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Retour en classe : "Assurer la distanciation sociale dans les établissements paraît impossible" (T. Debaecke, SNPDEN)

"Je comprends les déclarations du président de la République qui souhaite faire revenir à l’école ceux qui présentent le plus de risque de décrochage", indique Thierry Debaecke, secrétaire académique adjoint du SNPDEN-Unsa dans l’académie de Lille. Mais "assurer la distanciation sociale dans les établissements paraît impossible, pour des raisons pratiques", avertit le chef d’établissement. Il détaille, lors d’un échange avec AEF info mardi 14 avril 2020, des questions concernant l’organisation des cours, la circulation dans les couloirs, la désinfection des classes, l’état des sanitaires, le fonctionnement de la restauration, des internats et des transports. Le proviseur souligne que les familles et les professeurs vont s’inquiéter des risques de contamination. "Laisser entendre que tout le monde sera rentré d’ici la fin mai me paraît assez irréaliste", confie-t-il.

Thierry Debaecke, secrétaire académique adjoint du SNPDEN-Unsa de l'académie de Lille. D.R.

AEF info : Que pensez-vous de la perspective d’une réouverture des lycées et des collèges à partir du 11 mai ?

Thierry Debaecke : Nous savons tous les difficultés du confinement : l’ennui, les difficultés pour avancer dans les apprentissages, mais aussi les tensions voire les violences intrafamiliales et les problèmes d’accès à l’alimentation. Ce sont les plus fragiles qui sont les plus affectés. Je comprends donc les déclarations du président de la République qui souhaite faire revenir à l’école ceux qui présentent le plus de risque de décrochage.

Dans mon établissement, nous avons réussi à garder le contact avec la quasi-totalité des élèves, grâce au travail de suivi des CPE, qui ont un rôle déterminant pour les relancer et les encourager (lire sur AEF info). Nous avons malgré tout perdu le contact avec 3 % des élèves et nous avons des contacts peu fréquents avec 1,5 % d’entre eux. Le confinement révèle des phénomènes que nous connaissions déjà : ceux que nous n’arrivons pas à joindre sont ceux qui ont du mal à venir tous les jours en cours. À vrai dire, je ne suis pas du tout certain qu’ils se précipitent pour revenir en classe dès le 11 mai.

Puis, le président annonce une reprise progressive ; il faudra voir ce que recouvre cette notion de progressivité. La période de remise en route ne pourra pas être immédiatement un vrai retour au travail. Le ministre évoque ce matin des aménagements (lire sur AEF info), au risque que cette reprise ressemble un peu à de la garderie.

Jean-Michel Blanquer nous demande aussi de prendre contact avec les familles. Mais je ne suis pas du tout sûr qu’elles acceptent toutes de remettre leurs enfants à l’école dans un contexte sanitaire non stabilisé. Il suffit de voir les inquiétudes que suscite le maintien de l’oral de français en première (lire sur AEF info). Le fait que les universités ne reprennent qu’en septembre, tout comme sans doute les cinémas ou les restaurants, pose question : les écoles, collèges et lycées sont évidemment des lieux d’accueil du public.

AEF info : Quels problèmes concrets pose ce retour en classe ?

Thierry Debaecke : Il faudra d’abord nettoyer et désinfecter les établissements scolaires. Or, aujourd’hui, les agents territoriaux sont quasiment tous à l’arrêt dans les collèges et les lycées, en dehors du service de loge ou de l’entretien ponctuel des espaces verts. Les collectivités devront donc organiser la reprise du travail une semaine avant le retour des élèves. Elles devront aussi trouver le moyen de désinfecter régulièrement chaque classe, les sols, les tables, les chaises, au moins deux fois par jour, si ce n’est à chaque changement de groupe. En temps normal, le nettoyage d’une classe se fait deux fois par semaine. Il faut donc tout repenser.

 

"Les distributeurs de savon ou de gel n’ont pas tous résisté à une utilisation plus fréquente avant le confinement"

 

Nous le disons depuis longtemps, les sanitaires sont trop peu nombreux dans les établissements. Et ceux qui existent sont en mauvais état et équipés avec un matériel premier prix : les distributeurs de savon ou de gel n’ont pas tous résisté à une utilisation plus fréquente avant le confinement. De plus, il faut prévoir du gel, mais aussi des masques, en quantité suffisante… Rappelons qu’un collège accueille entre 300 et 700 élèves, un lycée professionnel entre 400 et 650, un lycée général et technologique entre 750 et 1 500. Et le nombre de personnels enseignants et non enseignants peut monter à 250 dans les plus gros établissements.

Nous le vérifions chaque hiver, un établissement scolaire, c’est un bouillon de culture, et pas seulement au sens intellectuel du terme. Les jeunes sont moins affectés par le coronavirus mais ce sont des vecteurs potentiels. Le corps professoral va s’inquiéter d’une possible contamination qui pourrait toucher les domiciles : que faudra-t-il faire si des enseignants se mettent en arrêt maladie ou exercent leur droit de retrait ?

AEF info : Comment organiser les cours en respectant le principe de la distanciation sociale ?

Thierry Debaecke : Le ministre semble s’orienter vers l’accueil de petits groupes, en aménageant les emplois du temps. Mais il ne faut pas oublier que la plupart du temps, les élèves utilisent les transports scolaires pour se rendre dans leur établissement. Pourra-t-on vraiment démultiplier les services de bus dans la journée pour permettre à chacun de venir ? Et comment assurer la distanciation sociale dans les transports en commun, en montant et en descendant du bus ? En outre, le ministre évoque une alternance de travail à la maison et de travail en classe : comment les enseignants, déjà très sollicités, pourront-ils assurer une telle charge de travail, en combinant le travail à distance et des cours dans l’établissement ?

 

"Les élèves mangent face à face, par quatre, par six, par huit. Et bien sûr ils ne pourront pas porter de masques pour déjeuner"

 

Autre difficulté, il ne paraît pas possible d’envisager une réouverture des collèges et des lycées sans ouvrir les cantines scolaires. Mais l’organisation habituelle du service de restauration scolaire ne permet pas d’assurer une distanciation sociale. Ne serait-ce que parce que les locaux ne sont pas adaptés : les élèves mangent face à face, par quatre, par six, par huit. Et, bien sûr, ils ne pourront pas porter de masques pour déjeuner. La problématique est identique dans les internats : je n’en connais aucun qui puisse permettre la distanciation sociale, étant donné la surface des chambres multiples ! Assurer la distanciation sociale dans les établissements paraît impossible, pour des raisons pratiques.

AEF info : Même si les conditions matérielles pouvaient le garantir, les élèves sont-ils suffisamment mûrs pour respecter dans la durée la distanciation sociale ?

Thierry Debaecke : Nous avons observé jusqu’au vendredi 13 mars que les élèves restaient proches les uns des autres et continuaient à s’embrasser le matin, de façon très naturelle. Depuis, on peut imaginer que le temps de confinement aura marqué les esprits. Mais on ne peut pas garantir que certains ne se sauteront pas au cou au moment des retrouvailles. Le naturel risque de revenir au galop. De toute façon, la disposition des couloirs ne permet pas la distanciation sociale : même en petits groupes de quinze, comment éviter de se croiser ?

AEF info : L’hypothèse d’un retour en classe vous paraît-elle vraiment réaliste ?

Thierry Debaecke : Le moment n’est pas aux polémiques. Il doit être extrêmement compliqué d’être à la tête de l’État, plus que jamais… Le gouvernement essaie de faire ce qu’il peut, sans inquiéter la population et en gardant un œil sur l’économie. Il s’agit de trouver un point d’équilibre entre toutes les contraintes. Mais laisser entendre que tout le monde sera rentré d’ici la fin mai me paraît assez irréaliste. Et je ne suis pas certain que nous serons en mesure en mai et en juin d’assurer des cours comme en temps normal.

Dans ce contexte, mesurer et sanctionner l’absentéisme posera question. Jean-Michel Blanquer a annoncé que ce serait une composante importante pour obtenir le brevet et le baccalauréat (lire sur AEF info). Pourra-t-on vraiment pénaliser des familles qui font le choix de ne pas remettre leurs enfants à l’école pour des raisons sanitaires ?

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Sylvain Marcelli, journaliste