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Gestion du stress, organisation du travail, prise de décision : quand les neurosciences s’invitent dans le monde du travail

Qu’est-ce que les neurosciences, et que peuvent-elles apporter à l’homme et à l’entreprise ? Alors que le monde du travail s’appuie de manière croissance sur les connaissances existantes sur le cerveau humain et son fonctionnement, certaines entreprises commencent à s’en saisir pour inciter les collaborateurs à apprendre autrement, à mieux gérer les situations de travail difficiles, ou encore à prendre des décisions en maîtrisant mieux leurs émotions.

Les neurosciences visent à étudier l'ensemble du système nerveux Unsplash - Robina Weermeijer / Unsplash

Ils n’étaient pas forcément faits pour se rencontrer, ni s’entendre. Les neurosciences et le monde du travail commencent toutefois à tisser des liens. Encore très timide au niveau opérationnel, cette relation est aujourd’hui rendue concrète dans différents ouvrages très sérieux.

"Les neurosciences nous aident à comprendre les grandes fonctions de notre cerveau, qui sont la vision, la mémoire, le langage, le raisonnement, la motivation ou encore les émotions, et à créer un terreau fertile pour avoir de meilleures compétences", explique Bernard Anselem, médecin, et coauteur du livre Les talents cachés de votre cerveau au travail (1). Selon lui, alors que l’interaction entre neurosciences et travail n’est étudiée que depuis peu dans les publications scientifiques, "il était intéressant de "dresser des ponts entre les avancées extraordinaires dans ce domaine et l’expérience pratique".

D’autant plus que cela fait peu de temps que l’on peut observer ce qui se passe vraiment dans notre cerveau. "Avant, nous pouvions observer le cerveau humain de manière très superficielle. Depuis quelques années, on peut observer de façon claire et non invasive ce qui s’y passe lors d’une situation donnée", note le médecin. "Le monde de l’entreprise est également dans un tournant", soutient Emmanuelle Joseph-Dailly, coauteur du livre. Selon elle, les consultants ne disposaient pas jusqu’ici de science dure, de preuves scientifiques pour appuyer leurs préconisations en matière de management par exemple. Aujourd’hui, ils peuvent se fonder sur une base solide.

À L’origine, les Émotions

Les neurosciences peuvent ainsi aider, par une prise de conscience, "à travailler sur l’épuisement au travail, la prise de décision en situation complexe, la gestion du stress, l’amélioration de la qualité des relations humaines, l’adaptation au changement permanent ou encore les motivations qui résistent à la lassitude", renchérit Bernard Anselem. Dans ce cadre, les neurosciences sont en premier lieu en lien avec l’exploration de nos émotions. "Les émotions sont beaucoup plus importantes qu’on ne l’imagine. Lorsqu’on reçoit une information, on l’analyse d’abord sur le plan émotionnel, à savoir 'j’aime' ou 'je n’aime pas'. Les émotions sont donc essentielles et précèdent la pensée. Le but est alors de limiter le développement des pensées négatives, et d’avoir un recul de celles-ci sur le fonctionnement cérébral. Les thérapies comportementales visent cela depuis des siècles, mais se sont développées ces dernières décennies. Si l’on arrive à guérir des pathologies lourdes grâce à cela, on peut arriver à agir sur des situations de travail également", affirme Bernard Anselem.

"On sait par exemple que plus une personne est en situation de tension, plus son cerveau va avoir tendance à se réfugier dans des comportements automatiques. Dans le monde de l’entreprise, on essaie donc de jouer sur les changements de comportements, déclenchés souvent par un déclic émotionnel", poursuit Emmanuelle Joseph-Dailly, précisant qu’il est nécessaire de travailler par petits pas pour impulser des changements comportementaux réels. 

AMÉLIORER L’EXPÉRIENCE COLLABORATEUR

 

"Nous aidons les entreprises et les administrations à améliorer l’expérience collaborateur, dans le cadre de leurs décisions et de leur investissement en matière d’aménagement des espaces de travail, d’organisation, de rythmes de travail ou encore de gestion des émotions."

Gaetan de Lavilleon, fondateur du cabinet Cog’x

 

Au sein du cabinet de conseil Cog’X, on exploite les connaissances des neurosciences et des sciences cognitives pour aider les entreprises à faire avancer leurs collaborateurs. Docteur en neurosciences, Gaetan de Lavilléon, son fondateur, s’est intéressé au monde de l’entreprise après avoir consacré cinq ans à la recherche. "Nous aidons les entreprises et les administrations à améliorer l’expérience collaborateur, dans le cadre de leurs décisions et de leur investissement en matière d’aménagement des espaces de travail, d’organisation et de rythmes de travail, ou encore de gestion des émotions et de prise de décision", explique-t-il, précisant qu’une partie importante du travail consiste pour le moment à faire de la sensibilisation auprès des directions et des salariés eux-mêmes.

Un accompagnement qui passe également par "des études, pour évaluer l’impact humain d’un mode d’organisation ou d’une transformation, comme le passage de la semaine de 5 jours à celle de 4 jours", confie le chercheur. Pour lui, l’intérêt des entreprises pour les neurosciences est en croissance, surtout dans le champ de la formation. "Nous allons par exemple mettre en place des ateliers sur les soft skills, telles que la collaboration. Ce ne sont pas de nouveaux thèmes de formation et les recommandations finales ne seront pas forcément toutes différentes que celles que ferait un consultant plus 'classique', mais grâce aux neurosciences, nous pouvons nous appuyer sur des connaissances scientifiques pour expliquer des fondamentaux et ainsi donner du sens aux changements qui doivent être opérés et faciliter l’engagement. Si l’on prend l’exemple de l’empathie, nous savons que plus on monte en hiérarchie, moins on en fait preuve. On questionne alors le rapport avec les collaborateurs. Grâce à des exercices, nous aidons les managers à se mettre à la place d’autrui", explique Gaetan de Lavilléon.

À l’Institute of NeuroCognitivism encore, on aide les entreprises à "améliorer leurs pratiques", explique Jean-Louis Prata, son directeur R&D. "Nous leur proposons des formations pour développer l’intelligence adaptative des individus qui y travaillent, alors qu’ils font face à des situations changeantes. Nous avons tous les ressources mentales qui nous permettent de nous adapter, tout en restant sereins, malgré les situations stressantes", explique-t-il.

L’institut a même développé un outil, baptisé VIP2A PRO, qui permet aux entreprises d’identifier les leviers de motivation des candidats qui souhaitent intégrer un poste de travail. "L’outil permet, via un questionnaire, d’identifier les moteurs de motivation durables, ceux qui font que l’on se lève le matin avec enthousiasme, et les moteurs de motivation conditionnels, c’est-à-dire ceux qui font que l’on va faire quelque chose si on obtient une contrepartie", avance Jean-Louis Prata.

Grâce à l’outil, les meilleurs talents vont pouvoir être identifiés et favoriser une adéquation parfaite aux aspirations du poste proposé. Cet outil est par exemple utilisé par Monkie Tie. "Le but des neurosciences va être ici de faire le tri entre les différents types de motivation existants, et de mieux recruter et développer les talents", poursuit le directeur de la R&D.

DÉVELOPPER LES COMPÉTENCES

Un objectif également poursuivi par le Crédit Agricole et son institut de formation, l’Ifcam, qui sensibilise collaborateurs et formateurs aux apports des neurosciences. "À l’Ifcam, nous nous intéressons aux neurosciences depuis 2017. Nous avons emménagé sur un nouveau campus à Montrouge, où nous avons installé un showroom, dont l’objectif est de donner à voir la manière dont nous allons former demain", explique Christelle Chappaz, directrice de l’expérience apprenante à l’Ifcam.

 

"50% des interruptions que l’on vit au travail sont dues à notre propre comportement : les pensées parasites, les contrariétés, les sollicitations auxquelles on répond, le fait d’emmener son téléphone en pause pour répondre à quelques mails". Tant de perturbateurs "que l’on peut gérer autrement pour retrouver la concentration et l’attention nécessaire pour mieux travailler"

Christelle Chappaz, directrice de l’expérience apprenante à l’IFCAM

 

Plusieurs grands thèmes de travail sur les neurosciences ont été développés à l’Ifcam : la mémoire, l’attention, l’émotion, la collaboration et la créativité. Ces sujets sont abordés au travers de présentations, de conférences ou d’ateliers. Dans l’enceinte du showroom et dans les espaces de formation, des expositions ont été proposées aux collaborateurs, dont une sur le cerveau. "Nous souhaitions aider les formateurs et les collaborateurs à comprendre comment fonctionne le cerveau et comment on peut apprendre mieux", explique Christelle Chappaz. But de toutes ces démarches : "permettre un meilleur développement des compétences des collaborateurs du groupe", dans un contexte où le Crédit agricole se veut une entreprise "100 % digitale et 100 % humaine". 

Autre module développé en collaboration avec Cog’x : celui sur les rythmes de travail. "50 % des interruptions que l’on vit au travail sont dues à notre propre comportement : les pensées parasites, les contrariétés, les sollicitations auxquelles on répond, le fait d’emporter son téléphone en pause pour répondre à quelques mails". Autant de perturbateurs "que l’on peut gérer autrement pour retrouver la concentration et l’attention nécessaires pour mieux travailler", assure Christelle Chappaz.

Pour le moment, ce sont surtout les grandes entreprises, plus matures, et qui ont les moyens d’y investir de l’argent, qui ont recours aux neurosciences, explique Gaetan de Lavilléon, précisant qu’elles ont également les méthodes de prévention permettant de repérer les signaux faibles et détecter les risques psychosociaux.

Et si l’engouement est croissant dans le monde du travail, il ne faut pas s’y tromper. "Les neurosciences peuvent également être accompagnées par de fausses promesses, et certains recours aux neurosciences n’en sont pas vraiment, comme l’exemple du cerveau gauche et du cerveau droit, et les conclusions que l’on en tire, à savoir qu’ils correspondent à une prétendue créativité ou rationalité des personnes. En tout cas, si les neurosciences sont bien utilisées, elles peuvent avoir un réel impact", explique le chercheur.

(1) Les talents cachés de votre cerveau au travail : Comment les neurosciences peuvent-elles nous aider à mieux vivre le monde du travail ? de Bernard Anselem et Emmanuelle Joseph-Dailly, éditions Eyrolles, décembre 2019, 280 pages, 22 €, ISBN 978-2-212-57316-9

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