine ou en odontologie, l’organisation du rattrapage du semestre impair, la tenue du concours de Paces ou la mobilité internationale sortante.

la peur d’une 2e vague est dans tous les esprits

À l’université de Bordeaux, l’annonce du président de la République n’a rien changé non plus à l’organisation des sessions d’examen, qui avaient été calées sur la date des concours "pour ne rien prévoir en présentiel avant la troisième semaine de juin", explique Sandrine Rui, VP formation. "À titre personnel", elle s’est "programmée pour un confinement long" : "Je ne veux pas que l’on élabore des plans A, B, C ou D. C’est intellectuellement épuisant. Le plan de reprise nous occupera forcément ces prochaines semaines, mais pour l’instant, nous n’avons pas suffisamment d’éléments", dit-elle au 15 avril. À Bordeaux, certains redoutent toutefois "une seconde vague de l’épidémie" – la région Nouvelle-Aquitaine étant la plus épargnée – et donc "une contamination massive" dans des locaux qui abritent en temps habituel des milliers d’étudiants.

le recrutement des futurs étudiants abordé avec sérénité

Autre grand dossier à traiter d’ici l’été : le recrutement des futurs étudiants via Parcoursup. Sur ce plan, les inquiétudes sont moins grandes. "Nous sommes habitués à gérer la plateforme et ses algorithmes", assure le VP formation d’AMU. À l’université de Caen, les VP Isabelle Duchatelle et Pierre Beust considèrent eux aussi que la procédure "entièrement dématérialisée" de Parcoursup ne posera "aucun souci". Pour les nouveaux étudiants, "rien ne change", et pour ceux qui veulent passer dans les années supérieures, les incidences seront faibles.

"Nous sommes assez sereins concernant le recrutement", confie aussi Sébastien Delporte, directeur des ressources numériques de l’EM Lyon. Certains recrutements étaient déjà organisés à distance : les candidats s’enregistrent alors et envoient une vidéo avec leur dossier. "C’est la solution qui se dessine. Et s’il fallait maintenir des oraux, ils pourraient être effectués en visioconférence."

l’accueil des admissibles à distance oblige à innover

À BSB, c’est l’accueil des admissibles qui interroge. Chaque année, l’école investit beaucoup d’énergie dans l’accueil des candidats aux oraux. Elle mobilise ses étudiants qui, à travers des animations et des jeux, viennent appuyer sa démarche de promotion. Cette année, à défaut de pouvoir accueillir les candidats pour les épreuves orales, BSB a entrepris une campagne de communication sur les réseaux sociaux. Une web-série "décalée et humoristique" sur le confinement a ainsi été lancée le 8 avril 2020, dont les épisodes sont diffusés sur les réseaux Instagram, Facebook et YouTube.

Réalisée par l’influenceur Nino Arial, elle comptera une trentaine d’épisodes d’une minute, avec pour credo "BSB ou Better than staying in bed". "C’est l’occasion de faire rayonner l’ambiance de notre école et son côté friendly sur le web", explique Sandrine Reboud, directrice marketing et communication à BSB. "Cette capsule crée une proximité et un dialogue avec les jeunes et nous permet de rester cohérents avec nos engagements et notre positionnement."


recentrer les échanges sur les réseaux sociaux

Enfin, à Centrale Marseille, on réfléchit à l’intégration des nouvelles recrues et à leur accompagnement jusqu’à la rentrée. "Ce sera radicalement différent", estime-t-elle. "Nous aurons beaucoup moins de temps qu’habituellement. Avec l’aide de nos associations étudiantes, nous allons recentrer nos échanges sur les réseaux sociaux pour être plus efficaces, et être au contact au plus vite pour les aider à préparer leur arrivée et à connaître l’école. C’est un sujet important de la vie étudiante. Il faudra peut-être même leur donner des accès à distance, avant même qu’ils ne mettent les pieds à l’école." Dans cette perspective, "je pense qu’on n’aura pas vraiment de vacances", prédit la directrice de l’école, habituellement fermée en août.

cap sur la rentrée 2020, ou comment naviguer en plein brouillard


Dernier grand chantier que les établissements devront mener à terme avant la pause estivale : préparer une rentrée 2020 dont personne ne sait encore quand elle pourra avoir lieu exactement, ni dans quelles conditions sanitaires et logistiques. L’incertitude est telle que, selon les interlocuteurs, les projections varient fortement, entre ceux qui envisagent un retour à la normale assez rapide et ceux qui, au contraire, sont convaincus que rien ne sera plus comme avant.

"Il va falloir réinventer la rentrée"

La directrice de Centrale Marseille fait partie de ces derniers. Depuis un moment déjà, elle "ne se projette pas sur une rentrée normale". "Pourra-t-on réunir 800 étudiants pour les accueillir ? En mettre 300 dans un amphi pour un cours magistral ? Il va falloir réinventer la rentrée, enseigner en petits groupes, mixer des temps en présentiel et à distance", dit-elle. "J’imagine quelque chose de mouvant, au moins jusqu’à l’automne, avec des étudiants qui rentreront sans doute de manière décalée, notamment les étudiants étrangers selon l’évolution de la situation sanitaire dans leur pays." Certains cours poseront moins de soucis que d’autres, poursuit la directrice. Par exemple, les travaux pratiques sur les plateformes regroupent au maximum 15 étudiants : ceux-ci pourront se dérouler en présentiel avec des masques.

Jean Chambaz, à Sorbonne U., considère lui aussi que la rentrée "ne sera pas ordinaire". "Comment reprendre contact avec des étudiants ou des lycéens qui ont eu cinq mois très perturbés dans leur acquisition de connaissance et vécu un confinement qui a eu des conséquences évidentes ?", s’interroge-t-il, précisant que l’université avait reçu "beaucoup d’appels au service appui médical et psychologique", dont "au moins la moitié pour le service psychologique". "La période peut être très éprouvante, il faut que les gens reprennent pied dans la vie. Nous devons nous assurer qu’ils sont dans une situation qui leur permet de s’engager dans leur formation."

le "casse-tête" des départs à l’étranger en septembre

BSB travaille sur plusieurs scénarios de rentrée, qui vont du tout présentiel au 100% virtuel, si le campus restait fermé aux élèves. Et un véritable casse-tête s’annonce : celui de l’organisation des mobilités internationales. "Le 1er septembre, nous avons une part non négligeable de nos étudiants qui doivent partir faire un semestre à l’étranger", expose Stéphan Bourcieu. "Si les frontières restent fermées, cela veut dire que nous aurons 300 élèves de plus à Dijon, à la rentrée, où nous devrons augmenter nos capacités", et ceci dans un contexte particulier puisqu’il faudra prévoir des mesures de distanciation.

"Singapour nous a déjà fait savoir qu’ils n’accueilleraient aucun étudiant français au premier semestre", poursuit le DG. "Nous réfléchissons à des solutions de repli, mais il faut faire attention aux effets domino. Hong Kong, qui pour l’instant n’a rien dit sur la question de l’accueil des étrangers, pourrait être un plan B, mais si un mois avant le départ, ils disent non, nous serons coincés." La plupart des quelque 200 partenaires de l’école bourguignonne sont dans la même incertitude, les États n’ayant pas forcément pris de position ferme à ce jour. "Nous sommes dans un fort niveau d’incertitude et il faut l’accepter. Certains de nos élèves ont du mal parce que notre société a toujours fonctionné avec des certitudes et avec un socle stable."

prévoir des tracks à distance pour les étudiants étrangers

Et puis il y a aussi, en sens inverse, la question de l’accueil des étudiants étrangers qui va se poser. BSB souhaite le maintenir. Pour ceux qui ne pourraient pas venir dès septembre, "nous travaillons sur un schéma où un certain nombre de cours pourraient être délivrés en ligne", explique Stéphan Bourcieu. "Cela permettrait d’attendre la réouverture des frontières sans pour autant priver l’école de ses étudiants étrangers."

"Nous ne serons pas en mesure d’accueillir les étudiants internationaux sur notre campus de Lyon, mais nous disposons d’un campus à Shanghai et d’un autre à Casablanca", réfléchit Sébastien Delporte, à l’EM Lyon. "Nous pourrions rassembler des étudiants sur ces campus." Il faudrait alors imaginer des modalités d’enseignement différentes, qui permettraient à un professeur de dispenser ses cours à la fois à des étudiants dans une salle de cour à Paris ou à Lyon, à des étudiants sur les campus internationaux et à des étudiants seuls chez eux."

Dans cette optique, le DG de l’ESCP Business school, Frank Bournois, vient de décider de mettre sur pied une "task force" dont la mission est de lui faire des recommandations pour la rentrée. "C’est presque sûr que nous devrons créer un track entièrement en ligne pour septembre", confie Andreas Kaplan, directeur du campus de Berlin. "Et il va nous falloir aussi travailler sur notre différenciation, car le marché des formations en ligne est encore plus concurrentiel que le marché traditionnel", souligne-t-il. Dans les business schools en tout cas, le brainstorming sur "l’après Covid" a déjà commencé.

À suivre demain : Enseigner en temps confinés : "L'université Zoom" a-t-elle vocation à perdurer à la rentrée ? (Chapitre IV/2)


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Sabine Andrieu, journaliste