Service abonnements 01 83 97 46 50

Revenir en haut de la page

Journal de crise : les établissements craignent un reflux des mobilités d’étudiants venant d'Afrique (épisode 9)

Les mobilités étudiantes vers la France vont-elles pâtir de la crise du Covid-19 ? "Des bruits de couloir au MESRI nous annoncent que l’on aura sans doute beaucoup moins d’étudiants étrangers l’an prochain, notamment au 1er semestre", glisse Marlène Barbotin, DGS de Bordeaux Montaigne. Plusieurs interlocuteurs craignent une baisse du nombre d’étudiants venant d’Afrique et un impact financier, alors que les réponses des étudiants sur la plateforme "Études en France" ne seront connues qu’entre fin juin et mi-juillet. Voici le 9e épisode du suivi au long cours de la crise sanitaire dans l’enseignement supérieur mené par AEF info (1).

Des étudiants de l'ISM de Dakar (Groupe Galiléo), au Sénégal Badara Preira/ Galileo

Quelles seront les conséquences de la crise du Covid-19 sur les mobilités entrantes et sortantes futures pour les établissements d’enseignement français ? Difficile de le dire, souligne auprès d’AEF info Marc Desmet, coordinateur du réseau des VPRI et vice-président à l’université de Tours, qui précise que les universités n’ont à ce stade pas enregistré d’abandons massifs des candidats sur "Études en France" tout en reconnaissant que les établissements s’attendent "à ce que les frontières restent fermées pas mal de temps". En effet, le 13 avril dernier, le président de la République a annoncé que "les frontières avec les pays non-européens resteront fermées, jusqu’à nouvel ordre" (lire sur AEF info).

"Des bruits de couloir au ministère nous annoncent que l’on aura sans doute beaucoup moins d’étudiants étrangers l’an prochain, notamment au premier semestre", glisse Marlène Barbotin, DGS de l’université Bordeaux Montaigne. Mais "il est encore trop tôt pour le dire car le calendrier de la plateforme 'Études en France' n’est pas clos" (voir encadré), souligne pour sa part Joris Benelle, DGS de l’université Grenoble Alpes, ajoutant que les établissements restent également "dépendants des décisions d’autres pays, qui pourraient annoncer des restrictions de mobilité".

Poursuivre le "business as usual" dans une période d’incertitude

Si les abandons n’ont pas encore été enregistrés, que vont devenir ces candidatures demain ? "Vont-elles être maintenues, ou retirées sous l’effet des réticences et peurs individuelles, des restrictions voire des interdictions de mobilités avec des frontières fermées ? Et quelle sera la situation sanitaire en septembre, en particulier dans certains pays ?", s’interroge Giovanna Chimini, VP relations internationales d’AMU. Surtout, face à la récession qui s’annonce, les familles auront-elles encore les moyens d’envoyer leurs enfants étudier à l’étranger ? Beaucoup de questions qui pour l’heure restent sans réponse.

Modification du calendrier sur "études en France"

 

Alors que l’instruction des dossiers des étudiants étrangers via la plateforme "Études en France" était initialement fixée jusqu’au 30 avril pour les formations en L1, Marc Desmet précise que les établissements ont obtenu un délai supplémentaire jusqu’au 15 juin. Pour les autres candidatures en L2, L3 et master, les entretiens dans les espaces CampusFrance devront se faire avant le 7 juin (contre 30 avril initialement) et les établissements pourront instruire les dossiers jusqu’au 6 juillet, au lieu du 29 mai. Les étudiants devront quant à eux donner leur réponse définitive entre le 30 juin, pour les L1 et le 17 juillet, pour les autres.

"Cela permet aux équipes d’avoir plus de temps, car même si la procédure est dématérialisée, il est difficile de réunir les commissions pédagogiques dans la période de confinement", dit-il. Il espère également que cette rallonge de six semaines permettra aux candidats de fournir les éléments de dossier manquants et dont l’obtention est stoppée comme les tests de langue. Concernant les visas, il craint un allongement des délais d’obtention, notant que dans un fonctionnement normal, cela prend déjà du temps.

Côté grandes écoles également, on craint "un repli géographique", à l’instar de Toulouse business school, qui accueille chaque année 25 % d’étudiants étrangers et enregistrait déjà à la mi-mars "quelques désistements" de candidats, asiatiques notamment, relate Stéphanie Lavigne, sa directrice générale. "Certains établissements étrangers partenaires nous disent qu’aucun étudiant ne viendra l’année prochaine", poursuit-elle.

"Pour nos équipes chargées de l’international, c’est compliqué car on leur demande de poursuivre le business 'as usual'. Jusqu’à mi-juillet, voire début septembre, on gérera au fil de l’eau", poursuit-elle. Stéphanie Lavigne fait également remarquer que pour TBS, la situation différera selon les campus : à Barcelone, l’école recrute 50 % d’étudiants étrangers dont beaucoup viennent d’Amérique latine et les "établissements partenaires pensent stopper la mobilité internationale pendant au moins un semestre", augurant une rentrée "complexe" ; à l’inverse, le campus de Casablanca sera "le plus secure", bénéficiant d’un recrutement local important.

Crainte d’une baisse des mobilités en provenance d’Afrique

Dans ce contexte incertain, les établissements craignent des baisses, notamment pour les étudiants en provenance du continent africain, comme en témoigne Marie-Elisabeth Borredon, rectrice déléguée à l’ESRI dans les Hauts-de-France : "En effet, le pic de l’épidémie arrivera en Afrique après l’Europe. Et les frontières ne seront peut-être pas complètement ouvertes. Est-il possible de mettre en place des cours à distance ? Ou faudra-t-il envisager une année blanche ?" Elle précise qu’une discussion est en cours entre le ministère de l'Intérieur, le ministère des Affaires étrangères et le MESRI, qui devrait permettre d’en savoir plus "d’ici 15 jours". De son côté Marc Desmet rappelle que les jeunes africains, souvent francophones, représentent les deux tiers des étudiants qui viennent en mobilité diplômante via "Études en France". "Nous sommes très inquiets pour eux car ils ont beaucoup investi pour venir étudier chez nous."

Même crainte du côté d’AMU dont le président Éric Berton "s’attend à une vraie diminution, particulièrement parmi les étudiants africains", lesquels représentent "jusqu’à 40 % des effectifs des filières scientifiques en master. S’ils ne peuvent pas se déplacer, nous devrons envisager de les accueillir à distance au début de la prochaine année universitaire".

Un manque à gagner pour les établissements

Même si les universités ont majoritairement décidé d’exonérer les étudiants extracommunautaires du paiement des frais différenciés, l’abandon d’étudiants ou l’impossibilité pour certains de venir physiquement s’inscrire à l’université risque d’avoir un impact financier sur les établissements, fait remarquer Marc Desmet, précisant que la procédure n’est pas toujours dématérialisée, sans compter que "les flux financiers ne sont pas autorisés entre certains pays et la France".

De son côté, Marlène Barbotin, DGS de l’université Bordeaux Montaigne craint un impact financier en cas de reflux d’étudiants étrangers, "notamment un moindre à gagner du côté des sessions de FLE", dit-elle. "Certaines ont déjà dû être annulées depuis le début du confinement et les étudiants demandent à être remboursés des frais d’inscription", alerte-t-elle.

Côté écoles de commerce, le choc sur le modèle économique des établissements pourrait être plus dur à encaisser, alors que les droits d’inscription sont plus élevés. "Cela va dépendre du modèle de chaque école", commente Stéphanie Lavigne. Elle note que la fermeture des frontières européennes va mettre un coup d’arrêt aux summer schools de TBS prévues en juillet, avec un manque à gagner évalué entre "500 000 € et un million d’euros".

46 % des étudiants étrangers veulent reporter leur mobilité en europe (QS)

 

Dans une enquête (2) publiée le 9 avril dernier, QS Quacquarelli Symonds souligne que 46 % des étudiants internationaux interrogés et qui avaient candidaté à une formation en Europe "ont l’intention de reporter leur entrée d’une année, en raison du coronavirus". De plus, "17 % des personnes interrogées ont maintenant l’intention d’étudier dans un autre pays à la suite de la pandémie mondiale et seulement 10 % de ceux qui avaient initialement l’intention d’étudier dans une université britannique n’ont plus l’intention d’étudier à l’étranger". Concernant spécifiquement la France, "8,8 % des candidats potentiels aux universités françaises ont désormais l’intention d’étudier ailleurs".

Quelles modalités pour commencer l’année ?

Outre l’impact financier se pose la question de la pérennité de certaines formations qui accueillent majoritairement des étudiants étrangers (lire sur AEF info). "À Tours, nous avons des masters of science en urban planning ou en infectiologie qui accueillent beaucoup d’étrangers, et avons donc une réelle inquiétude", déclare Marc Desmets. Il souligne également le possible impact de la crise sur les master-joint Erasmus Mundus, "programmes extrêmement précieux qu’on ne veut pas suspendre", précisant que les équipes sont à pied d’œuvre pour trouver des alternatives.

Dans le cas où les étudiants étrangers ne pourraient pas venir en France à la rentrée, comment les établissements s’organisent-ils pour leur permettre de suivre les cours ? Si CampusFrance assure que les cours en ligne pourront être déployés (lire sur AEF info), Marc Desmet attire l’attention sur plusieurs limites : "Ce sera difficile de le faire pour tous les étudiants et toutes les filières, car on ne peut pas solliciter les collègues pour qu’ils dédoublent en ligne leurs cours donnés en présentiel. Sans parler des formations en sciences expérimentales ou en ingénierie où l’enseignement à distance n’est pas possible dans certaines matières."

Il assure que les établissements vont travailler avec CampusFrance pour "essayer de trouver les solutions les plus pertinentes et feront tout leur possible". "Dans la période, il va falloir faire des choix et la priorité des établissements est d’abord de faire fonctionner leurs propres politiques internationales et leurs partenariats bilatéraux dans le cadre des mobilités d’études et de stage", lance-t-il.

De son côté, TBS imagine des solutions de cours en distanciel pour les étudiants étrangers, affirmant être "prête techniquement". Sa DG Stéphanie Lavigne reconnaît cependant les limites de tels dispositifs "car un jeune veut aussi l’expérience de la vie à l’étranger et nous défendons une vision de ce que doit être l’enseignement avec une vraie expérience émotionnelle".

Penser l’après-crise et l’impact durable les mobilités

Enfin, pour beaucoup d’interlocuteurs interrogés par AEF info, la crise aura sans doute un impact durable sur la manière de concevoir les mobilités étudiantes. "Au sein de l’UE, poussés par les alliances d’universités européennes, ne va-t-on pas aller vers des mobilités plus courtes, de crédits, de summer ou winter schools ? Il faudra également développer plus encore les outils de communications et de formation à distance sachant qu’ils ne résolvent pas tout", commente Marc Desmet.

Concernant la coopération avec l’Afrique, le coordinateur du réseau des VPRI juge que le travail se fera encore plus dans la perspective d’une aide au développement, à l’instar de ce qui a été mis en place avec les projets d’ "appui au développement de l’enseignement supérieur français en Afrique" visant à développer l’offre de formation des établissements français sur le continent (lire sur AEF info) et dont la deuxième phase est en cours de sélection.

Mobilités Erasmus : plus de flexibilité pour le Remboursement des frais aux étudiants

 

Alors que l’UE a activé la clause de force majeure et assuré que les frais supplémentaires déboursés par les étudiants Erasmus pour leur retour (logement, avion, etc.) seraient pris en charge par le programme, des parlementaires européens ont demandé plus de "flexibilité" et de "clarté", le 15 avril dernier.

Une position partagée par Marc Desmet qui souligne que les règles européennes sont "très contraignantes". "C’est pourquoi le réseau des VPRI et les conférences d’établissements, vont se mobiliser pour remonter les difficultés qu’ont les établissements en la matière et demander plus de flexibilité", précise-t-il, plaidant pour une simplification concernant le traitement des demandes via un forfait ou une prolongation des aides jusqu’à la fin théorique de la mobilité, avec un contrôle a posteriori des justificatifs.

Il note par ailleurs que des aides ont été prolongées jusqu’à la fin de la mobilité théorique des étudiants français qui seraient rentrés :

  • la prolongation des aides régionales pour la mobilité Erasmus, ce qui représente quelques centaines d’euros par mois ;
  • la prolongation de l’aide à la mobilité internationale (aide d’État qui s’adresse aux boursiers), représentant également quelques centaines d’euros par mois.

Par ailleurs, plusieurs universités réfléchissent à la possibilité de mobiliser des crédits CVEC pour aider les étudiants revenus de mobilité qui en auraient besoin.

(1) Semaine après semaine et depuis le début de la crise sanitaire liée au Covid-19, les équipes d’AEF info, à Paris et en région, mènent un suivi au long cours des actions et des réflexions d’une trentaine d’établissements partout en France en interrogeant différents acteurs du secteur de l'ESR.

(2) Les résultats s'appuient sur un échantillon de 14 416 étudiants internationaux candidats à une formation.

Fermer

Bonjour

Vous souhaitez contacter

Sabine Andrieu, journaliste