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"La fonction RH est peut-être mieux préparée que d’autres à appréhender une situation inédite" (J.-M. Soussan, Bouygues)

Comment les DRH font-ils face à la pandémie ? Quelles mesures prises en termes de protection de la santé, de télétravail, d’activité partielle ? Quels impacts immédiats, mais aussi à moyen terme, sur les relations sociales, l’organisation du travail, la gestion de la fonction RH ? Pour répondre à ces questions, AEF info a demandé à des DRH d’entreprises de taille et de secteurs différents de détailler leur plan d’action et de livrer leur analyse prospective. Entretien avec Jean-Manuel Soussan, DRH du groupe Bouygues, qui emploie 130 500 salariés dans 92 pays (65 000 en France). Parmi les enjeux évoqués : gérer la diversité des situations selon les métiers et les pays ; capitaliser sur un dialogue social plus agile ; éviter les retours en arrière sur le télétravail. "Nous avons une réflexion à mener sur nos modes d’organisation, sans sujet tabou", estime Jean-Manuel Soussan.

Jean-Manuel Soussan, DRH du groupe Bouygues Droits réservés - DR

AEF info : Quelle est aujourd’hui la situation de votre pôle construction en France, en termes d’activité ?

Jean-Manuel Soussan : Ce pôle a été particulièrement impacté par la pandémie, avec un grand nombre de salariés de production placés en chômage partiel en mars. Nous avons arrêté la grande majorité de nos activités tout de suite après l’annonce d’un confinement strict par le chef de l’État, le 16 mars. À la fois pour respecter la consigne "restez chez vous" et protéger la santé de nos salariés. Un certain nombre de chantiers très spécifiques se sont poursuivis, par exemple dans l’activité nucléaire ou la maintenance d’équipements essentiels.

AEF info : Et dans les autres pôles du groupe, notamment les Telecoms et les médias ?

Jean-Manuel Soussan : Dans les Telecoms, une majorité de salariés travaillent aujourd’hui à distance, pour continuer à répondre aux demandes des clients. Notre service client qui intervient dans les entreprises et chez les particuliers est impacté, mais continue de fonctionner grâce à l’implication de nos collaborateurs. Les boutiques Bouygues Telecom, elles, ont toutes fermé.

Chez TF1, le télétravail a été généralisé pour près de 3 000 collaborateurs ; 300 salariés sont sur site et sur le terrain pour continuer à diffuser - il s’agit notamment des journalistes et des techniciens. En revanche, la production de nouveaux produits audiovisuels a été arrêtée.

AEF info : Bouygues Construction et Colas sont implantés dans de nombreux pays et sur plusieurs continents. Quels sont les écarts de situation selon les pays ?

Jean-Manuel Soussan : Nos activités à Cuba, au Turkménistan ou en Australie notamment, ne sont pas à ce jour impactées. En Italie, l’activité est à l’arrêt pour Colas et Bouygues Construction, même si le poids de l’activité dans ce pays reste faible. En Grande-Bretagne, la pandémie progresse vite et on peut imaginer que notre activité sera rapidement ralentie. La situation évolue tous les jours en fonction de la progression de la pandémie dans le monde. Notre capacité à nous adapter est un élément déterminant.

AEF info : Avez-vous adopté des process globaux pour gérer la pandémie ou les décisions prises sont-elles spécifiques à chacune de vos entités pays ?

Jean-Manuel Soussan : Les mesures de distanciation sociale et les gestes barrières se retrouvent dans tous les pays et dans toutes nos entités : les salariés doivent avoir la possibilité de se laver les mains plusieurs fois dans la journée sur les chantiers, disposer des équipements nécessaires, respecter certaines précautions, notamment quand des tâches nécessitent une action collective. Mais la gestion de la pandémie relève en grande partie des décisions prises par les pouvoirs publics dans chaque pays.

AEF info : Les entités du groupe ont-elles accès au chômage partiel dans la plupart des pays européens dans des conditions similaires à celles en vigueur en France ?

 

"Dans certains pays non européens, il n’y a pas d’amortisseur social : c’est le cas des États-Unis."

 

Jean-Manuel Soussan : L’activité partielle est bien couverte en Italie. Le recours au dispositif n’est pas systématique, mais des mesures exceptionnelles permettent aux salariés de ne pas subir trop fortement la crise. En Grande-Bretagne, l’indemnité de chômage partiel est forfaitaire, quel que soit le salaire perçu.

Dans certains pays non européens, il n’y a pas d’amortisseur social : c’est le cas des États-Unis. Nous pouvons parfois, au cas par cas, aller au-delà des dispositions légales : cela a été le cas à Hong Kong, dans une entité de près de 1 500 salariés. Il y a eu un cas avéré de Covid-19. Nous avons décidé l’arrêt total des activités durant deux semaines, tout en maintenant les salaires.

AEF info : En France, vous avez signé un accord sur la prise de congés avec les trois syndicats représentatifs pour l’ensemble du groupe (lire sur AEF info). Comment articulez-vous les mesures de chômage partiel avec les congés imposés ?

Jean-Manuel Soussan : Les salariés qui ne pouvaient télétravailler, en particulier tous ceux de la production, ont été placés en chômage partiel au mois de mars, avec un maintien intégral de leur rémunération. Pour le mois d’avril, les salariés ont posé une semaine de congés payés, grâce à l’accord trouvé avec nos interlocuteurs syndicaux sur des métiers pourtant très différents, dans le cadre d’un dialogue social très constructif. Ensuite, nous pouvons leur demander de poser jusqu’à 10 jours de RTT ou éventuellement de CET, conformément à l’ordonnance prévue à cet effet. Cela nous permettra de limiter le recours au chômage partiel et à la solidarité nationale. Ce délai est aussi en train d’être mis à profit pour préparer la remise en route de nos activités en toute sécurité.

AEF info : Le guide de l’OPPBTP, dans le BTP, a fait l’objet d’âpres discussions entre les organisations patronales et les pouvoirs publics (lire sur AEF info). Quels sont les prérequis indispensables, selon vous, à une reprise de l’activité ?

Jean-Manuel Soussan : Garantir la santé et la sécurité des salariés est pour nous un préalable non négociable, donc nous mettrons la barre très haut en termes de mesures prises avant tout redémarrage. Il en va aussi de notre responsabilité juridique. Il sera bien sûr plus facile de reprendre dans la construction si nous fournissons à nos salariés des matériels de protection, et notamment des masques pour tous.

AEF info : La couverture santé-prévoyance des salariés du groupe doit-elle être complétée pour faire face aux risques induits par la pandémie ?

 

"Aucun collaborateur n’aura à subir une quelconque baisse de couverture prévoyance."

 

Jean-Manuel Soussan : Pour les collaborateurs de la construction couverts par PRO BTP, il a été annoncé le maintien des garanties pour les salariés au chômage partiel, sans cotisation complémentaire à verser. Pour tous les autres collaborateurs du groupe, couverts par Axa Prévoyance, nous avons obtenu les mêmes garanties. Aucun collaborateur n’aura à subir une quelconque baisse de couverture prévoyance, même en cas de chômage partiel.

AEF info : Un accord sur la prévoyance avait été signé le 4 février 2020 au sein de Bouygues Construction pour améliorer les garanties incapacité et invalidité des ouvriers. Quel est son objectif ?

Jean-Manuel Soussan : Cet accord permet d’aligner les garanties des compagnons sur celles des Etam et des cadres, en allant bien au-delà des obligations conventionnelles. Cela avait déjà été fait sur la santé et pour les garanties décès, il nous restait à faire évoluer la prise en charge des risques lourds en incapacité et invalidité. L’accord s’applique pour des faits générateurs survenus à partir du 1er avril 2020. En cette période, nous voyons tout l’intérêt d’un tel accord qui reste unique dans la profession.

AEF info : Quels sont les effets de la pandémie sur les relations sociales au sein du groupe Bouygues ? La tenue des instances, leurs modalités, les négociations ?

Jean-Manuel Soussan : Nous avons, historiquement, des relations sociales de grande qualité. Depuis le début de la pandémie, nous sommes en contact permanent avec les organisations syndicales, à leur demande ou à notre initiative. Il y a aujourd’hui moins de formalisme, par la force des choses, avec des réunions qui se tiennent toutes en audio ou en visioconférence, en avance de phase sur les ordonnances.

AEF info : Que change ce mode de communication ? Peut-il perdurer après la pandémie ?

 

"Je souhaite que ces discussions rapides, agiles, informelles, puissent perdurer à moyen et long terme."

 

Jean-Manuel Soussan : La visio ou l’audio suppose une relation de confiance, surtout lorsque les discussions sont urgentes et intenses. Ce mode de communication réduit voire supprime les pauses habituelles dans la négociation, les possibilités de bilatérales, les temps pour approfondir tel ou tel sujet. Dès lors, il est moins pertinent dans les entreprises où la défiance est présente, ou lorsque les enjeux sont multiples et complexes. Mais je souhaite que ces discussions rapides, agiles, informelles, puissent perdurer à moyen et long terme.

AEF info : Faudra-t-il en finir avec les réunions physiques systématiques pour les négociations, la tenue des instances ou dans d’autres cadres ? Mettre en débat le nombre et l’utilité des réunions ?

Jean-Manuel Soussan : Passer du tout présentiel au tout distanciel ne serait pas une bonne chose. C’est la même problématique que pour la formation professionnelle où l’e-learning s’est beaucoup développé, mais jamais au détriment des formations présentielles. Il ne faut pas délaisser les contacts directs. Mais ne plus prévoir systématiquement de réunions en présentiel peut nous permettre de gagner en réactivité, de moins phagocyter notre agenda social, comme nous avons pu le faire depuis le début de la crise.

La cyberattaque que nous avons subie en janvier chez Bouygues Construction a eu des incidences sur la communication par mail, dont le volume a très fortement baissé. Nous nous sommes adaptés en communiquant autrement. Nous avons donc une vraie réflexion à mener sur nos modes d’organisation et de communication, dès maintenant, sinon nous risquons vite d’oublier nos bonnes résolutions quand la reprise sera là. Quelles sont les réunions essentielles et celles qui sont accessoires ? Certaines réunions considérées comme obligatoires doivent-elles le rester ?

AEF info : Comment la fonction RH traverse-t-elle cette pandémie ?

Jean-Manuel Soussan : J’ai le sentiment qu’elle est encore plus au confluent des différents acteurs de l’entreprise - comité de direction, IRP, management, collaborateurs - et des sujets qui remontent. Les problématiques opérationnelles et stratégiques transitent forcément par les RH dans cette période inédite.

 

"La fonction RH est encore plus au confluent des différents acteurs de l’entreprise […] et des sujets qui remontent."

 

D’ailleurs, les collaborateurs de la fonction RH sont très fortement mobilisés, et peu susceptibles d’être concernés par l’activité partielle, tant ils sont sollicités. Et ils continueront à l’être, au même titre que les directions communication, pour gérer efficacement les transitions entre chômage partiel, congés et reprise progressive de l’activité.

La fonction RH a l’habitude de travailler sur l’humain, où ce sont avant tout nos valeurs qui nous guident plutôt que de simples logiques mathématiciennes. La crise que nous vivons est pleine d’incertitudes et notre fonction plus que d’autres est peut-être mieux préparée à appréhender une situation totalement inédite qui nécessite de prendre le recul nécessaire, d’être agile et de faire imposer les valeurs humaines qui nous habitent. C’est en cela que notre fonction jouera un rôle essentiel dans notre cohésion sociale.

AEF info : Quelles traces pourrait laisser l’extension du télétravail pendant la pandémie sur l’organisation du travail ?

Jean-Manuel Soussan : Les limites que nous nous imposions jusque-là en matière de travail à distance - un nombre maximum de jours par semaine ou par mois notamment, sont tombées. Après la crise, l’entreprise aura une perception plus précise et à grande échelle de ce que représente le télétravail, ce qui sera sûrement de nature à lever un certain nombre de réticences managériales. De ce point de vue, les pays d’Amérique du Nord sont en avance sur l’Europe.


"Nous devons avoir une réflexion de fond sur nos modes de production, nos organisations, et nos modes de management. Sans sujet tabou."

 

Nous devrons réfléchir à ces évolutions, les acter, afin qu’il y ait le moins de retours en arrière possible. Plus largement, nous devons avoir une réflexion de fond sur nos modes de production, nos organisations, et nos modes de management. Sans sujet tabou. C’est un enjeu essentiel si nous voulons être armés pour faire face, demain, à d’autres crises auxquelles nous pourrions être confrontés.

AEF info : Comment la direction du groupe s’est-elle organisée pour gérer les impacts de la pandémie ?

Jean-Manuel Soussan : Nous avons multiplié les réunions à distance des comités de direction dans les métiers et les BU. Une à deux fois par semaine, le comité de direction du groupe est l’occasion d’échanger sur les problématiques des différentes entités : la diversité de nos activités fait apparaître des pratiques spécifiques, parfois transposables. Ainsi, nous avons massivement adopté l’outil de communication Teams, que les équipes de Bouygues Telecom connaissaient bien.

AEF info : Quels formats de communication avez-vous privilégiés depuis le début du confinement ?

Jean-Manuel Soussan : Les directions des métiers ont utilisé les canaux internes, notamment le réseau Yammer : des vidéos de dirigeants, notamment à TF1, Colas, Bouygues Immobilier et Bouygues Telecom, des notes internes, des foires aux questions sur les problématiques d’arrêt de travail, de chômage partiel, de congés. Ces communications restent à la main des métiers dans notre groupe, qui est décentralisé, mais elles sont visibles par toutes les autres directions et font souvent l’objet de reprises et d’adaptations.

Au niveau du groupe, le PDG, Martin Bouygues, a envoyé un message aux salariés ; le directeur général délégué, Olivier Roussat, leur a adressé une vidéo et la DRH a diffusé plusieurs informations sur les enjeux sociaux.

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Nicolas Lagrange, journaliste