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"Les arrêts pour garde d’enfants pourraient nous coûter 45 millions d’euros" (Christophe Scherrer, Malakoff Humanis)

Paiement des cotisations dans les entreprises et les branches, évolution des prestations, mesures extra-contractuelles, équilibres techniques : dans un entretien à AEF info, Christophe Scherrer, directeur général délégué de Malakoff Humanis, détaille les décisions prises par le groupe - dont le déblocage de 200 millions d’euros - et analyse les impacts de la pandémie. Il estime que la décision de prendre en charge partiellement les arrêts pour garde d’enfants pourrait coûter 45 millions d’euros et indique que la prise en charge des arrêts pour personnes à risque sera reconduite au-delà de 21 jours. En matière de cotisations, "l’octroi de facilités de paiement fait l’objet d’un processus simplifié" pour les entreprises de moins de 1 000 salariés, assure Christophe Scherrer, qui loue en outre les mérites de la recommandation de branche et du degré élevé de solidarité en période de crise.

Christophe Scherrer Droits réservés - DR

AEF info : Comment vous êtes-vous organisés pour assurer la continuité de vos activités ? Quelle est la situation de Malakoff Humanis en termes de travail sur site, de télétravail, d’activité partielle ?

Christophe Scherrer : Avant l’officialisation du confinement, une cellule de crise avait déjà anticipé un certain nombre de sujets, ce qui nous a permis de mettre rapidement en œuvre les plans de continuité d’activité. Tous nos points d’accueil sont fermés, et sur notre effectif de 12 000 salariés, plus de 85 % des salariés sont aujourd’hui en télétravail - une pratique déjà mise en place depuis quelques années. Pour l’étendre davantage, nous avons fait livrer près de 500 ordinateurs portables aux collaborateurs qui n’en étaient pas équipés.

Près de 120 salariés sont présents sur les sites, en permanence ou occasionnellement, encadrés par des mesures de protection renforcées. Nous excluons d’avoir recours au chômage partiel, parce que nous avons d’autres moyens de nous organiser et parce qu’il nous semble légitime de réserver les aides de l’État à des secteurs plus à la peine et à des entreprises de taille plus modeste.

AEF info : Comment envisagez-vous la gestion des congés pendant la période de confinement et après ?

Christophe Scherrer : Le dialogue social se poursuit avec nos interlocuteurs syndicaux et les élus, avec plusieurs réunions à distance par semaine. Nous avons décidé de permettre les reports de congés pour favoriser une montée en puissance de la reprise d’activité. Les appels entrants sont pour l’heure en baisse sur nos plateformes, mais nous prévoyons une hausse progressive. Par ailleurs, nous gérons moins de dossiers santé, mais le nombre de dossiers prévoyance va augmenter, ce qui nous conduit à des réaffectations temporaires de personnels.

AEF info : Quelles mesures avez-vous déjà prises en matière de paiement des cotisations ?

 

" L’objectif est d’accorder des facilités de paiement à nos clients avec un étalement des cotisations du deuxième trimestre sur trois voire six mois au second semestre. "

 

Christophe Scherrer : Nous avons mis en place un dispositif, évalué à plus de 200 millions d’euros, ce qui est considérable. L’objectif est notamment d’accorder des facilités de paiement à nos clients avec un étalement des cotisations du deuxième trimestre sur trois voire six mois au second semestre. Dans la branche des hôtels, cafés et restaurants, nous avons aussi décidé, avec les autres assureurs de la branche, d’une aide exceptionnelle qui consiste en une exonération des cotisations au deuxième trimestre.

AEF info : Ces mesures relatives aux cotisations valent pour toutes les entreprises, quelle que soit leur taille ?

Christophe Scherrer : Les mesures tiennent compte de la taille des entreprises et de leur situation économique. L’octroi de facilités de paiement est possible pour les entreprises de moins de 1 000 salariés et fait l’objet d’un processus simplifié. L’objectif est de répondre très rapidement aux entreprises. Pour les branches professionnelles et les entreprises de plus grande taille, un comité instruit chaque demande, au regard de la situation du compte client.

AEF info : Et en matière de prestations, quelles sont les dispositions adoptées par Malakoff Humanis ?

Christophe Scherrer : Nous avons rejoint les positions de place des trois familles d’assureurs, la FFA, la FNMF et le CTIP, en mettant en place un dispositif qui permettra d’aider les entreprises à la prise en charge des arrêts survenus avant la date du 13 mars. Pour les personnes fragiles, nous avons décidé de les couvrir, même si l’arrêt de travail n’est pas lié à un accident ou une maladie, dans les conditions habituelles de nos contrats.

Enfin, nous allons plus loin que d’autres groupes pour les arrêts de travail pour garde d’enfants de moins de 16 ans : nous avons décidé l’attribution d’une allocation forfaitaire de 250 euros pour chaque salarié concerné, dans les entreprises de moins de 500 salariés, lorsque l’arrêt dépasse 30 jours.

AEF info : L’allocation de 250 euros est forfaitaire et s’applique seulement si l’arrêt dépasse 30 jours. Pourquoi ce choix ?

Christophe Scherrer : Cette disposition constitue déjà un engagement très significatif. Il aurait été difficile de s’engager sur une prise en charge totale, surtout en l’absence d’informations sur la durée du confinement. Pour le groupe, selon les simulations que nous avons effectuées, le coût de cette mesure relative aux arrêts pour garde d’enfants pourrait atteindre 45 millions d’euros.

AEF info : N’est-il pas compliqué de distinguer les arrêts de travail selon la nature de l’arrêt ?

 

" L’une des difficultés opérationnelles est de bien "typer" les arrêts de travail, d’où le choix pour les arrêts garde d’enfants de verser une allocation forfaitaire à l’entreprise "

 

Christophe Scherrer : Oui, l’une des difficultés opérationnelles est de bien "typer" les arrêts de travail, d’où le choix pour les arrêts garde d’enfants de verser une allocation forfaitaire à l’entreprise, passant par une déclaration spécifique de cette dernière.

AEF info : Concernant les arrêts de travail dérogatoires, les prises en charge vont-elles être prolongées au-delà de la durée initiale de 21 jours ?

Christophe Scherrer : La prise en charge des arrêts de travail dérogatoires pour les personnes à risques sera prolongée.

AEF info : Comment se décompose le fonds exceptionnel de 200 millions d’euros que vous avez mis en place pour financer les mesures liées aux cotisations et aux prestations ?

Christophe Scherrer : C’est davantage une enveloppe que nous décidons de débloquer qu’une évaluation précise, car les incertitudes restent nombreuses et plusieurs paramètres peuvent évoluer. L’enveloppe couvre principalement les exonérations et les reports de cotisations, la prise en charge des prestations non couvertes par les contrats, et la mise à disposition de services pour tous nos clients au travers des packs (cf. encadré, ndlr), cette dernière pourrait représenter 15 à 20 millions d’euros.

Quels sont les nouveaux services proposés aux clients de Malakoff Humanis ?

"Nous mettons gratuitement plusieurs services à la disposition de tous nos clients en santé et/ou en prévoyance. Pour les entreprises, c’est la possibilité d’avoir accès à des services d’aide psychologique pour leurs salariés, à un accompagnement en cas de décès via notre filiale Auxia, leader de la prévoyance funéraire, et à un support juridique pour les TPE. Nous étendons aussi le bénéfice de nos packs 'santé' et 'fragilités' à tous nos clients. Le premier permet notamment l’accès à la téléconsultation et aux plateformes de soins. Le second propose un accompagnement et des aides financières pour les aidants, les travailleurs handicapés et les personnes âgées.

Ces services suscitent l’intérêt de très nombreux dirigeants de TPE, qui nous ont déjà sollicités, par exemple pour l’aide juridique. Par ailleurs, une cinquantaine de grandes entreprises, employant près de 300 000 salariés, ont fait appel à nous pour un accès à une cellule d’accompagnement psychologique."

AEF info : Vous avez mentionné les exonérations dans la branche HCR. Quelles autres branches seront aidées ? Avec quel type de mesures ?


Christophe Scherrer : Nous avons pris l’initiative d’aller au-devant des branches et des partenaires sociaux pour présenter nos dispositifs d’accompagnement. Nous sommes en cours de discussion avec une dizaine de branches : il peut s’agir de facilités de paiement, voire d’exonérations dans certains cas, de mise en place de cellules d’aide psychologique, ou encore de mobilisation des fonds d’action sociale.

AEF info : Le cas de figure des accords de branche avec recommandation d’assureurs permet-il d’apporter une plus-value en termes d’accompagnement des entreprises de la branche ? La procédure de recommandation pourrait-elle sortir renforcée de la crise actuelle ?

Christophe Scherrer : La situation que nous sommes en train de vivre met clairement en évidence les avantages de la mutualisation de branche. C’est en particulier le cas pour de très petites entreprises qui, sans l’aide de leur branche, se retrouveraient totalement démunies.

 

" La situation que nous sommes en train de vivre met clairement en évidence les avantages de la mutualisation de branche. "

 

Les accords de branche, qui plus est avec recommandation, bénéficient de certains mécanismes particulièrement adaptés au contexte actuel – comme par exemple le fléchage obligatoire de 2 % des cotisations santé/prévoyance a minima vers des actions à haut degré de solidarité. Plus largement, l’action au niveau de la branche permet la constitution au fil du temps de fonds d’action sociale à la mesure des enjeux.

Au-delà même de ces dispositifs, les partenaires sociaux de certaines branches ont fait preuve de leur capacité de pilotage des régimes et ont mis en place des réserves conséquentes. C’est le cas par exemple dans la branche des hôtels, cafés et restaurants. En situation de crise, ces réserves permettent d’amortir le coût des mesures à prendre et d’intervenir de manière significative. Cela illustre plus que jamais la nécessité d’un bon pilotage de long terme des régimes de branche.

AEF info : Concernant le chômage partiel, certains éléments ont été clarifiés par les pouvoirs publics. Quels sont les points encore en suspens ?

Christophe Scherrer : Les choses se précisent progressivement sur ce point. Des consignes de place ont été communiquées ces derniers jours (lire sur AEF info). Pour nous, le principe est donc simple : le versement des prestations en prévoyance lourde, calculées sur la base du salaire de référence, n’est possible que si des cotisations ont été perçues en lien avec les indemnités de chômage partiel. Des consignes ont été données aux éditeurs de logiciel de paye pour adapter les déclarations DSN à ce nouveau contexte. Il reste des cas de figure spécifiques à clarifier. Par exemple, comment intégrer les VRP multicartes en cas de chômage partiel, alors qu’ils ne sont normalement pas éligibles à ce dispositif, selon la réglementation actuelle ? Il y a assurément d’autres cas particuliers de salariés à préciser.

AEF info : Sur votre portefeuille de clients, quelle est aujourd’hui l’évolution des prestations versées en santé sur le mois de mars 2020, par rapport à mars 2019 ? Quel impact à terme sur les équilibres techniques santé et prévoyance ?

Christophe Scherrer : Il est trop tôt encore pour donner une estimation des impacts. En couverture santé, pour l’heure, on assiste à une forte décrue des demandes de remboursement. Le nombre de devis santé est par exemple passé de 10 000 à 2 000 par semaine. Cependant, il existe de multiples hypothèses quant aux reports de soins une fois le confinement levé. En fonction des comportements adoptés par les assurés, l’impact pourrait fortement varier.

 

" Le nombre de devis santé est par exemple passé de 10 000 à 2 000 par semaine. "

 

En prévoyance, on peut s’attendre à des hausses significatives en arrêt de travail et décès. Mais de notre point de vue, le risque le plus important pour les équilibres techniques, ce n’est pas tant la dérive des prestations que la baisse d’encaissement des cotisations. Il y a un vrai risque de défaillance des entreprises qui, d’après les estimations, pourrait augmenter de 15 %. Il faut aussi tenir compte des destructions d’emploi et de l’impossibilité de paiement des cotisations du fait d’une absence de trésorerie…

Pour l’heure, nous n’avons pas encore de visibilité complète sur ces risques. Nous devrions commencer à voir cette semaine avec les DSN la proportion d’entreprises ayant honoré leurs cotisations pour le premier trimestre. Pour nous, un trimestre de cotisations représente près de 1,5 milliard d’euros, l’enjeu est donc conséquent.

AEF info : La question de l’équilibre économique de l’assurance n’est-elle pas complexifiée aussi par l’impact de la crise sur le rendement des placements réalisés à partir des fonds propres et cotisations acquises ?

Christophe Scherrer : Effectivement. Nous étions déjà dans une période de taux bas qui rendait plus difficile pour les assureurs de compenser les pertes sur les équilibres techniques par des gains financiers. La crise accroît cette tension sur les équilibres techniques. Nous regardons de très près l’ensemble de ces questions. Notre pilotage est de plus en plus resserré, quasiment au jour le jour, pour s’adapter à la situation. Mais notre niveau de fonds propres nous permet d’aborder la question sans inquiétude immédiate.

AEF info : Les moindres dépenses de santé à court terme - voire sur l’année 2020 - peuvent-elles permettre une péréquation tarifaire avec le régime prévoyance, quand Malakoff Humanis est assureur d’une branche ou d’une entreprise à la fois en santé et en prévoyance ?

Christophe Scherrer : Même si l’assureur doit viser l’équilibre technique de chacun des contrats - santé et prévoyance, une appréciation globale peut également se faire.

AEF INFO : Quels types de nouvelles offres pourriez-vous développer au regard des enseignements de cette crise ?

Christophe Scherrer : Nous développons depuis des années maintenant de nouveaux services s’ajoutant aux garanties classiques, et ces services, tout comme l’accompagnement social que nous proposons, trouvent tout leur sens dans le cadre de la crise que nous traversons. D’une manière plus générale, nous travaillons sur le développement de parcours clients permettant de mieux articuler les garanties, les services et l’accompagnement social.

Si je prends l’exemple des hospitalisations, il s’agit de proposer des "parcours clients" axés sur des services d’accompagnement avant, pendant et après l’hospitalisation. C’est déjà cette idée de parcours que nous développions avant la crise du Covid-19 avec notre programme de "diagnostic de capital humain" (lire sur AEF info). En sortie de crise, nous allons accélérer et systématiser cette démarche.

AEF INFO : La crise actuelle peut-elle reposer avec plus d’acuité la question d’une généralisation des couvertures prévoyance dans le cadre de l’entreprise ?

Christophe Scherrer : C’est probable, même si c’est encore trop tôt pour le dire. Cette crise va révéler sous un nouveau jour les vertus de la mutualisation des couvertures collectives, que ce soit au niveau de l’entreprise ou au niveau de la branche. À ce titre, la généralisation des couvertures prévoyance pourrait être l’une des pistes de travail sortant renforcée de cette crise.

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Grégoire Faney, journaliste