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Les violences conjugales vont être leur "quotidien" : à Dijon, les élèves gendarmes se forment à l'accueil des victimes

"Vous serez intégrés en unité le 9 décembre. Peut-être que le 10 décembre, vous aurez à gérer des violences conjugales." C’est la mise en garde de l’adjudant Sébastien Blondeau aux futurs sous-officiers de gendarmerie en formation à l’école de Dijon. AEF info a assisté à deux sessions au mois de novembre 2019. Le module vise à inculquer des notions de base, testées ensuite lors d’une mise en situation. Une victime frappée par son conjoint se présente à la brigade, le gendarme chargé de l’accueil doit gérer l’affluence et composer avec les effectifs disponibles. Les enjeux sont nombreux : être à l’écoute de la victime pour recueillir un maximum de renseignements et détecter les traumatismes, faire constater les blessures, rendre compte de l’entretien à l’officier de police judiciaire, et protéger la victime.

Des élèves sous-officiers de l’école de Dijon réalisent une mise en situation pour tester leurs connaissances sur l'accueil des victimes de violences conjugales, vendredi 15 novembre 2019. AEF

Pendant deux heures, jeudi 7 novembre 2019, les élèves sous-officiers l’école de gendarmerie de Dijon se prêtent au jeu des questions-réponses animé par l’adjudant Sébastien Blondeau. Aujourd’hui, le module "contact", dédié à l’accueil dans les brigades de gendarmerie, est consacré aux violences intrafamiliales. Ce volet théorique aborde les notions de base à maîtriser : définition des violences familiales, dont les violences conjugales ; examen des diverses formes de violences – physiques, verbales, psychologiques, financières voire religieuses – ; des causes – abus d’autorité, jalousie excessive, chômage, alcoolisme, drogue… - ; description du cycle de la violence.

Le formateur insiste plus particulièrement sur l’influence des violences sur le discours de la victime. En situation de "stress traumatique", son cerveau, bien souvent, n’arrive pas à analyser correctement le danger, d’où un récit qui semble "fluctuant, peu convaincant". "C’est ce manque de précision qui doit éveiller la curiosité des enquêteurs", alerte l’adjudant. Selon les associations d’aide aux victimes, le manque de précision du témoignage est, trop souvent encore, invoqué par les forces de l’ordre pour, au contraire, écarter une plainte.

Au sein de cette promotion, certains ex-gendarmes adjoints volontaires reconnaissent avoir déjà entendu des discours de collègues lassés qu’une femme vienne régulièrement dénoncer les violences qu’elle subit, estimant qu’elle "n’a qu’à quitter son mari". Autre point d’attention : "Tous les milieux sociaux" sont touchés par les violences conjugales, y compris des femmes de classe privilégiée qui vivent dans la dépendance financière de leur mari, rappelle Sébastien Blondeau.

"On ne juge pas"

"Qu’est-ce qu’on fait devant la victime ?" demande le formateur. "On ne… ?" "Juge pas !" répondent en chœur les élèves gendarmes. La fin de ce cours théorique est consacrée à la posture professionnelle lors de l’accueil : isoler la victime, la mettre à l’aise, l’écouter sans l’interrompre, faire preuve d’empathie, la conforter dans le bien-fondé de sa démarche, s’informer et rendre compte des éléments relevés auprès du supérieur hiérarchique. Le formateur incite enfin ces "monogalons" à se manifester dès leur affectation dans les unités s’ils souhaitent devenir des "référents violences intrafamiliales".

Les violences conjugales vont être "votre quotidien", les prévient Sébastien Blondeau. "Faites votre métier comme vous devez le faire. Quand il y a un féminicide, à la radio, vous entendez la famille dire que la victime est allée dix fois à la gendarmerie. Ce n’est pas possible. J’espère que je ne vous retrouverai jamais dans cette situation. Vous êtes les mieux formés de la gendarmerie, à vous de faire passer le message." Et l’adjudant d’ajouter : "J’ai refroidi l’ambiance et je la refroidirai encore."

Gérer les usagers selon la priorité

Une semaine plus tard, vendredi 15 novembre 2019, la promotion passe au volet "pratique". Le but ? Vérifier que les principes de prise en charge d’une victime de violences conjugales ont été assimilés. Les "acteurs" sont tous des élèves qui seront affectés en gendarmerie départementale. Deux cas de figure sont joués, avec le même scénario de départ : une jeune femme passe la porte de la brigade et s’avance vers l’accueil. Un homme, arrivé avant elle pour obtenir des informations sur le recrutement en gendarmerie, lui fait comprendre qu’elle doit attendre son tour. Gênée, elle tourne la tête et laisse entrevoir un œil au beurre noir, mal dissimulé par des lunettes de soleil.

Dans la première mise en situation, un gendarme assure l’accueil (le "plastron") et une collègue féminine travaille dans un bureau séparé. Dans le deuxième cas, une gendarme joue le rôle du plastron. Elle est seule à la brigade, avec plusieurs usagers à accueillir, et doit gérer des demandes plus ou moins urgentes. Dans une autre salle, le reste de la promotion et le formateur suivent l’exercice sur un écran avant un débriefing.

La première mise en situation commence. À l’arrivée de la victime, le gendarme masculin donne de la documentation au premier visiteur pour le faire patienter et, après avoir vu l’œil marqué de la victime, l’oriente directement vers sa collègue dans le bureau isolé. Dans le second cas, la gendarme, seule à l’accueil, échange quelques mots à voix basse avec la victime, lui demande de patienter quelques instants. Elle oriente le jeune homme intéressé par le recrutement au sein de la gendarmerie dans le bureau donnant sur l’accueil et lui conseille de se renseigner sur le site de la gendarmerie ou du Centre d’information recrutement. La gendarme prend ensuite en charge la victime dans le bureau isolé.

Proposer un interlocuteur féminin

Ce premier contact est décortiqué. Le formateur estime que dans le premier cas de figure, le plastron n’aurait pas dû orienter directement la victime auprès de sa collègue. "Il faut proposer à la victime de voir une gendarme féminine", et non l’imposer, suggère Sébastien Blondeau. "Elle a fait le plus dur, elle a poussé la porte de la brigade, peut-être qu’elle se sent rassurée avec vous", explique-t-il à l’élève jouant le rôle du "plastron". Une orientation systématique des victimes vers des femmes gendarmes pourrait aussi se heurter à la faible féminisation de la gendarmerie – 19 % dans l’ensemble, 15 % chez les sous-officiers.

Autre remarque du formateur : le plastron n’a pas demandé à sa collègue si elle était disponible. "Mais même si je travaillais sur une autre procédure, la victime de violences conjugales est prioritaire !" réagit la gendarme. Dans la deuxième mise en situation, le formateur souligne un sans-faute : la gendarme a su donner l’information au premier usager et a rapidement reçu la victime.

De "l’empathie" dès le premier contact

Lors de l’entretien avec la victime, dans les deux cas, les gendarmes isolent la victime dans un bureau séparé, ferment la porte, la mettent à l’aise, lui proposent un verre d’eau. Après avoir pris son identité, elles la laissent s’exprimer en prenant des notes. L’écoute est active. Dans chaque cas également, la gendarme félicite la victime pour sa démarche. Le formateur salue leur "empathie". L’élève qui joue le rôle de la victime le confirme : les deux militaires l’ont "rassurée".

Chacune des gendarmes interroge ensuite la victime à l’aide du "questionnaire d’accueil dans le cadre de violences au sein du couple", afin de connaître en détail les violences subies et leur fréquence (1). Ce questionnaire, distinct de la grille d’évaluation élaborée dans le cadre du "Grenelle contre les violences conjugales" (lire sur AEF info), est accessible depuis peu sur le système d’information des brigades, selon le formateur.

Un bémol, pour l’adjudant : dans la première situation, la gendarme a demandé "trop de détails" à la victime dans la phase de prise de renseignements. À ce moment, "on demande ce qui s’est passé et on balaye l’ensemble des violences". Ensuite, avec le formulaire, les questions deviennent plus ciblées. Sinon, "la victime va avoir l’impression de se répéter et revivre les événements qu’elle va à nouveau raconter lors de l’audition et ensuite au procès", souligne Sébastien Blondeau. Des conseils qu’il a acquis grâce à son expérience, sans avoir reçu de formation spécifique sur ce sujet, explique-t-il en aparté. Autre point à améliorer : si, dans un cas, la gendarme recueille l’identité de l’auteur dès le début de l’entretien, l’autre n’a pas eu ce réflexe. Un oubli relevé par le formateur.

Un compte rendu à l’abri des regards

Le reste de l’entretien est mené, dans les deux cas, conformément aux attentes du formateur : les gendarmes remplissent le questionnaire en tenant compte des réponses de la victime, elles lui expliquent les différentes étapes et lui demandent si elle a des questions. En revanche, les deux gendarmes n’ont pas le même réflexe concernant la reconnaissance d’une incapacité totale de travail. L’une recommande d’aller voir son médecin famille ; l’autre lui impose d’aller voir le médecin légiste. Sébastien Blondeau le répète : "On propose, on n’impose pas. La victime serait peut-être plus rassurée si c’était son médecin de famille. Le médecin légiste est peut-être un copain de son mari", avance-t-il.

Vient ensuite l’étape du compte rendu au supérieur hiérarchique. L’adjudant Sébastien Blondeau, depuis la salle vidéo, en présence des autres élèves, joue le rôle de l’officier de police judiciaire. Dans un cas, la gendarme lui résume la situation par téléphone en présence de la victime. Dans l’autre, l’élève gendarme prétexte l’impression du questionnaire depuis un autre bureau pour téléphoner à l’OPJ et ainsi échapper au regard de la victime. Une précaution relevée par un élève observateur et saluée par le formateur.

L’entretien se conclut de la même manière dans les deux exercices. Les militaires demandent à la victime si elle peut se faire héberger par un proche. Mais celle-ci est isolée et ne peut pas risquer de quitter le domicile, par peur de représailles. Le numéro 3919 lui est présenté, notamment en cas de besoin d’un hébergement d’urgence, et une plaquette d’informations fictive lui est remise. Aucune solution ne lui est directement proposée, ni une mise en relation avec un intervenant social. Une limite qui tient à la nature de l’exercice, explique Sébastien Blondeau. Aucun intervenant social ou membre d’une association d’aide aux victimes ne participe à cette formation et, à l’exception des ex-GAV, la plupart de ces élèves n’ont pas encore rencontré ces personnels et bénévoles.

"Plus d’une heure" pour rédiger une plainte

Dans les deux cas, les gendarmes tiennent compte du manque de temps de la victime. Celle-ci explique qu’en dehors des courses et du transport à l’école de ses enfants, elle ne peut pas sortir et est isolée de ses amis. Elle s’est décidée à porter plainte mais ne dispose que d’une heure pour parler aux gendarmes sans que son mari se doute de ses démarches.

Dans la première comme dans la deuxième situation, les gendarmes fixent un rendez-vous pour qu’elle puisse déposer plainte dès le lendemain à une heure où son mari sera "au bar". Un élément relevé par AEF info : pourquoi remettre à plus tard ce dépôt de plainte et risquer que cette femme ne revienne pas, voire soit tuée par son conjoint ? Sur ce point, une des élèves gendarmes confie : "Ça m’a posé problème", reconnaît-elle. "Il faut plus d’une heure pour faire une plainte en bonne et due forme", explique l’adjudant Sébastien Blondeau. Par ailleurs, les cas dans lesquels la victime se ravise sont "plus fréquents quand on arrive dans la phase pénale".

Les gendarmes recommandent à la victime de toujours conserver son téléphone avec elle, de "partir vite" si les violences se reproduisent et de ne pas hésiter à appeler la gendarmerie. "On viendra le plus vite possible", promet l’une des élèves à la jeune femme. Les deux élèves remettent également le numéro de la brigade et leurs numéros de mobile professionnel. Une initiative saluée par le formateur, qui prévient toutefois : "Attention, cela engage votre disponibilité, même si vous êtes en repos." Il familiarise enfin l’ensemble des élèves avec le "téléphone grave danger" à faire connaître auprès des victimes pour qu’elles le sollicitent auprès des procureurs de la République.

"Quelles infractions va-t-on relever ?" demande Sébastien Blondeau. "Il faut d’abord l’ITT", répond un élève, immédiatement contredit par le formateur. Des faits de violences volontaires avec trois circonstances aggravantes sont identifiés par les futurs agents de police judiciaire : "sur conjoint", sous l’emprise d’alcool et "devant des mineurs". La semaine suivante, ils passeront à la rédaction de la procédure.

(1) Le questionnaire d'accueil est inspiré du dispositif Marac, qui existe au Royaume-Uni. Il renseigne les gendarmes sur la vulnérabilité de la victime (handicap, grossesse, maladie grave), les différents types de violences (verbales, psychologiques, économiques, physiques, sexuelles) et leur fréquence, l'attitude de l'agresseur (arme, violences vis-à-vis de l'entourage, consommation d'alcool et stupéfiants, son attitude après les violences), les démarches déjà entreprises (médecin, services sociaux, procédures judiciaires antérieures, démarche au plan civil), démarches envisagées (déposer plainte; consulter un médecin, joindre une association d'aide aux victimes, poursuivre la vie commune, quitter le domicile, possibilité d'hébergement). Ce questionnaire est plus détaillé que la "grille d'évaluation du danger" commune à la police et à la gendarmerie formalisée dans le cadre du "Grenelle contre les violences conjugales".

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Judith Blanes, journaliste