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La taxonomie parmi les dossiers les plus "urgents" de Finance for tomorrow (Thierry Déau, président)

PDG et fondateur de Meridiam, une entreprise spécialisée dans l’investissement et la gestion d’actifs des infrastructures publiques, Thierry Déau a été nommé président de Finance for tomorrow en octobre dernier. Il a officiellement succédé à Philippe Zaouati à l’occasion de la 5e édition du Climate finance day qui s’est tenue le 29 novembre 2019 au palais Brongniart. Interrogé par AEF info, Thierry Déau présente les trois grands principes qui structureront sa feuille de route et explique comment il voudrait travailler avec les ONG et les syndicats. L’un de ses dossiers les plus urgents est celui de la taxonomie, qu’il estime non opérationnelle "en l’état actuel". "Je pense que la consultation publique est le bon moment pour avoir un dialogue avec la DG Fisma", déclare-t-il.

Thierry Déau, président de Méridiam et de Finance for tomorrow Droits réservés - DR - Finance for tomorrow

AEF info : Vous prenez officiellement les rênes de Finance for tomorrow à l’occasion du Climate finance day (lire sur AEF info). Quels sont les défis auxquels doit faire face votre organisation ?

Thierry Déau : Ces défis ne sont pas internes : c’est rendre la finance verte et durable et faire de la place de Paris un exemple en la matière. Avec Finance for tomorrow, nous avons la chance d’avoir une organisation qui réunit beaucoup d’acteurs différents : assureurs, banques, sociétés de capital-investissement… Ce foisonnement de visions, d’approches et de produits est plutôt une bonne chose. Je n’aime pas trop la standardisation. Je pense que nous pouvons être un peu darwiniens : les meilleures pratiques sortiront par le haut. Il ne faut pas mener une guerre de tranchées, sur les questions de méthodologies par exemple.

AEF : "Financer une transition juste" est le thème du Climate finance day 2019. Comment le définissez-vous ?

Thierry Déau : C’est selon moi l’intégration dans la transition écologique de tous les ODD. S’ils ne sont pas tous intégrés, on se déconnecte de la société et on peut avoir un effet gilets jaunes. Au niveau de la finance plus particulièrement, cela se concrétise par les produits proposés et leur prise de risque associée, parfois nécessaire.

Quand les modèles économiques restent compliqués à équilibrer, il ne faut pas hésiter à recourir à la "blended finance", c’est-à-dire à mixer des fonds publics et des fonds privés. C’est dans ce sens que la Commission a travaillé au plan Juncker, avec un système de garanties pour créer un effet de levier sur le financement public et permettre de prendre plus de risques. C’est exactement la philosophie qu’il faut appliquer partout. Utiliser les fonds publics pour dérisquer, pour rendre possibles des modèles économiques et mobiliser au maximum des fonds privés [Thierry Déau a participé à la rédaction du rapport écrit par Pascal Canfin et Philippe Zaouati, qui porte notamment cette recommandation (lire sur AEF info)].

AEF info : Vous êtes en train de travailler à votre feuille de route en tant que président de FFT pour les deux années à venir. Pouvez-vous nous en présenter les grands axes ?

Thierry Déau : Nous restons une organisation de bénévoles, avec quelques permanents, donc nous ne pouvons pas tout faire. Les groupes de travail se focaliseront désormais sur un ou deux sujets, sur lesquels ils rendront compte annuellement.

Ma feuille de route sera construite autour des trois grands principes : agir maintenant ("acting now"), partager les expériences ("sharing experience") et mesurer les impacts ("measuring impact"). À partir de ces principes seront déclinées les priorités.

Le premier volet — agir — signifie qu’il faut prendre maintenant des initiatives claires et concrètes, que ce soit sur les produits, avec ses salariés, ses clients… Ensuite il faut partager les expériences de ces actions pour faire émerger les meilleures pratiques mais aussi pour influencer. Dans ce débat complexe, scientifique et en même temps très émotionnel, nous avons besoin d’expériences concrètes, de réalisations de terrain, pour faire un retour vers la régulation. Des expériences concrètes pourraient par exemple permettre de confronter à la réalité la taxonomie qui, en l’état actuel, n’est pas opérationnelle. Elle présente encore quelques lacunes et en l’occurrence, elle ne prend pas en compte assez tous les ODD.

Le troisième grand principe est la mesure des impacts. Ce n’est pas facile mais il faut le faire. Chez Meridiam, nous avons mis un an et demi pour élaborer deux instruments de mesure, l’un sur la traçabilité de l’empreinte carbone de tous nos investissements, l’autre sur la mesure de l’impact par rapport au référentiel des ODD. Nous développons aujourd’hui un troisième outil, en collaboration avec l’AFD et un certain nombre de membres de FFT, sur la mesure de la contribution des portefeuilles d’investissement à l’objectif 2°C. Il nous reste encore trois à six mois de travail avant qu’il ne soit prêt.

AEF info : Vous venez d’évoquer la taxonomie. Comment pensez-vous pouvoir influencer les travaux de la Commission européenne sur la finance durable ?

Thierry Déau : Je pense que la consultation publique est le bon moment pour avoir un dialogue avec la DG Fisma. Comme je l’ai dit plus haut, nous pourrions apporter des données concrètes pour l’aider à rendre ce dispositif plus digeste, pour intégrer l’aspect transitionnel. Les institutions qui gèrent un trillion d’euros ne vont pas y arriver du jour au lendemain. Il faut qu’il y ait des étapes.

AEF info : Les Amis de la Terre et Oxfam ont publié leur traditionnel rapport (1) sur les banques à l’occasion du CFD. Comment souhaiteriez-vous travailler avec les ONG ?

Thierry Déau : Avec un vrai dialogue transparent, des conversations d’adultes. Il ne s’agit pas d’influencer les résultats mais de se mettre d’accord sur ce qui est mesuré, sur quelle période… D’ailleurs, pourquoi faire un focus sur les banques françaises ? Aujourd’hui, ce sont peut-être celles qui font le plus sur le marché. Les banques américaines sont à peu près deux fois plus toxiques en carbone que les françaises.

Nous sommes loin d’être parfaits mais il ne faut pas la stigmatiser en permanence. Il faut renforcer les progrès, sans être complaisant.

AEF info : Et avec les syndicats ?

Thierry Déau : On les entend très peu. J’étais sincère quand je demandais à Laurent Berger [secrétaire général de la CFDT, invité à s’exprimer en ouverture du CFD] s’il y aurait une façon de se réunir autour de la table pour instaurer un dialogue direct entre la finance et les syndicats et éviter les logiques d’affrontement. Il y a trop de jeux de rôle dans les institutions publiques prévues à cet effet.

AEF info : Quels seront vos premiers dossiers sur la table en tant que président de FFT ?

Thierry Déau : La taxonomie présente un caractère d’urgence. Nous devons aider les fédérations à porter des retours concrets. Par ailleurs, l’observatoire des réalisations et des actions des acteurs de la place financière de Paris, annoncé en juillet dernier, ne fait que commencer (lire sur AEF info). Nous avons obtenu le cofinancement de l’Union. Il faut le réussir parce qu’il répond à deux des trois axes de la feuille de route : le partage et la mesure.

De façon générale, pour lutter contre cette éco-anxiété, il faut agir. Agir à tous les niveaux.

(1) "La colossale empreinte carbone des banques : une affaire d’État" (Les Amis de la terre et Oxfam, novembre 2019)

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Ioana Doklean, journaliste