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Milipol 2019 : "Nous avons, en France, une industrie de sécurité leader au monde" (Marc Darmon, président du comité de filière)

"Nous avons, en France, une industrie de sécurité leader au monde", déclare Marc Darmon, président du comité stratégique de filière des industries de sécurité. Dans une interview accordée à AEF info à l'occasion du salon Milipol, qui ouvre mardi 19 novembre 2019 à Villepinte (Seine-Saint-Denis) (1), il revient sur les actions lancées par le comité de filière depuis sa création en novembre 2018. "Nous avons travaillé sur les cinq projets qui sont au sein du contrat de filière, que nous devrions signer avant la fin de l’année." Marc Darmon évoque notamment le projet de "cloud de confiance" et la sécurité des Jeux olympiques de Paris 2024. Le directeur général adjoint de Thales estime par ailleurs que la délégation ministérielle aux industries de sécurité et à la lutte contre les cybermenaces "mériterait d’être incarnée".

Marc Darmon est président du CSF des industries de sécurité. Droits réservés - DR - Capa/A.Detienne

AEF info : Le CSF des industries de sécurité a été créé il y a maintenant un an, en novembre 2018 (lire sur AEF info), succédant au Cofis (Comité de la filière industrielle de sécurité) (lire sur AEF info). Qu’est-ce qui a changé ?

Marc Darmon : Le Cofis était un organisme de dialogue entre l’État et l’industrie. C’était un bon démarrage en termes de dialogue, de création de démonstrateurs, d’expression de besoins, ou encore de mise en place de groupes transverses sur la recherche et le développement. Le CSF va plus loin. Il a vocation à fonctionner autour de projets concrets et structurants, ainsi qu’autour d’un contrat de filière comportant des engagements réciproques de l’industrie et de l’État (lire sur AEF info). Ces engagements concerneront l’investissement, des modifications réglementaires ou encore l’organisation de la filière.

AEF info : Quels sont les chantiers, les actions lancées par le CSF lors de cette première année ?

Marc Darmon : Nous avons travaillé sur les cinq projets qui sont au sein du contrat de filière, que nous devrions signer avant la fin de l’année (lire sur AEF info). L’un de ces projets vise à mettre en place une offre "cloud de confiance" permettant aux administrations et aux grandes entreprises de stocker leurs données sans être soumises au "Cloud Act" américain. Un autre projet concerne la sécurité des grands événements, notamment des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024.

Le troisième projet est dédié à la sécurité des territoires. Il s’agit de définir des offres et des solutions adaptées à tous les territoires, y compris les collectivités locales qui peuvent parfois avoir une faible capacité de maîtrise d’ouvrage. Par exemple, une petite ville qui voudrait installer un système de vidéoprotection, mais qui ne sait pas comment s’y prendre.

Un projet concerne la cybersécurité, avec notamment des enjeux de ressources humaines, de formation d’ingénieurs et de managers (lire sur AEF info). Le cinquième projet doit accompagner le déploiement d’une identité numérique sous la forme d’une carte d’identité biométrique (lire sur AEF info). L’objectif est également de pouvoir accéder à des services en ligne avec une identité sécurisée et protégée.

AEF info : Commençons par évoquer la cybersécurité. Ce secteur représente représente plus d’un tiers de la filière industrielle de la sécurité…

Marc Darmon : C’est en effet un sujet de très grande envergure. Notre projet "cybersécurité" comporte plusieurs volets. Il s’agit notamment de rendre cette filière attractive pour les jeunes étudiants, les ingénieurs. Nous souhaitons développer des diplômes de bac +2 et bac +3 autour de la cybersécurité. Nous voulons, plus largement, faire de la France une vraie terre de cybersécurité, avec des interlocuteurs sur l’ensemble du territoire. Le but est également de mettre en place un cybercampus (lire sur AEF info). Ce sera en quelque sorte un forum commun, dans lequel se retrouveront académies et industries, défense et civil, privé et public.

AEF info : La France a déjà essayé, sans succès, de mettre en place un cloud souverain (lire sur AEF info). Qu’est-ce qui caractérise le projet du CSF sur le cloud "de confiance" ?

Marc Darmon : Les initiatives menées autour du cloud souverain dans les années 2011-2012 ont effectivement été un échec, l’idée étant à l’époque d’essayer d’offrir de façon complètement nationale des services comparables à ce que faisaient les grandes entreprises du numérique et les Gafa. Ce n’est pas du tout l’approche que nous avons aujourd’hui.

Nous avons adopté une approche pragmatique. Nous savons que nous ne ferons pas aussi bien que Microsoft Azure, que Google ou qu’Amazon, mais nous voulons être capables d’offrir un cloud qui permette de rendre suffisamment de services pour stocker les données ou les applications les plus critiques des entreprises et des administrations. C’est une approche plutôt orientée autour de l’adaptation du catalogue existant et de mise en cohérence de certains éléments de différents industriels. Nous voulons tabler sur ce qui existe et est très performant. Je pense aux infrastructures de OVH, aux capacités de traitement et d’adaptation vers le cloud d’Atos ou Thales, aux logiciels que peuvent proposer Oodrive ou Dassault systèmes.

Il ne s’agit pas de dire "Abandonnez Amazon, Google, ou Microsoft et mettez-vous sur le cloud souverain français !" Nous souhaitons mettre en avant des solutions de confiance, que nous avons testées et labellisées. Pour cela, nous avons défini plusieurs critères. Le principal, c’est d’être capable de résister au "Cloud Act", pour que l’administration américaine n’ait pas accès aux données sur une simple commission rogatoire (lire sur AEF info). Cela se traduira par des exigences sur l’actionnariat, les solutions techniques utilisées, ou encore la géographie de l’hébergement.

AEF info : Quels sont les principaux enjeux identifiés par le CSF en vue des JO de Paris 2024 ?

Marc Darmon : Les Jeux olympiques seront un événement sportif d’une dimension absolument sans précédent en termes de nombre de lieux, d’athlètes, de spectateurs, de bénévoles… Le but principal, c’est évidemment d’assurer la sécurité, mais nous souhaitons aussi saisir l’occasion pour faire de cet événement une vraie vitrine de l’industrie française. Nous avons, en France, une industrie de sécurité qui est leader au monde. Nous voulons nous assurer que la plupart des marchés ne seront pas pris par l’industrie chinoise, japonaise ou israélienne.

Beaucoup de composantes de la sécurité seront concernées : gestion des flux, gestion des identités, vidéoprotection des sites, cybersécurité, télécommunications – notamment pour les forces de sécurité… Il faudra également de grandes salles de contrôle et de supervision pour anticiper la menace, gérer les incidents, freiner les passages à l’acte et gérer les informations en cas de problèmes.

Nous avons répertorié les compétences et les produits disponibles en France. Nous avons fait faire une analyse par des entités objectives et neutres pour être capables de labelliser plus de 150 solutions disponibles et faire en sorte que l’industrie française puisse s’organiser pour offrir des réponses pour cet événement.

AEF info : Est-il envisagé d’utiliser des nouvelles technologies comme la reconnaissance faciale ?

Marc Darmon : Nous ne parlons pas de solutions futuristes pour lesquelles l’avancée technologique n’est pas mûre et qui comportent encore un risque incontrôlé de mise en place. Mais nous proposons effectivement des solutions qui ne sont pas forcément encore toutes installées dans le paysage français, que ce soit en termes d’usage ou de cadre juridique, sur la reconnaissance faciale notamment (lire sur AEF info). Elles doivent permettre de suivre les flux, repérer des profils, dans un souci d’optimiser les opérations plutôt que dans un souci de flicage. Le but est surtout de favoriser le filtrage, l’accès aux sites. Un peu comme les sas Parafe installés dans les aéroports, qui permettent de vérifier l’adéquation entre un visage et un passeport. Il n’y a pas du tout de croisement avec un fichier, on remplace simplement le travail d’un policier aux frontières, qui est parfois plus long, pour fluidifier l’accès au site (lire sur AEF info).

AEF info : Le projet relatif à la "sécurité des territoires" fait-il référence à la "safe city" ?

Marc Darmon : Oui, la "safe city" a un rapport avec le thème des territoires. Il s’agit de développer des solutions de protection, de surveillance, qui soient adaptées non seulement aux très grandes villes mais à toute collectivité locale. Une grande ville peut facilement lancer un appel d’offres et mettre en œuvre des expérimentations, alors qu’une petite commune, d’une centaine ou d’un millier d’habitants, a très peu de moyens pour le faire. Elle ne sait pas toujours à qui s’adresser ou rédiger un cahier des charges aussi fourni que peut le faire une direction de la sécurité d’une grande ville. Il faut qu’on soit capable d’offrir aussi à ces collectivités locales des solutions facilement mises en œuvre.

En ce moment, nous expérimentons des solutions à Nice, et sommes en train de mettre en place un partenariat avec les mêmes objectifs dans le quartier de La Défense. Nous essayons d’identifier ce qui est utile ou pas utile, acceptable ou pas en termes d’éthique, ce qui est facilement ou difficilement déployable. À Nice, un retour d’expérience entre les industriels et les autorités du territoire sont réalisés après chaque expérimentation, les derniers tests étant prévus pour 2021 (lire sur AEF info).

AEF info : Comment travaillez-vous avec l’État, et en particulier avec le ministère de l'Intérieur, alors qu’il n’y a plus de délégué aux industries de sécurité et à la lutte contre les cybermenaces depuis octobre 2018 (lire sur AEF info) ?

Marc Darmon : À la différence du Cofis, qui était un espace de dialogue entre l’État et l’industrie, le CSF intègre l’État. Sont membres du CSF : les industriels, les représentants des utilisateurs et les représentants de l’État avec des dirigeants du ministère de l'Intérieur, du SGDSN, de l’Anssi et de Bercy.

Le membre de droit du ministère de l'Intérieur, c’est le délégué ministériel aux industries de sécurité qui, effectivement, n’est pas nommé, mais qui a un adjoint. C’est lui qui siège pour l’instant. Nous, les industriels, n’avons pas de délégué ministériel en titre, mais nous avons des interlocuteurs. La Dmisc existe. Toutefois, cette délégation mérite d’être incarnée. Pour nous, c’est très important d’avoir une interface avec le ministère de l'Intérieur sur la stratégie et la politique industrielle des industries de sécurité, donc il faut absolument incarner cette délégation.

J’attends des travaux en cours sur le "livre blanc" de la sécurité intérieure (lire sur AEF info) qu’ils apportent rapidement une réponse tangible à cette situation.

AEF info : Dans une tribune publiée dans Les Échos en 2017 (lire sur AEF info), vous estimiez que la France devait devenir "le champion mondial de la sécurité". Où en est-on à présent ?

Marc Darmon : À l’époque, nous avons décrit une ambition, avec le ministère de l'Économie et des Finances, qui est de doubler le chiffre d’affaires de la filière d'ici 2025. Depuis, le CSF s’est créé, le contrat de filière s’est construit – il n’est pas encore signé mais il est ambitieux sur de nombreux volets. Aujourd’hui, quand on demande à la haute administration quelles sont les grandes filières françaises, la filière de la sécurité est considérée, ce qui n’était pas le cas avant.

Les industries de sécurité représentent presque 30 milliards d’euros de chiffre d’affaires et plus de 150 000 emplois extrêmement qualifiés. Nous avons de grands groupes leaders mondiaux, comme Thales, Atos, Airbus, Orange ou Idemia, qui ont de très belles références dans le monde entier. Thales fait la sécurité de la ville de Mexico, qui était la ville la moins sûre au monde et dans laquelle la criminalité a été divisée par deux. Nous assurons aussi la sécurité des grands pèlerinages à La Mecque et à Médine. Idemia ou Gemalto – qui appartient maintenant à Thales (lire sur AEF info) — gèrent des programmes de cartes d’identité ou de passeports biométriques dans le monde entier. Airbus fournit les communications sécurisées de la plupart des forces de sécurité en Europe…

La France compte également énormément de PME et de start-up. Nous sommes très bons pour les industries technologiques du fait de notre système d’enseignement supérieur, de notre appétence pour les sciences dures. Il y a des relations et un vrai écosystème avec des universités et des laboratoires. L’industrie de la sécurité est extrêmement forte.

AEF info : Une nouvelle Commission européenne va bientôt entrer en fonctions pour un mandat de cinq ans (lire sur AEF info). Qu’en attendez-vous ?

Marc Darmon : Nous devons être très présents sur le champ de la définition de normes si nous ne voulons pas être dépassés par les industries américaines ou israéliennes. C’est probablement un débat que l’on doit ouvrir au niveau européen avec nos partenaires afin d’avoir une influence normative conjointe.

(1) AEF info est partenaire média du salon Milipol 2019.

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