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Enseigner en temps confinés : des équipes pédagogiques fatiguées et en demande de soutien (Chapitre V)

"Horaires de fous", saturation, fatigue, tensions… Pour les enseignants du supérieur, la période du confinement n’est pas un long fleuve tranquille. Dans des conditions acrobatiques, sans y être tous préparés, ils ont été contraints d’assurer une "continuité pédagogique" à distance. Ils ont aussi dû très vite plancher sur de nouvelles modalités d’évaluation de leurs étudiants. Bientôt, ils devront se projeter sur une rentrée en mode dégradé, où les classes en présentiel seront certainement fortement réduites et combinées à du distanciel - qui devra alors être de meilleure qualité qu’en période d’urgence. Comment les équipes pédagogiques travaillent-elles durant la crise ? Comment parer aux risques de burn-out ? Le métier d’enseignant pourrait-il en sortir transformé ? Dans cet épisode 8, la série "Enseigner en temps confinés" fait un focus sur le métier de prof dans la tempête.

Avec le passage de leurs cours à distance, les professeurs du supérieur doivent faire preuve d'adaptation. Tumisu de Pixabay

Si les établissements se préoccupent beaucoup du sort de leurs étudiants depuis le début de la crise, ces derniers ne sont pas les seuls à concentrer les inquiétudes : le confinement a aussi soumis les équipes pédagogiques à très rude épreuve. "Les personnels font des horaires de fous en ce moment, c’est plus de dix heures par jour !" témoignait Emmanuel Tibloux, directeur de l’Ensad, fin mars. Réinterrogé mi-avril, la situation n’avait pas beaucoup changé : "Ils saturent, ils ont mal aux yeux et à la tête. Il faut les bichonner et être attentif."

"Un prof désœuvré, ça n’existe pas en ce moment à Neoma !", confirme Alain Goudey, directeur de la transition numérique de la business school. "Il y a une demande soutenue à l’égard de la faculté, avec 3 000 à 4 000 étudiants connectés par jour et 150 cours dispensés par semaine." Du coup, l’école est "très vigilante" sur la charge d’activité, "avec un suivi individuel et beaucoup de temps consacré au management", ajoute-t-il. "Quand on repère une surcharge, on fait monter en puissance d’autres personnes, et on insiste sur la prise de congés."

"Tout le monde est sous pression", confie aussi Stéphan Bourcieu, DG de Burgundy school of business. "Faire des visioconférences, c’est beaucoup plus énergivore que le face-à-face, on en sort vidé. Il va falloir qu’on s’organise pour mettre en place un roulement mais les vacances seront une nécessité. Sinon on va s’épuiser et on sera carbonisés quand on aura besoin de redémarrer."

une charge de travail décuplée et une grosse pression sur les équipes

L’une des difficultés majeures de la période actuelle tient à la non-maîtrise du temps : avec le confinement, tous les jours se ressemblent et le télétravail accentue encore l’effacement des frontières. "Que vous envoyiez un mail tôt le matin ou tard le soir, la réponse est souvent immédiate", constate ainsi Stéphan Bourcieu, à BSB. "Les repères temporels deviennent plus flous pour nos 300 enseignants", renchérit Sébastien Chantelot, à La Rochelle business school. "Nous avons tendance à envoyer des mails à n’importe quelle heure, à bosser tout le temps. Moi-même je me surprends sur mon temps libre à planifier des réunions", avoue-t-il.

la fatigue gagne les troupes

Parmi les personnels de l’université de Caen, "beaucoup sont très fatigués", et ce d’autant plus que la transformation pédagogique imposée par le confinement se révèle "intellectuellement très exigeante", soulignent Pierre Beust, VP délégué aux transformations pédagogiques, et Isabelle Duchatelle, VP Vie étudiante et numérique. Maintenir le lien avec les étudiants et tendre autant que possible vers un enseignement à distance de qualité représente en effet une "charge cognitive très importante". Mais "l’établissement tourne, il n’a pas été arrêté, tous les services et composantes ont trouvé une forme d’agilité, et cette réalité est assez impressionnante".

"Si cela dure trop, les enseignants ne tiendront pas", prévient Lionel Nicod, vice-président formation d’Aix-Marseille université. "Ils commencent à fatiguer, tiraillés entre leur mobilisation professionnelle et leurs enfants à la maison auxquels il faut aussi faire la classe, le tout dans une situation anxiogène." Lionel Nicod juge aussi la crise du Covid-19 met en lumière des réalités préexistantes. "Dans ma formation, les enseignants travaillent depuis longtemps de manière mutualisée, ils continuent donc de le faire. Par contre, on voit les tensions se renforcer dans les équipes qui étaient déjà traversées par des difficultés."

"Ce n’est pas le moment de demander aux équipes d’inventer des choses", rebondit Carole Deumié, directrice de Centrale Marseille. "Après la forte pression des deux premières semaines, j’ai senti un coup de fatigue dans les équipes. Il faut anticiper et trouver les bonnes méthodes pour durer dans le temps, jusqu’à la fin de l’année."

trucs et astuces pour soulager les équipes

Pour éviter la connexion permanente, Centrale Marseille a instauré quelques "petites règles de bonne conduite", telles que le respect de la pause déjeuner, des horaires "normaux" de travail, et l’utilisation des forums pour diffuser des informations plutôt que les boîtes mail. La directrice a aussi enjoint les enseignants, comme le reste du personnel, à prendre des vacances à Pâques.

Afin d’éviter que ses 320 enseignants (dont 120 titulaires) ne soient débordés de sollicitations, la faculté bordelaise d’économie-gestion indique avoir elle aussi fait le choix de privilégier les réseaux sociaux, notamment sa page Facebook, pour diffuser informations et conseils. "Nos étudiants de licence sont nombreux (1 500 en AES, dont 600 en L1, et 1700 en licence d’économie-gestion, dont 800 en L1), leur répondre à chacun par mail aurait été chronophage", commente le doyen Bertrand Blancheton.

À BSB, la création d’un bot début avril a également permis de libérer les équipes de certaines tâches répétitives : "Une intelligence artificielle répond aux questions des étudiants ou, quand elle ne le peut pas, les questions sont adressées aux administrateurs", explique Stéphan Bourcieu. En moins d’une semaine, lorsqu’il a été lancé, le bot a reçu 6 600 questions…

comment les établissements soignent leurs enseignants

Pour accompagner au mieux le corps professoral, Lionel Nicod, vice-président formation d’Aix-Marseille université, recommande de "ne pas exiger des enseignants de se convertir d’un coup au numérique, et d’être aussi efficaces qu’en présentiel." Il faut aussi "s’appuyer sur les dynamiques d’équipe : celui qui n’a jamais fait de quiz sur Moodle en appelle un autre qui saura lui expliquer." AMU veille aussi à "laisser une grande liberté aux enseignants" : "Il ne faut pas leur imposer d’outils. Ce qui laisse la place aux surprises, comme ce professeur qui a fait tout un cours en chat avec ses M2 via WhatsApp !"

Lionel Nicod insiste enfin sur la nécessité de "donner de la visibilité, en particulier sur les examens, et de communiquer pour rassurer". Malgré les fréquentes consultations organisées par l’université, le VP craint en effet que les enseignants se sentent "isolés", "car il manque un niveau de communication interpersonnelle entre le professeur et la gouvernance", dit-il. Pour pallier ce manque, il enregistre des vidéos pour expliquer, au fur et à mesure, les mesures prises par l’institution en matière de continuité pédagogique.

faire attention aux signaux faibles

Dans cette situation très anxiogène, les risques psychologiques sont importants. À l’université de Bordeaux, le conseil du collège Sciences et technologie fait régulièrement le point sur la détection des signaux faibles de burn-out. "Un mail peu aimable d’un collègue, c’est souvent le signe d’un appel à l’aide", constate Pascal Lecroart, le directeur. 

Outre la continuité pédagogique et la gestion des examens, en plus de la gestion de la scolarité de leurs propres enfants, s’ajoute pour les enseignants-chercheurs le travail de réponse à des appels à projets recherche qui n’ont pas été reportés, signale-t-il. La composante leur propose donc de "séquencer le travail", de "ne pas trop anticiper les questions à traiter" pour se ménager, voire de reporter certaines tâches.

proposer une assistance psychologique

Le président d’AMU, Éric Berton, publie de son côté tous les trois ou quatre jours une lettre d’information à tous les personnels. Le CHSCT est réuni tous les jeudis après-midi et le CFVU a adressé aux vice-doyens formation des recommandations contre la surcharge de travail. Les numéros de téléphone des services de santé (psychologue, médecin) et sociaux de l’université ont été envoyés à tout le personnel par SMS, ainsi que le numéro d’assistance psychologique de la MGEN.

"Nous avions peur d’une forte affluence, mais ce n’est pas le cas", relève Jean-Louis Moro, VP qualité de vie au travail d’AMU. "La gouvernance a beaucoup d’échanges avec les vice-doyens, ce qui permet de faire remonter les difficultés professionnelles des enseignants et de mobiliser notre centre d’innovation pédagogique sur les problèmes qu’ils rencontrent", explique-t-il. "Notre angoisse, c’est que des gens en grande difficulté nous échappent en dépit de notre vigilance."

des initiatives pour garder le lien

Certains établissements se préoccupent en outre du bien-être personnel de leurs équipes. "Le message, c’est conservez une hygiène de vie et des horaires stables", dit Pascal Lecroart. Le Suaps de l’université de Bordeaux leur propose un programme adapté au confinement : gym, relaxation, aide au sommeil… Même politique à La Rochelle, où depuis le 23 mars, l’université publie chaque jour sur YouTube une vidéo d’exercices sportifs.

Pour garder liens et moral au sein de la communauté, l’espace culture de l’université rochelaise a également lancé une fresque musicale collaborative sur le principe du jeu du cadavre exquis, où chacun doit s’enregistrer en train de jouer un petit morceau de musique. À la fin tous les morceaux seront compilés pour établir une partition complète.

La lettre d’information envoyée régulièrement par le président d’AMU propose aussi des liens pour "garder des pensées positives" : rendez-vous journaliers et en direct des équipes du Suaps, playlist de "Petites questions scientifiques" réalisées avec des chercheurs, ou encore galerie de photos et vidéos à alimenter de moments ou de situations insolites qui font aujourd’hui le quotidien de la communauté universitaire.

le métier d’enseignant plus difficile à assumer à distance

Il reste que le métier d’enseignant lui-même est bousculé par ces conditions d’exercice improbables. Après six semaines de continuité pédagogique au sein de l’IUT de Sénart-Fontanebleau, il ressort clairement que l’enseignement à distance "est plus prenant, et donc plus fatigant, que l’enseignement en présentiel", souligne Christophe Morin, professeur au sein du département "génie biologique". Garder le contact, par visio ou messages, avec les étudiants, demande également du temps et de l’énergie aux professeurs, ainsi que les heures supplémentaires de tutorat.

"Les enseignants sont plus facilement déçus de leur cours"

D’autant que même la mission première de leur travail, enseigner, a été changée par le confinement et l’enseignement à distance. "Les enseignants sont plus facilement déçus de leur cours puisque le seul retour qu’ils peuvent avoir, c’est la participation des étudiants, qui fluctue selon des facteurs externes comme l’environnement dans lequel certains sont confinés, la qualité de connexion, etc. L’exigence, et du coup la sanction, sont beaucoup plus dures dans ce contexte", remarque Christophe Morin.

"Certes, on a des 'mercis' à la fin de chaque cours, mais cela devient presque automatique", dit-il, évoquant une collègue qui, à la suite d’un TP, s’est sentie abattue devant l’absence de réaction et de participation des étudiants : "En présentiel, on voit directement sur les visages s’ils écoutent, et sinon on peut s’adapter. C’est beaucoup plus dur à distance."

le rapport aux outils numériques évolue

Une autre difficulté du métier est son rapport aux outils numériques, devenus indispensables même si on ne les maîtrise pas. À l’EM Lyon, "les enseignants sont globalement plutôt à l’aise avec ces outils", estime Sébastien Delporte, directeur des ressources numériques. 30 % d’entre eux ont même fait évoluer leur pédagogie dès les premières semaines de confinement, tandis que 60 % se sont "contentés de traduire leur cours en ligne", dit-il. Pour les 10 % restants, c’est plus compliqué : "On accompagne ceux qui le souhaitent et pour les autres - c’est très marginal - les cours ont été suspendus."

L’école lyonnaise a aussi fait appel à ses étudiants pour aider les enseignants réfractaires à la technologie. C’est un dispositif qui existe déjà en temps normal au sein des classes PGE, dont le principe est simple : les étudiants volontaires et à l’aise en informatique sont désignés "référents techniques" dans les salles de cours et aident les professeurs en cas de souci technique. Ils sont rémunérés pour cela. Durant le confinement, ces étudiants constituent le premier niveau de support technique. "C’est un changement de culture que ce soit les étudiants qui viennent en support des professeurs", dit Sébastien Delporte.

une envie d’améliorer sa maîtrise de la technique

Sébastien Delporte note cependant que "les enseignants ont pris un rythme", et qu’ils sont demandeurs d’outils plus avancés. Ainsi, depuis que le gouvernement a annoncé que les cours ne reprendraient pas avant septembre, "nous sommes sollicités par une deuxième vague d’enseignants qui veulent savoir comment utiliser des outils comme Wooclap ou Klaxoon, pour rendre leurs cours plus dynamiques, ou comment créer des sondages en ligne avec Kahoot. Ils réalisent que cette situation va être amenée à durer et s’adaptent", dit-il.

"L’écrasante majorité des enseignants ont besoin d’être sécurisés dans leurs pratiques", constate Pierre Beust, à l’université de Caen, qui plaide pour que "la montée en compétence soit accompagnée". Depuis la mi-mars, le Cemu de l’Unicaen a ainsi aidé 700 enseignants (soit en moyenne 30 par jour), pour paramétrer un salon sur Moodle, créer une activité autour d’un quiz, faire de l’assistance technique, etc.

Bien sûr, la période n’est pas propice à un idéal de transformation pédagogique. Les enseignants "n’ont pas de temps" pour une remise en question profonde de leurs pratiques, analysent Isabelle Duchatelle et Pierre Beust. "Mais les collègues découvrent, et la pratique donne du sens", avec à la clé des réussites comme ces webinars du Cemu sur l’animation d’un groupe virtuel d’étudiants suivis par une centaine de personnes. Les échanges entre enseignants, nombreux sur le forum d’entre-aide technique, restent cependant timides sur les volets pédagogiques et particulièrement sur le partage de ressources. Reste que les VP de l’Unicaen espèrent bien "semer des graines" pour, à l’avenir, susciter un intérêt accru pour le numérique.

de nouvelles pratiques professionnelles sont-elles en train de naître ?


Si l’enseignement à distance "confiné" n’est pas prédictif de ce qui se passera lorsque les contraintes auront été levées, certaines pratiques éprouvées pendant la crise perdureront-elles malgré tout ? Ce qui est sûr, c’est qu’une nouvelle forme de "communauté" s’est créée.

de l’entraide entre collègues qui ne se connaissaient pas toujours

"Il y a une notion de communauté d’apprentissage qui émerge", dit Alain Goudey, à Neoma BS. "Nous avons par exemple ouvert un 'lounge des professeurs', qui est un forum de questions/réponses entre profs ou avec mon équipe de la transition numérique", raconte-t-il. "Petit à petit, au fur et à mesure que des profs plus avancés prennent sous leur aile des profs qui le sont moins, mon équipe est moins sollicitée." 

L’entraide entre enseignants est aussi une réalité à Centrale Marseille. "Elle existait avant la crise, mais elle est maintenant devenue quotidienne", note Carole Deumié, la directrice. "Toute la journée, tous les jours, on voit sur les forums des enseignants qui partagent leurs bonnes pratiques ou qui proposent aux autres de réutiliser un exercice élaboré pour leurs propres UE", témoigne-t-elle.

échanger des contenus pédagogiques ou aller en chercher ailleurs

Alternative à l’échange ou à la mutualisation de cours au sein d’un même établissement, le recours à des contenus extérieurs pourrait aussi s’installer dans les pratiques pédagogiques, surtout si l’enseignement à distance devait durer plusieurs mois encore. "Cela nous arrive d’utiliser des 'contenus sur étagère', mais la vraie difficulté est de s’assurer que ce n’est pas faute de mieux, que l’on reste dans la pertinence d’apprentissage", indique Alain Goudey, à Neoma. "Ce n’est pas parce qu’on va proposer un Mooc de Harvard que cela va bien fonctionner avec nos étudiants : il faut rentrer dans le détail du cours, des contenus et des niveaux."

L’école de management bénéficie d’ailleurs d’un poste de curateur de contenus, qui repère les ressources disponibles. "Nous avons complété cette démarche avec des outils comme LinkedIn learning solutions, qui sont comme des briques de Lego, plus fines que des Moocs", explique Alain Goudey. "L’idée est d’aller chercher un contenu qui fera l’affaire pour que le prof de l’école puisse, lui, se concentrer sur sa valeur ajoutée."

demain, de nouvelles façons d’aborder les charges d’enseignement ?

Et pourquoi ne pas imaginer, demain, que cette "révolution numérique" entrée par effraction dans le monde académique en transforme également certains des piliers les plus solidement enracinés, comme le mode d’évaluation des enseignants ou le calcul de leur charge d’enseignement ? C’est ce qu’envisage, sur le long terme, Andreas Kaplan, directeur du campus de l’ESCP Business school à Berlin.

"Il faudra mener une réflexion, qui a déjà commencé avant la crise mais qui n’avait pas abouti car il n’y a pas de solution idéale, sur la façon dont on calcule une charge d’enseignement", dit-il ainsi. "Actuellement, on considère le nombre d’heures enseignées (180 heures minimum par an), sachant qu’un cours en présentiel correspond à 30 heures. Mais le même cours à distance ne fera pas 30 heures, donc cela doit amener à changer de système. Il faudrait plutôt compter en ECTS", imagine-t-il. "L’urgence va peut-être accélérer les réflexions là-dessus, même si on ne changera pas tout pour la rentrée de septembre, c’est évident. Mais en cours d’année, peut-être."  

À suivre la semaine prochaine : Enseigner en temps confinés : les nouvelles stratégies d’attractivité des établissements en mode "sans contact" (Chapitre VI)

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