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La recherche universitaire s’est mobilisée rapidement "dans tous les domaines et dans toutes les temporalités" (CPU)

"Les universités sont sur le terrain de la crise et le sens du U n'a jamais été aussi fort dans les CHU", déclare Pierre Mutzenhardt, président de l’université de Lorraine. "Très rapidement, soignants et entreprises se sont tournés vers les chercheurs" des universités et "le transfert de technologie n’a jamais été aussi rapide". Il s’exprime le 16 avril 2020 lors d’une conférence de presse de la CPU sur la mobilisation de la recherche universitaire face à la pandémie où est abordée aussi la tension entre réaction à la crise et temps long de la recherche ou encore la question du pilotage de la recherche et des doctorants.

Pierre Mutzenhardt, président de la commission recherche de la CPU, lors d'une conférence de presse en visio le 16 avril 2020 AEF

Produire des visières avec des imprimantes 3D, adapter des masques Décathlon à un usage médical, répondre aux appels flash de l’ANR sur le Covid-19, créer des micro-capteurs pour la détection du virus, concevoir un textile intelligent pour les masques respiratoires, ou encore déterminer les conséquences sociales et psychologiques du confinement, analyser la réaction des personnes âgées face à la crise ou la situation des droits des exilés : les enseignants-chercheurs des universités ont rapidement été mis à contribution pour faire face à la pandémie, et les "projets ont été nombreux", rapporte Pierre Mutzenhardt, président de l’université de Lorraine et président de la commission recherche et innovation de la CPU, jeudi 16 avril 2020, lors d’une conférence de presse à distance.

Les universités, "qui sont multidisciplinaires comme aucun autre opérateur de recherche", ont eu "des facilités pour mobiliser rapidement des chercheurs de différentes disciplines", fait-il valoir. Il "faudra s’en souvenir au moment de la LPPR", souligne-t-il, reprenant la déclaration du président Emmanuel Macron du 13 avril - "beaucoup de solutions ont été trouvées qui sont autant de force pour le futur" - pour évoquer les chercheurs des universités "mobilisés dans tous les domaines et dans toutes les temporalités, à court et moyen terme et pour préparer le futur".

"La rapidité de la mobilisation face à l’urgence frappe"

"Les universités jouent un rôle particulier du fait de leur proximité avec les CHU et de leur ancrage territorial. Ce sont les premiers acteurs de terrain pour la recherche", ce qui leur procure de la "réactivité", estime le président de la CPU, Gilles Roussel. "La recherche dans sa diversité a su répondre aux enjeux posés par cette crise". Pour lui, la situation "pose des questions sur la transformation de nos métiers, sur la nécessité de décloisonner les approches, de travailler de façon pluridisciplinaire", ainsi que sur "l’accélération nécessaire de l’open science" avec de "nombreuses demandes de libération des publications pour que la science puisse avancer plus rapidement".

"La rapidité de la mobilisation face à l’urgence frappe", confirme le président de l’université de Bordeaux et président de la commission santé de la CPU, Manuel Tunon de Lara. Par le lien avec les CHU, "les universités peuvent mener des actions avec leurs chercheurs dans les laboratoires, au sein des unités Covid où peuvent être inclus les malades dans les unités de réanimation et de soin intensifs, avec les centres de recherche cliniques, avec les laboratoires hospitaliers qui d’habitude font du soin ou de la prestation pour le soin, mais sont mis à contribution pour différents tests de sérologie, ou dans les réseaux de recherche clinique avec la médecine de ville".

doctorat : une inquiétude sur le recrutement international

Sur les conséquences de la crise et du confinement sur le travail des doctorants, Gilles Roussel invite à "regarder au cas par cas en fonction des laboratoires". "Pour l’instant, nous n’avons pas mesuré précisément la volumétrie des accompagnements nécessaires" qu’il s’agisse des doctorants en fin de contrat, de ceux "qui sont en début de thèse" ou des post-doc. "Dans certains cas, c’est un mois de travail qui est perdu, dans d’autres cas une expérience entière". "Suivant les sujets de recherche, le besoin de terrain et d’expériences, l’ensemble des doctorants n’est pas impacté de la même manière", renchérit Pierre Mutzenhardt.

Il attire aussi l’attention sur la complexité du prolongement des contrats dont les financements sont multiples : certains le sont par l’établissement, d’autres par des projets de recherche ou des contrats industriels, ou d’autres encore par des Cifre. "Certains doctorants Cifre sont d’ailleurs en chômage partiel", ajoute-t-il.

Gilles Roussel exprime enfin une inquiétude sur la capacité des universités à recruter des doctorants étrangers qui représentent aujourd’hui 50 % des effectifs. Les universités seront-elles "en capacité de les faire venir sur le territoire français pour les sélectionner et les faire commencer leurs travaux de thèse début septembre ? Une partie pourra sans doute commencer son travail à distance, mais cela peut poser des problèmes sur le long terme."

"apprendre à gérer l’imprévisible"

La vice-présidente de la CPU, Christine Gangloff-Ziegler, soulève quant à elle "la nécessité d’apprendre à gérer l’imprévisible", "ce qui montre les limites de la planification de la recherche telle qu’elle est conçue aujourd’hui". "Je ne suis pas sûr qu’on soutiendra de la même façon, avant et après la crise, le spécialiste de la chauve-souris", illustre de son côté Manuel Tunon de Lara pour qui "il faut pouvoir financer en temps de paix de la science de très bonne qualité, sur le temps long".

Plus spécifiquement interrogé sur la prise de position du chercheur Bruno Canard qui avait regretté que certaines dimensions de la recherche sur les coronavirus aient échoué à être financées par l’ANR, Pierre Mutzenhardt met en garde contre "une liaison un peu trop directe entre la crise et le financement de la recherche" : "Quand il y a un nouveau virus, il est scientifiquement difficile de prouver qu’on aurait pu mieux prévenir la crise, mais s’il y a plus de recherche fondamentale dans de nombreux domaines, cela permettrait d’être mieux préparés et de mieux comprendre ce qu’il se passe".

"jouer notre rôle en restant à notre place"

Autre question soulevée par la réponse de la recherche universitaire à la crise, celle de la coordination et du pilotage. "Les organismes de recherche sont une solution de facilité naturelle pour l’État qui en désigne les dirigeants : il est facile d’appuyer sur le bouton pour recueillir telle ou telle position", pointe Manuel Tunon de Lara. "En cas de crise, je ne suis pas sûr du rôle de pilotage des organismes de recherche : les universités sont plus ancrées sur le territoire, ce sont des repères en termes de science, elles peuvent plus facilement aider au pilotage. Aujourd’hui, ce sont les universités que les préfets sollicitent."

Il rapporte l’expérience de son université qui a "recueilli 80 propositions de projets" pour le comité Care (Comité analyse, recherche et expertise) (lire sur AEF info). "Je ne vais pas lui en faire remonter 80, c’est notre rôle de dire que dans ce spectre, tel et tel projet peut faire avancer les choses : cette régulation autour des universités est plus efficace que de vouloir à tout prix piloter", reprend-il. "En temps de paix, alors qu’on devrait séparer les fonctions d’orientation stratégique, de financement et d’opérateur de la recherche, tout est un peu mélangé. En temps de crise, cela s’aggrave. Il faudrait essayer d’y réfléchir : on doit jouer notre rôle en restant à notre place."

"Le terme de pilote et université pilote n’a pas beaucoup de sens, cela ne représenterait pas la créativité que l’on attend", acquiesce Pierre Mutzenhardt. Pour lui, "une université pourrait avoir le rôle que joue Johns Hopkins aux États-Unis offrant une information multidimensionnelle sur le covid et plus largement. La recherche se fait dans les laboratoires qui sont dans nos universités." Pour Manuel Tunon de Lara, "le leadership scientifique de certaines universités - par exemple à Lyon sur la virologie - existe déjà, mais contrairement aux pays anglo-saxons, on a du mal à l’assumer en France".

déconfinement : "Nos chercheurs ont envie de trouver leur laboratoire"

 

"Les universités en lien avec les organismes se préparent à une sortie de confinement à partir du 11 mai avec plus de questions que de réponses", fait savoir Gilles Roussel : "Même si la date est confirmée, les modalités de travail seront nécessairement différentes de ce que nous avions avant la crise, des masques seront nécessaires dans la période, soit parce qu’ils seront obligatoires, soit parce que les personnels le demanderont et il faudra voir comment les mettre à disposition dans les laboratoires. Nous avons un mois encore pour avancer sur ces sujets. La question de la distanciation sociale ou celle des transports sont encore devant nous."

Christine Gangloff-Ziegler appelle à "s’appuyer sur l’expérience de tous les laboratoires qui tournent encore aujourd’hui" car travaillant sur le Codid-19, quand Pierre Mutzenhardt souligne que, si "les chercheurs ont envie de trouver leur laboratoire, le déconfinement ne se passera pas du jour au lendemain". Il rappelle "la responsabilité du chef d’établissement de trouver la manière la plus protectrice des gens qui travaillent dans les universités" et précise qu’il n’est pas sûr "qu’il sera au 11 mai de la même manière dans toutes les régions".

POLÉMIQUE AUTOUR DE Didier Raoult : "une controverse d’une très grande banalité"

Interrogé sur l’opportunité pour la CPU de prendre position dans la polémique qui entoure les travaux et prises de position du professeur Didier Raoult (lire sur AEF info), Gilles Roussel rappelle que "ce type de polémique, de controverse est habituel au sein de la communauté scientifique. Cela ne nous interroge pas du tout, c’est normal qu’il y ait des prises de position fortes, et cela se résoudra par le temps long, la réappropriation de ses résultats par d’autres chercheurs, par une régulation classique de la communauté scientifique." Pour lui, c’est "le temps court et les injonctions politiques qui font que ce processus interroge beaucoup le grand public. Cela montre que la société et le politique ont une méconnaissance du travail scientifique".

"J’ai lu les papiers de Didier Raoult", reprend Manuel Tunon de Lara, pneumologue. "C’est d’une très grande banalité", ajoute-t-il. "Le problème est celui de l’échelle de temps. Là on veut précipiter les choses et la ligne jaune est franchie quand on tombe du côté de la croyance."

Pour Olivier Laboux, VP de la CPU et président de l’université de Nantes, le rôle de la CPU est "d’expliquer ce qu’est la recherche et la controverse scientifique en cette période où la science est mise en évidence".

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Anne Roy, journaliste