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Les entreprises à l’épreuve du coronavirus : quel rôle pour la RSE ?

À situation inédite, réactions inédites. Depuis le début de la crise du coronavirus, les entreprises font preuve d’engagement par des initiatives d’urgence au service de la société. Mais elles sont aussi particulièrement scrutées, tant leur responsabilité est grande en matière de santé des travailleurs et de bonne gouvernance. Dans ce contexte, AEF info s’est penché sur le rôle de la RSE au temps du coronavirus en interrogeant experts et directeurs du développement durable. Qu’il s’agisse de son lien avec la philanthropie. Ou de la place qui lui sera accordée pour préparer l’après-crise.

Les directions RSE auront beaucoup à apporter pour réfléchir à l'après-crise. Pixabay

"Avant de reconstruire, il faut éteindre l’incendie. Pour le moment, nous sommes dans la gestion de crise classique. Les entreprises sont en mode survie ou veille", constate auprès d’AEF info Fabrice Bonnifet, DDD de Bouygues et président du C3D (Collège des directeurs du développement durable), à propos de la crise sanitaire et économique qui frappe le monde du fait du coronavirus. Alors que le gouvernement français a instauré le 17 mars 2020 un confinement pour tenter d’endiguer l’épidémie de coronavirus, fermant écoles, commerces et autres activités jugées non indispensables à la nation, les acteurs économiques sous tension pour nombre d’entre eux sont appelés à l’exemplarité. Après la crise, les entreprises seront jugées sur leur comportement actuel et leurs actes, prévenait d’ailleurs Paul Polman, ancien PDG d’Unilever et actuel président de la Chambre de commerce internationale (lire sur AEF info).

D’abord, elles doivent se montrer irréprochables en assurant la protection de leurs personnels dont le télétravail n’est pas possible, même si masques et protection manquent dans les faits ; en maintenant, autant que faire se peut lorsqu’elles sont à l’arrêt, la rémunération de leurs salariés ; mais aussi, pour les plus grandes d’entre elles, en soutenant leurs sous-traitants et fournisseurs confrontés à des problèmes de trésorerie. Il leur est par ailleurs, si elles bénéficient de mesures d’aides de l’État, interdit de verser des dividendes aux actionnaires et déconseillé de verser des salaires exorbitants à leurs dirigeants.

s’interroger sur sa valeur ajoutée

Face à la crise sanitaire elle-même et aux besoins du secteur médical, les initiatives du secteur privé se multiplient (voir encadré) encouragées par l’exécutif qui ce mardi 31 mars, s’est fait le chantre de la souveraineté et de l’indépendance du pays en la matière.

Parmi les premiers à s’engager, le groupe L’Oréal a mis en place un plan européen de solidarité pour fabriquer du gel hydroalcoolique, pour geler l’ensemble des créances des TPE et PME de ses circuits de distribution, et pour raccourcir ses délais de paiement en systématisant le règlement comptant pour ses fournisseurs les plus fragiles. Par ailleurs, la fondation L’Oréal a fait un don d’un million d’euros ainsi que des kits d’hygiène et du gel hydroalcoolique à ses associations partenaires engagées dans la lutte contre la précarité.

"Les entreprises qui en ont la possibilité doivent jouer un rôle dans la crise, en réfléchissant à ce qu’elles peuvent faire pour contribuer. Chaque direction doit le faire dans son domaine, par exemple la direction RH sur la sécurité des employés, la direction achat avec ses fournisseurs. Les directeurs RSE peuvent s’interroger sur leur valeur ajoutée pour apporter des idées différentes : qu’est-ce qui ne serait pas fait si je n’étais pas là ? Dans notre cas, nous avons pensé à aider les plus fragiles", témoigne Alexandra Palt, DDD de L’Oréal.

"utilité de l’entreprise"

"Notre département a un rôle clé à jouer", confirme Vanessa Wright, vice-présidente en charge du développement durable au sein du groupe Pernod Ricard. "C’est en ces temps difficiles que notre engagement en matière de responsabilité sociale est de la plus haute importance. Il reflète notre volonté de contribuer de manière proactive au bien-être de nos communautés dans le monde entier." Le groupe de vins et spiritueux a ainsi fait don de 70 000 litres d’alcool pur au Laboratoire Cooper, premier fournisseur de gels hydroalcooliques en pharmacie.

De son côté le groupe de luxe LVMH s’est mobilisé pour fabriquer du gel hydroalcoolique en grande quantité et offrir dix millions de masques. "Très fière" de ces actions, la DDD du groupe et présidente de l’Orse, Hélène Valade, estime que cette "situation inédite" entraîne "des réactions inédites" comme la reconversion des activités productives des entreprises ou des participations financières. "Ces contributions incarnent l’utilité de l’entreprise dont on parle dans la raison d’être."

de la raison d’être théorique à la pratique

"C’est l’occasion pour les entreprises de transformer leur engagement et de passer d’une raison d’être théorique à une réponse concrète aux besoins sociétaux, à l’épreuve de la crise", corrobore auprès d’AEF info Frédérique Lellouche (CFDT), présidente de la Plateforme RSE.

Avant la pandémie, de nombreuses entreprises ont commencé à réfléchir à leur raison d’être et quelques unes à créer le statut de société à mission, dans le cadre de la loi Pacte, adoptée en mai 2019. La crise ramène aujourd’hui tous les acteurs à cette réflexion sur le rôle de l’entreprise. Va-t-elle marquer l’émergence de l’entreprise citoyenne ?

Nombre d’annonces depuis le début de la pandémie peuvent être rangées dans la catégorie de la philanthropie, notamment les dons de masques et d’alcool (pour produire des gels hydroalcooliques). D’autres correspondent à des "zones grises", notamment lorsqu’il s’agit de réorienter sa chaîne de production. La philanthropie et le mécénat, pratiques moins répandues dans la culture française qu’anglo-saxonne, devraient se retrouver en bonne place dans les rapports de développement durable des entreprises l’année prochaine. Ce qui interroge sur leur place dans la RSE.

"Ne pas assimiler La philanthropie à de la RSE"

Fabrice Bonnifet alerte sur ce point : "Il ne faut pas que la philanthropie soit assimilée à de la RSE. C’est de l’empathie, du bon sens, pour les entreprises qui en ont les moyens, de remplir cette dette morale envers la société. Le mécénat est important et existe depuis longtemps mais il ne faut pas confondre correction immédiate et prévention de long terme." Selon lui, "l’approche anglo-saxonne de croire que la RSE est de verser une partie de ses bénéfices pour s’absoudre de ses péchés est une erreur". "Le C3D, qui est l’école de la RSE, continuera à dire que c’est au contraire le changement du modèle d’affaires qu’il faut viser, et que les actions de mécénat doivent être séparées de la direction RSE, et plutôt être rattachées à la communication, car c’est de la communication."

De son côté, Elisabeth Laville, directrice du cabinet de conseil Utopies, juge que la philanthropie fait partie de la RSE et que la situation actuelle montre qu’il faut l’intégrer. "C’est le degré zéro, le premier pas de la RSE mais c’est utile."

D’après Alexandra Palt, pour être une entreprise "pleinement responsable", il faut agir sur deux volets : "La transformation durable de son business model, et la résolution des problématiques de notre temps." Cultiver la philanthropie est important car "un modèle uniquement basé sur l’exemplarité en interne revient à ne pas assumer son influence sur son écosystème", estime-t-elle.

une crise qui "bouscule tout"

Pour animer le débat, la Plateforme RSE va inviter ses membres à s’engager dans une réflexion collective sur la responsabilité d’entreprise face à la crise sanitaire. Dans des témoignages courts, ils pourront partager leur expérience de l’impact de la crise sur leur organisation et leurs idées sur la sortie de crise, qui seront ensuite relayées sur les réseaux sociaux pour alimenter le dialogue.

"C’est une crise sanitaire qui bouscule tout et questionne tous les acteurs. Des initiatives émergent qui pourraient inspirer les autres", avance Frédérique Lellouche. "Nous n’avons pas la prétention de faire un rapport avec des recommandations pour le moment, il est encore trop tôt. Mais nous souhaitons favoriser les échanges et la mutualisation afin de donner du sens et de ne pas être passifs face à cette crise." Quant au C3D, il prévoit déjà un débat sur la transition et la résilience des entreprises face aux crises lors de son campus annuel prévu le 8 juillet.

La menace de la crise climatique

Si les directions RSE se sentent impuissantes dans le feu de l’action, elles peuvent déjà préparer "le coup d’après". C’est là qu’est leur "valeur ajoutée" d’après Fabrice Bonnifet. "Il va falloir accélérer les démarches RSE post-crise en renforçant la résilience des territoires et l’indépendance des entreprises, autoproductrices de leurs ressources. Cette crise montre les limites de la mondialisation et de l’interdépendance : certaines industries et certains produits doivent échapper à l’économie de marché."

Plusieurs experts de la RSE voient cette crise sanitaire comme un "avertissement" et font le rapprochement avec la crise climatique. Le président du C3D souligne que les prochaines crises, notamment climatique, seront "bien plus meurtrières et moins ponctuelles". "Il faudra tirer les enseignements pour ne pas reproduire les mêmes erreurs. Revoir les paramètres économiques pour plus de sobriété."

"Sans avoir de boule de cristal, on peut dire qu’à la sortie de crise il faudra revoir le modèle de consommation frénétique", s’accorde à dire la DDD de L’Oréal "Mais il va surtout y avoir une grande prise de conscience de la vulnérabilité. Les scénarios climatiques et de biodiversité ne sont pas de la science-fiction, on doit écouter les scientifiques."

"Penser l’impensable"

Pour Hélène Valade de l’Orse, "nous sommes en plein dans un enjeu de non-anticipation alors que le risque de pandémie avait été pointé depuis longtemps par le Forum de Davos". "On ne peut pas ne pas faire le parallèle avec le climat. À la sortie de crise, il va falloir renforcer les méthodologies d’analyse de risque et les plans d’action, penser l’impensable."

La RSE aura beaucoup à apporter pour mener cette transformation urgente de la société. Des sujets au cœur de l’actualité avaient déjà été "amenés par les directions RSE", rappelle la présidente de l’Orse, comme le télétravail, le dialogue avec les parties prenantes — actuellement au cœur de la gestion de crise — mais aussi les systèmes de production. "Il faudra regarder si les boucles d’économie circulaire dans les territoires, qui ont créé des liens plus entre acteurs, sont plus solides. Y aura-t-il de la solidarité dans les chaînes d’approvisionnement alors que toutes les entreprises sont dans le rouge ? Est-ce que l’on va retomber dans un système productiviste à outrance pour rattraper le temps perdu ?"

RSE mise en sourdine ?

C’est la crainte de la sortie de crise : malgré l’utilité de la RSE pour parer à de futures crises, elle pourrait être mise en sourdine face aux besoins économiques criants. L’Orse, qui a maintenu toutes ses réunions, appelle déjà à mobiliser les réseaux RSE afin de "renforcer leur argumentaire" et "faire entendre une voix forte après la crise".

Selon Fabrice Bonnifet, il y a un "risque énorme" de mettre la RSE de côté. Il se remémore le Grenelle de l’environnement qui a été pénalisé par la crise économique qui a suivi en 2008, et de la volte-face de Nicolas Sarkozy avec sa célèbre phrase au salon de l’agriculture : "L’environnement, ça commence à bien faire". "J’ai peur qu’il y ait des réactions similaires et des discours conservateurs de certaines entreprises ou des politiques, avec Emmanuel Macron qui pourrait mettre de côté les objectifs climatiques face au cataclysme économique."

Avec la menace de récession qui plane, les acteurs de la RSE auront fort à faire pour s’assurer que les questions environnementales et sociales ne soient pas sacrifiées et pour veiller à maintenir les engagements et actions. Des ONG, comme CCFD-Terre solidaire, sont déjà en alerte. "Il va falloir se battre pour que les initiatives en cours ne soient pas rognées pendant la relance car ces enjeux sont fondamentaux pour éviter d’autres crises", souligne Swann Bommier.

Quelle contribution des entreprises ?

 

Les entreprises ont mis en place différentes catégories d’actions pendant la crise du coronavirus qui sont axées sur la santé et sécurité de leurs salariés, et d’autres sur la mise à disposition de ressources pour répondre à des demandes urgentes. Voici quelques exemples, non exhaustifs, d’initiatives prises par des entreprises de tous secteurs pour apporter leur contribution alors même que le gouvernement plaide désormais pour une relocalisation de la production d’une partie du matériel nécessaire aux soignants :

  • LVMH et L’Oréal mettent une partie de chaîne de production à disposition pour fabriquer du gel ;
  • Pernod-Ricard fournit au laboratoire Cooper de l’alcool nécessaire à la confection de gel ;
  • H&M et la marque française de jeans 1083 se mettent à la fabrication de masques ;
  • C&A donne 36 000 masques chirurgicaux ;
  • Accor met à disposition des hôtels aux soignants et aux SDF ;
  • JCDecaux affiche sur ses mobiliers urbains une campagne de soutien aux personnels soignants et un rappel des informations sanitaires ;
  • La SNCF offre la gratuité des trajets en TGV et Intercités pour les personnels médicaux ;
  • L’Opéra de Paris, Canal+ proposent des programmes gratuits ;
  • Arte a mis gratuitement à disposition sa plateforme éducative ;
  • MAIF a renforcé son dispositif de soutien scolaire ;
  • IBM lance une application pour mieux suivre la propagation du virus aux États-Unis, soutient la recherche des traitements du Covid-19, et propose des offres Cloud pour soutenir les entreprises face à l’augmentation de la charge des applications ;
  • Total met à disposition des établissements hospitaliers de France des bons d’essence utilisables dans les stations Total pour un montant pouvant aller jusqu’à 50 millions d’euros ;
  • Le PDG de Saint Gobain réduit son salaire à celui d’un chômage technique et fait don du reste à l’AP-HP ;
  • La maison Ba&sh reverse 25 % de ses ventes e-commerce pendant deux semaines à l’AP-HP ;
  • Crédit agricole et BPCE proposent le report de remboursement de crédit de certaines catégories de clients ;
  • Decathlon va distribuer 30 000 masques, qui après transformation, peuvent être reliés à un respirateur artificiel pour les patients atteints du coronavirus ou servir à protéger le personnel hospitalier, ainsi que 30 000 lunettes de piscine dans les établissements hospitaliers français.
  • Un consortium de quatre grands groupes industriels (le spécialiste des gaz industriels Air liquide, le spécialiste des équipements électriques Schneider Electric, l’équipementier automobile Valeo et le constructeur PSA) vise la production de 10 000 respirateurs d’ici à mi-mai…
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