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"Cette crise renforce la nécessité d’intégrer l'ESG dans l’évaluation des entreprises" (Sabine Lochmann, Vigeo Eiris)

"Il faudra veiller à ce que les plans de relance encouragent le développement des activités contribuant à la durabilité de notre société et à ne pas prendre la mauvaise route pour remédier à la crise économique. Les évaluations extrafinancières sont là pour éclairer ces décisions", remarque Sabine Lochmann, présidente de Vigeo Eiris depuis janvier 2020. Dans un entretien à AEF info, elle explique la manière dont son agence de notation réalise un suivi des pratiques ESG des entreprises durant cette période de pandémie. Elle revient également sur le rachat de Vigeo Eiris par Moody’s, la nécessité d'aboutir à un standard ESG et l'actualité européenne.

Sabine Lochmann, présidente de Vigeo Eiris Droits réservés - DR - Vigeo Eiris

AEF info : Quelles conséquences aura la pandémie sur l’évaluation extrafinancière ?

Sabine Lochmann : Cette crise renforce la nécessité d’intégrer des éléments extrafinanciers dans l’évaluation des entreprises afin de surveiller chaque catégorie de risques auxquels elles sont confrontées et qui ne sont pas couverts par l’évaluation purement financière. Il faudra veiller à ce que les plans de relance encouragent le développement des activités contribuant à la durabilité de notre société et à ne pas prendre la mauvaise route pour remédier à la crise économique. Les évaluations extrafinancières sont là pour éclairer ces décisions.

AEF info : Allez-vous faire une analyse spécifique pour évaluer le comportement des entreprises pendant la pandémie ?

Sabine Lochmann : Nous poursuivons notre monitoring quotidien des entreprises et regardons avec attention leurs comportements au regard de la crise liée au Covid-19.

Nous avons notamment réalisé une étude passant en revue 7 700 entreprises dans le monde entre le 30 janvier et le 24 avril, afin de recenser les controverses et les bonnes pratiques au regard de la situation actuelle (1). Il y a l’exemple de Danone, qui a sécurisé ses contrats de travail dans le monde jusqu’au 30 juin, ou encore d’Engie qui, avec plus de 2 000 salariés atteints du Covid, a décidé de privilégier le télétravail et de renforcer les mesures sanitaires. Il y a aussi certaines pratiques qui sont sujettes à controverses comme la production de masques répondant à un besoin urgent mais générant des déchets non maîtrisés.

À cette fin, notre méthodologie actuelle de notation n’a pas besoin d’être modifiée car elle permet déjà la remontée de toutes les informations nécessaires et attendues par les investisseurs pour – par exemple – suivre les récentes recommandations des PRI (voir encadré).

Les actions recommandées par les PRI

 

Les principes pour l’investissement responsable ont publié une déclaration fin mars pour donner des pistes aux investisseurs sur la manière de réagir à la crise du coronavirus. Le réseau international d’investisseurs propose d’établir des groupes de travail pour coordonner les débats, et liste sept actions immédiates :

  • Action 1. S’engager avec les entreprises qui n’arrivent pas à protéger la sécurité de leurs employés ou leur sécurité financière, et celles qui mettent la priorité sur le paiement des dirigeants et/ou des dividendes.
  • Action 2. S’engager avec les entreprises et les gouvernements qui profitent de la crise pour prendre des décisions de manière discrète en évitant le droit de regard (déforestation, conditions de travail).
  • Action 3. Réorganiser les priorités d’engagement afin de donner du temps aux entreprises pour gérer la crise.
  • Action 4. Utiliser leur voix publique pour encourager les gouvernements et les entreprises à prendre les mesures appropriées.
  • Action 5. Participer aux assemblées générales virtuelles pour poursuivre une supervision appropriée et mettre l’accent sur certains sujets comme l’urgence climatique.
  • Action 6. Être réceptifs aux demandes de soutien financier. Chaque cas demande une évaluation, mais si cela est faisable, les investisseurs devraient penser à offrir de la flexibilité.
  • Action 7. Maintenir un cap de long terme dans la prise de décision sur les investissements.

AEF info : Vous êtes devenue début janvier présidente de Vigeo Eiris, en remplacement de Nicole Notat, qui occupait cette fonction depuis 17 ans. Comment allez-vous travailler ensemble dorénavant ?

Sabine Lochmann : Nicole Notat reste présidente du conseil d’administration — elle était auparavant à la fois présidente de l’entreprise et présidente du conseil d’administration. Elle n’a donc plus de fonction exécutive mais elle reste, pour nous, très importante parce qu’elle poursuit son travail sur la gouvernance. Elle continuera à travailler sur des projets portant sur l’évolution de la réglementation applicable à l’ESG, en France et au niveau de l’Union européenne.

AEF info : Quel regard portez-vous sur l’étude de l’organisation de juristes Frank Bold, qui pointe un grand problème de qualité et comparabilité des données en Europe (lire sur AEF info?

Sabine Lochmann : Les informations ne sont pas nouvelles mais l’étude permet de poser quelques chiffres et d’établir plusieurs constats. Elle mentionne par exemple que les entreprises présentent des engagements globaux, généreux, à échéance lointaine, mais sans visibilité sur les étapes à franchir et sans plan d’action pour y arriver, ni déclinaison dans les politiques sociales ou de rémunérations. Ce sont des éléments que nous constatons aussi lors de nos évaluations.

Pour autant, concernant les entreprises cotées que nous suivons, nous observons une progression significative : en 2018, 54 % des sociétés cotées intégraient effectivement des données ESG de façon documentée. Le chiffre est passé à 62 % en 2019. Cela signifie que les acteurs se mobilisent pour parfaire leurs obligations, ou en tout cas la transparence des informations rendues publiques.

AEF info : Quelles sont vos priorités pour 2020, en tant que nouvelle présidente de Vigeo Eiris ?

Sabine Lochmann : Elles découlent des attentes de nos clients, qui sont en grande partie des investisseurs et qui souhaitent une couverture toujours plus grande, de la recherche actualisée et des solutions de pointe pour avoir accès à nos données. Mais également de plus en plus des émetteurs, qui sollicitent des notations ESG. Une évaluation peut leur servir de base pour matérialiser année après année leurs progrès, les actions précises engagées et satisfaire ainsi les investisseurs avec lesquels ils sont en relation.

À ce jour, une quarantaine d’entreprises nous a fait la demande. Elles peuvent ensuite choisir, ou non, de rendre cette notation sollicitée publique afin de donner une visibilité à leur engagement. Nous réfléchissons actuellement à un moyen de rendre ces évaluations publiques plus systématiquement car nous pensons que ce sera une façon de répondre au besoin de transparence.

Une autre priorité pour cette année concerne le développement de nos talents. Nous sommes près de 300, parmi lesquels une trentaine de nationalités, répartis dans une douzaine de pays. Nous avons cette volonté d’accélérer l’intégration au groupe Moody’s, qui est devenu notre actionnaire principal il y a quelques mois, pour offrir à nos salariés des parcours de carrière au sein de l’agence en tant que tel comme au sein de Moody’s.

Le dernier axe de travail concerne la reconnaissance de l’expertise unique de notre agence sur tous les marchés où nous opérons, et au-delà, en la rendant visible et accessible à tous les acteurs.

AEF info : Où en est l’évolution de votre modèle économique ? Quid du distinguo entre conseil t notation ?

Sabine Lochmann : Nous sommes une agence de notation donc nous ne pouvons pas faire de conseil : il s’agirait d’un conflit d’intérêts. En revanche, il est nécessaire de faire de la pédagogie sur les notes attribuées, de répondre aux demandes des émetteurs ou des asset managers pour qu’ils comprennent le contenu d’une notation. En général, en matière de reporting, de grands engagements sont pris mais les managers disent en voir trop rarement leur mise en œuvre. Le travail que nous faisons permet au management de s’approprier les informations qui sont dans la notation ESG. Ces données sont une manne pour poser un constat, des actions correctives et ensuite matérialiser des résultats.

Nous publions aussi des rapports sectoriels, intégrant les tendances observées, les bonnes pratiques, les controverses qui ont marqué le secteur pendant la période examinée… C’est une information très utile pour ceux qui pilotent des stratégies d’investissement ESG.

AEF info : Quel bilan dressez-vous pour Vigeo Eiris, un an après le rachat par Moody’s ?

Sabine Lochmann : J’ai rejoint ce groupe [en février 2019, en tant que directrice générale] car c’est une entreprise qui a des valeurs, et je le constate tous les jours depuis mon arrivée. C’est très important car vous avez la responsabilité d’évaluer la performance ESG d’entreprises qui sont sur des marchés ultra-compétitifs. Vous avez un impact immédiat sur le travail de toutes les personnes qui œuvrent quotidiennement pour améliorer leur entreprise. Les sujets environnementaux peuplent désormais l’agenda des comités de direction et font partie des raisons pour lesquelles les salariés rejoignent ou pas l’entreprise. Cette exigence pousse à la performance.

AEF info : Le rapprochement avec Moody’s a-t-il changé vos façons de faire les analyses ESG ?

Sabine Lochmann : Le fait d’être associé avec une agence de notation financière n’a pas fait évoluer notre méthodologie d’analyse de la performance ESG. Le groupe n’interfère d’aucune manière dans notre processus de notation.

Cependant, avec Moody’s, nous partageons la vision suivant laquelle nous devons contribuer à créer le standard ESG dont le marché a besoin. En outre, bien que les notations financière et extrafinancière soient par nature très différentes — la première avec un objectif d’évaluer la solvabilité de l’entreprise, la seconde basée sur l’analyse des risques de durabilité — nous avons pu constater que la notation de crédit et la notation ESG utilisent des sources d’information équivalentes pour remplir leur mission, générant des opportunités d’échanges entre nos analystes et les analystes financiers. Nos compétences sont complémentaires.

AEF info : La Commission européenne se penche actuellement sur le rôle des agences de notation ESG et leur indépendance. Pensez-vous que leur régulation serait une bonne chose ?

Sabine Lochmann : Les choses ne bougent que lorsqu’il y a des règles. Nous voulons être un partenaire pour accompagner cette démarche d’amélioration. Nous allons d’ailleurs contribuer à la consultation publique lancée par la Commission européenne (lire sur AEF info).

La démarche de standardisation est vertueuse, pour les investisseurs comme pour les émetteurs, et comme pour les agences de notation extrafinancière. Nous contribuerons à ce travail d’appréciation de la performance globale des acteurs financiers et économiques, sans oublier les États et banques centrales ou de développement.

AEF info : Que répondez-vous aux critiques des associations d’entreprises envers les agences de notation extrafinancière (lire sur AEF info) ?

Sabine Lochmann : Nous comprenons la pression à laquelle les entreprises sont confrontées en termes de reporting et de contribution aux processus de notation extrafinancière. Nous avons rendu publics en avril 2019 douze engagements de notre agence portant sur nos responsabilités, vis-à-vis des entreprises que nous évaluons, la qualité de nos services et nos processus d’amélioration continue. L’Afep a reconnu nos efforts. La contribution des entreprises dans nos processus de notation reste cependant clé pour permettre de fournir une évaluation transparente et exhaustive aux investisseurs. Malgré la charge, lorsqu’elles ont déjà effectué une tâche similaire et que les équipes sont formées, elles tirent grand bénéfice à travailler avec nous. Je pense que le projet européen pour un reporting plus harmonisé pourra contribuer à améliorer cet aspect de comparabilité d’une agence extrafinancière à l’autre, et que c’est une bonne chose.

AEF info : Quels seront les sujets qui vont émerger dans les années à venir selon vous ?

Sabine Lochmann : Nous allons suivre de près le sujet du devoir de vigilance qui va prendre de l’ampleur et qui est encore trop peu appréhendé par les acteurs. Il y aura aussi une bataille compliquée à mener sur "le long terme versus le court terme". Le reporting trimestriel incite les sociétés cotées à des décisions très court terme pour pouvoir satisfaire la Place, ce qui ne leur donne pas l’oxygène nécessaire pour engager des transformations pour le moyen et le long terme. C’est tout le sujet du rythme de la transition écologique.

(1) Depuis le début de la pandémie, Vigeo-Eiris a recensé 652 controverses liées au Covid-19, touchant 57 entreprises dans 22 pays différents. Le secteur des services semble être le plus exposé pour le moment, mais il y a aussi des problématiques dans le secteur de l'extractif et de la construction. La plupart des controverses concernent des entreprises européennes et américaines, et se concentrent sur les responsabilités sociales.

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Ioana Doklean, journaliste