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Enseigner en temps confinés : la "continuité pédagogique" est-elle une illusion ? (Chapitre I/1)

Voilà déjà deux semaines que les établissements d’enseignement supérieur sont passés en mode "survie". Pour la plupart, ils l’ont fait sans y être préparés, et dans la précipitation. Très vite, un mot d’ordre a cependant émergé : celui de "continuité pédagogique", malgré la fracture numérique qui laisse de nombreux étudiants sur le bord de la route. Ou comment poursuivre sa mission coûte que coûte, dans un contexte radicalement différent, à la fois techniquement instable et anxiogène. Alors que les médias ont été submergés de communiqués vantant les solutions de telle entreprise, les capacités d’adaptation de telle école, ou la mise en ligne de milliers de contenus, AEF info a fait le choix de suivre un nombre limité d’établissements, sur le long terme : chaque semaine, nous vous livrerons leur "journal de confinement" sous l’angle de l’enseignement. Voici le Chapitre I.

Pexels - © Retha Ferguson

"Suivi au long cours de la crise sanitaire" : Le projet éditorial d’AEF info

 

Après les trois premières dépêches de "suivi au long cours" publiées en début de semaine sur le fil "Enseignement supérieur", qui se sont intéressées à la gestion de crise des établissements (lire ici, ici et ici), nous inaugurons aujourd’hui le versant "enseignement" de ce dossier, sur le fil d’information "Cursus et Insertion".

Chaque semaine, à partir du mercredi, l’équipe d’AEF info livrera à la sagacité de ses fidèles lecteurs les réflexions, solutions, inquiétudes, mais aussi les espoirs de la dizaine d’établissements - écoles de commerce, universités, écoles d’ingénieurs, IUT, etc. - qui ont accepté l’exercice du "journal du confinement". Il y sera question, au fil des épisodes, de continuité pédagogique, d’outils d’e-learning, de fracture numérique, de concours, d’examens à distance, de gestion des stages, mais aussi et surtout, de leçons pour l’avenir.

Car, s’il y a bien une certitude, en ces jours d’insécurité maximale, c’est qu’il y aura "un avant et un après Covid-19 pour l’ESR", comme l’assure l’un de nos interlocuteurs référents, Alain Goudey, directeur de la transformation digitale à Neoma Business school.

une première semaine marquée par l’impératif de "continuité à tout prix"

"On a l’impression que, face à la peur de l’ennui, nous nous sommes donné un accès illimité à tout, sans régulation. C’est open bar, sans limite." Le 24 mars, quelques jours après le début du confinement, et alors que les annonces de mise à disposition de contenus gratuits se sont multipliées dans tous les domaines - éducatif, culturel, bases de données, archives…- Alain Goudey, directeur de la transformation digitale à Neoma Business school, temporise : "L’accès au contenu, ce n’est pas le sujet, aujourd’hui. Le sujet, c’est comment on oriente et comment on accompagne nos étudiants face à cette pléthore d’outils, de plate-formes et de contenus."

la course à l’échalote

Et pourtant, depuis le début de la crise, l’urgence dans l’enseignement supérieur comme dans l’éducation semble avoir été de tout basculer, tout de suite, dans le monde virtuel. Comme si, du jour au lendemain, les parents pouvaient s’improviser enseignants, les professeurs spécialistes d’enseignement à distance, et les étudiants étaient devenus capables d’ingurgiter un cursus complet "sans contact".

L’univers des business schools a été le premier à entrer dans cette course au "tout numérique", avant même les fermetures de campus. Ainsi, dès le 10 mars, Rennes SB s’attribue par communiqué le titre de "première grande école à proposer tous ses enseignements à distance jusqu’à la fin de la crise sanitaire", et ce, à partir du 23 mars. Très vite, d’autres écoles lui emboîtent le pas, les universités restant, elles, plutôt discrètes à ce stade.

certains établissements ont anticipé les fermetures de campus

"Cela faisait plusieurs semaines que nous savions qu’il y avait un risque fermeture de l’école", illustre Stéphan Bourcieu, directeur de Burgundy school of business (BSB). "Nous avons anticipé en formant nos enseignants, avant le confinement, à l’enseignement à distance. Pour nous, c’est un vrai challenge, car notre modèle repose sur un face-à-face pédagogique – par petits groupes. L’enseignement à distance, lui, demande de connaître quelques techniques pour mobiliser les étudiants."

L’urgence est donc de former son personnel. L’école développe, en interne, des tutoriels pour aider ses équipes à produire les ressources de manière autonome. Elle nomme une quinzaine de référents qui aident les enseignants moins à l’aise, voire "paniqués". Le challenge est réel : "Au total, nous avons calculé que nous avons 6 000 heures de cours à produire", précise Stéphan Bourcieu. "Cela veut dire 1 000 heures par semaine – sans compter les évaluations et le coaching en ligne."

Dans ce vaste mouvement de repli vers le monde virtuel, l’université n’est pas en reste. À AMU, par exemple, dès la première semaine de confinement, "les enseignants ont proposé plus de 1 000 nouveaux cours sur notre plateforme Moodle, qui en contenait déjà 8 000", relate Lionel Nicod, vice-président formation d’Aix-Marseille Université. "Les formations les plus habituées ont quasiment basculé l’intégralité des cours lors de la semaine dernière pour les quatre prochaines semaines à venir. Certaines débutent et ont uniquement numérisé la semaine suivante."

former les profs en urgence

Mais les enseignants-chercheurs sont loin d’être tous des "geeks"… Au collège de sciences et technologie de l’université de Bordeaux, à l’exception de deux parcours de master ouverts à distance et en formation continue (Miage et aéronautique), le e-learning ne faisait pas tout à fait partie de la "culture maison". Dès le 17 mars, un espace Moodle a été mis en place pour que les équipes pédagogiques puissent y échanger outils et bonnes pratiques, via un forum, raconte le directeur du collège, Pascal Lecroart.

Elles peuvent y trouver des tutoriels pour l’utilisation de Moodle et pour l’animation d’une classe virtuelle. 250 des 700 enseignants du collège se sont abonnés à cet espace, preuve d’une "mobilisation très forte de la communauté", estime le directeur. La mission d’appui à la pédagogie et à l’innovation d’UBx leur diffuse en outre, tous les jours depuis le début du confinement, une lettre d’information avec des outils, des conseils et des tutoriels.

"Notre stratégie est de cibler les enseignants les plus rétifs au numérique", indique pour sa part Benjamin Moignard, maître de conférences à l’université Cergy-Pontoise, chargé du développement de l’axe numérique à l’Inspé de Versailles, l’un des rares Inspé à bénéficier d’un service d’enseignement à distance et de formateurs. "Il a aussi fallu former ces formateurs à l’enseignement à distance. Pour cela, des webinars ont été organisés au niveau de l’Inspé, puis de l’université." Tout cela dans un contexte technique instable, puisque "dans un premier temps, la plateforme interne de l’université n’a pas tenu face aux trop nombreuses demandes de connexions, et les premiers jours de confinement ont été compliqués", témoigne Benjamin Moignard.

"gérer la scolarité à distance avec des outils qui ne sont pas faits pour ça"

Centrale Marseille a elle aussi tenté d’anticiper le confinement. Sa direction de la pédagogie et de la formation a créé des tutoriels et mis à disposition des outils de captation de cours. "Mais c’est allé trop vite. Et on a vite compris que chacun allait surtout faire comme il pouvait, avec ses contraintes personnelles", reconnaît sa directrice, Carole Deumié.

La première semaine, l’école marseillaise a donc surtout "géré l’urgence". "Notamment, nous nous sommes assurés que tout le monde avait de quoi se connecter, en particulier chez les administratifs qui n’ont pas l’habitude de travailler à distance, contrairement aux enseignants. On se retrouve donc à gérer la scolarité à distance avec des outils qui ne sont pas faits pour ça. On découvre comment ça marche."

Face à l’impératif de "remplir le vide" et de "continuer comme avant", nombreuses sont aussi les écoles et les universités à avoir tenté de temporiser. Les cours ont ainsi été stoppés au moins pendant la première semaine de confinement à plusieurs endroits, comme à BSB ou à Neoma. Les "vannes pédagogiques" n’ont été rouvertes que le lundi 23 mars, après ce "sas nécessaire pour s’organiser, structurer le télétravail des professeurs et des collaborateurs, et laisser le temps aux étudiants de rentrer chez eux", raconte Alain Goudey.

assurer la continuité dans un temps de rupture, le grand paradoxe

Mais sur les forums, dans les listes de discussion, dans les pages "opinion" des médias et sur les réseaux sociaux, nombreux sont les professeurs à s’interroger sur la faisabilité réelle de cette fameuse "continuité pédagogique".

Ainsi de Claire Pignol, maître de conférences en économie à l’université Paris-I, qui signe dans Libération du 23 mars, une tribune intitulée "A l’heure du coronavirus, enseigner ou faire semblant ?", dans laquelle elle écrit : "On nous propose de transcrire nos notes de cours, de faire des enregistrements audio ou vidéo, jusqu’à des cours où les étudiants connectés pourraient intervenir. Imaginer que des notes de cours retranscrites à la hâte pourraient se substituer aux cours, c’est méconnaître ce que nous a appris l’écriture d’articles et d’ouvrages, manuels compris : des notes de cours qui guident un enseignant ne font pas un texte accessible. Un contenu ne se transmet par écrit qu’après beaucoup de travail."

"Ce qui est vrai des textes l’est sans doute des autres formes de diffusion, audio ou vidéo", poursuit-elle. "Pour qui n’a pas réfléchi sur ces formes et ne les a pas expérimentées, il est très sympathique et peut-être utile de faire des vidéos dans sa cuisine. Cela peut maintenir un lien avec nos étudiants, qui ne sont pas moins désorientés que nous dans cette crise, susciter leur curiosité. Mais cela n’a pas grand-chose à voir avec le travail universitaire."

"accueillir aussi le vide" que crée la crise, "plutôt que de le recouvrir"

À l’Ensad aussi, grande école de design parisienne, le concept de "continuité pédagogique" est discuté. "Il est évident que nous vivons un événement inédit et la première chose que cela me suggère est d’accueillir cet événement, de l’accueillir pleinement et donc d’accueillir aussi le vide qu’il crée, plutôt que de le recouvrir en saturant les étudiants de rendez-vous électroniques", écrit ainsi Paul Sztulman, professeur à l’Ensad, dans une "opinion" mise en ligne par l’école la première semaine. "Je passe rapidement sur la méfiance que nous devons avoir devant cette demande du télétravail dont les conséquences à long terme pourraient être très négatives. Mais, à temps exceptionnel, réponse exceptionnelle : comment ne pas l’admettre, évidemment !"


seule une minorité des étudiants est bien connectée

Des prises de conscience d’autant plus nombreuses que, au fil du temps, l’étendue de la "fracture numérique" se fait plus évidente. Pierre Mercklé, sociologue et professeur à l’université Grenoble Alpes, en donne une illustration, le 26 mars, sur son blog : dans un billet très documenté, basé sur sa propre expérience de l’enseignement à distance durant ces premiers jours de confinement, il relate les résultats d’un sondage mené auprès de ses étudiants "pour essayer d’évaluer leur capacité à suivre des cours à distance". "La conclusion reste quantitativement sans ambiguïté : seule une très faible minorité d’étudiants est parvenue à nous indiquer qu’elle se trouve dans des conditions générales permettant d’étudier correctement à distance", écrit-il à l’issue de son enquête.

la "fracture numérique" chez les étudiants, obstacle majeur à la continuité

Car depuis le premier jour de cette grave crise, les établissements affrontent l’un des sujets les plus sensibles du moment : la "fracture numérique". Quels que soient leurs efforts pour mettre en ligne tout ou partie de leurs formations, un pourcentage non négligeable de la population étudiante française est en effet, en ce moment même, privée des outils nécessaires à la mise en place de la "continuité pédagogique".

forfaits internet explosés, bandes passantes limitées…

Les difficultés sont avant tout techniques, comme le rapporte l’université de Caen Normandie, qui y accorde une attention particulière. Une enquête menée auprès des étudiants a ainsi permis d’identifier rapidement les manques, signalent Pierre Beust, vice-président délégué aux transformations pédagogiques, et Isabelle Duchatelle, vice-présidente en charge de la vie étudiante et du numérique. Une quarantaine de tablettes qui servaient aux épreuves ECNi, mais aussi des clés 4G et des cartes Sim ont été distribuées, ainsi que des ordinateurs portables pour les personnels. "Des commandes sont en cours", assurent-ils.

C’est que suivre des cours à distance, en particulier sous format vidéo, se révèle gourmand en bande passante comme en volume de données téléchargées. Les forfaits internet réduits dont disposent nombre d’étudiants atteignent rapidement leur limite, comme l’a souligné l’association des VP-Num (lire sur AEF info). Des discussions sont d’ailleurs en cours à ce sujet avec les opérateurs de téléphonie au niveau de la Dgesip.

Mais les limitations de bande passante se posent également pour des connexions "classiques" de type ADSL ou avec des box 4G lorsqu’elles sont utilisées à domicile par une famille confinée dont les parents télétravaillent et les enfants se connectent aux classes virtuelles. "Le problème est que tout le monde tire en même temps sur un réseau dimensionné pour des usages personnels, et la connexion devient vite très poussive", remarquent les VP de l’Unicaen.

"dès la deuxième semaine, nous perdions des étudiants"

À l’IUT en génie biologique de Sénart, les professeurs ont continué à faire l’appel, ce qui a permis de repérer les étudiants les plus fragiles. "Nous nous sommes aperçus que dès la deuxième semaine, nous perdions des étudiants", raconte Christophe Morin, qui enseigne eu sein du département "génie biologique" de cet IUT. "Il s’agissait surtout d’étudiants qui avaient des problèmes de connexion, ou qui avaient épuisé leur crédit internet. Nous les avons contactés par téléphone et travaillons à trouver des solutions". De manière générale, au sein de l’IUT, c’est l’une des problématiques qui fera l’objet d’une attention particulière durant les prochains jours : "Nous sommes en train de voir avec chaque enseignant comment faire remonter les élèves fragiles", précise Amilcar Bernardino, directeur de l’IUT.

Même à Centrale Marseille, où les étudiants disposent tous d’un PC portable et "ont l’habitude de se connecter à la plateforme Moodle pour déposer des documents, faire de la gestion de projet, ou suivre des modules d’enseignement en soutien à l’enseignement présentiel", les soucis de connexion existent, note la directrice, Carole Deumié. "Ce que nous demande cette crise, c’est un grand bond en avant", reconnaît-elle.

"sans nouvelles de 20 à 30 % des étudiants"

En outre, la fracture n’est pas que "numérique", elle est aussi sociale et financière. Partout, l’heure est au recensement des étudiants isolés ou financièrement fragiles, ne serait-ce que pour garder un lien social, avant même de penser pédagogie. Pour les repérer, Aix-Marseille Université a diffusé un questionnaire par mail et sms à ses 52 000 étudiants de licence et de master. "Moins de 24 heures après, nous avions déjà reçu 20 000 réponses", indique Lionel Nicod, vice-président formation d’AMU.

"Nous allons créer des fiches individuelles et contacter ceux qui l’ont demandé. Ce matin, ils étaient déjà un millier à souhaiter un contact avec un psychologue, et un millier d’autres à faire état de difficultés financières, par exemple." AMU va aussi chercher à "repérer les étudiants qui ne travaillent pas, ce qui est d’autant plus dur que la taille de la promotion concernée est grande".

L’université de Bordeaux envisage de son côté un phoning auprès de tous ses inscrits et en son sein, le collège DSPEG (Droit sciences politiques économie gestion) vient de lancer un questionnaire auprès de ses 4 200 étudiants pour connaître leur situation et évaluer leurs difficultés (matérielles, pédagogiques et sociales). À l’échelle du collège sciences et technologie, les enseignants sont "sans nouvelles de 20 à 30 % de leurs étudiants depuis la fermeture de l’université, dans certaines formations", dit de son côté le directeur Pascal Lecroart. Mais il est difficile de savoir quel est le vécu de ces absents : s’agit-il d’étudiants fantômes ? De jeunes sans ressources numériques ? Pour eux, UBx a mobilisé des fonds spéciaux pour les aider à s’équiper ou à obtenir une meilleure connexion internet. Et le collège S&T envisage de leur proposer une "évaluation seconde chance", une fois le confinement passé.

"si la crise dure, il faudra revoir nos pratiques"

Finalement, même dans une école de commerce a priori privilégiée en termes d’outils et d’équipement de ses étudiants, cette "continuité pédagogique" est-elle à ce jour satisfaisante ? "Je pense que cela dépend beaucoup des cours", tranche Andreas Kaplan, directeur du campus berlinois d’ESCP Business school. "Les professeurs qui ont réussi à complètement repenser leur cours en présentiel, par exemple en les scindant en modules de 10 minutes, avec des pauses, etc., ont pris beaucoup de temps, mais là je crois que l’on peut parler de continuité pédagogique : les étudiants apprendront autant qu’en présentiel. Ceux qui ont simplement mis leurs slides en ligne et proposent une explication via Zoom n’obtiendront pas la même qualité."

Mais Andreas Kaplan l’assure : le "bricolage" actuel n’est pas tenable sur le long terme. "Si la crise dure au-delà du mois de septembre, il faudra revoir nos pratiques", dit-il. L’école se donne quelques semaines pour prendre les mesures nécessaires. "Il nous faudra alors mettre sur pied une task-force pour créer de véritables cours en ligne, avec des tracks pour chaque programme. Pour l’instant, nos étudiants acceptent la situation, mais ils seront moins compréhensifs à la rentrée et exigeront d’autres formats. Et cette qualité-là prendra plusieurs mois de travail. Nous devrons commencer tôt."

À suivre : Enseigner en temps confinés : Zoom, Discord, Teams… le nouvel abécédaire du supérieur (Chapitre I/2)

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