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Absences, retards, anxiété… Comment les violences conjugales affectent le travail au quotidien

Les violences au sein du couple, qu’elles soient physiques ou psychologiques, ne sont pas qu’une affaire privée, extérieure au monde du travail. C’est ce que confirme une étude publiée le 14 novembre 2019 par le réseau OneInThreeWomen et la fondation Face. Menée au sein de six entreprises (Kering, L’Oréal, Korian, Carrefour, BNP Paribas et OuiCare), elle révèle que 16 % des femmes et 4 % des hommes sont ou ont été victimes de violences conjugales. Ce qui n’est pas sans effet sur leur travail. Retards, absences, stress nuisent à leur productivité, et doivent inciter les entreprises à agir.

Les victimes de violences conjugales savent rarement à qui s'adresser dans l'entreprise pour parler de leurs difficultés Unsplash - Sidney Sims

Arriver en retard au travail parce qu’un conjoint a décidé de vous confisquer vos clés ou votre pass Navigo. Ne pas pouvoir se concentrer parce qu’on reçoit sans arrêt des messages sur son téléphone ou qu’on craint de voir arriver son conjoint sur son lieu de travail. Devoir prendre un jour de congé parce qu’on s’est vu interdire de sortir de chez soi par son compagnon. Voilà comment les violences conjugales affectent au quotidien le travail des victimes. Une étude réalisée par le réseau OneInThreeWomen (1) et la fondation Face, publiée jeudi 14 novembre 2019, vient mettre des chiffres sur cette réalité.

Méthodologie

 

L’étude repose sur trois sources de données provenant des six entreprises participantes (Kering, L’Oréal, Korian, Carrefour, BNP Paribas et OuiCare) : un questionnaire en ligne adressé aux salariés, un questionnaire en ligne destiné aux responsables des ressources humaines et de la diversité, et des entretiens avec des membres de la filière RH et des responsables diversité. Elle a été réalisée par un consortium de six chercheuses internationales dans six pays (France, Belgique, Allemagne, Espagne, Italie et Royaume-Uni). Au total, 6 639 salariés sur 40 000 ont répondu, soit un taux de réponse de 16 %. Les répondants sont majoritairement des femmes (74 %), plutôt jeunes et qualifiées, occupant souvent des postes de manager.

Parmi les personnes ayant répondu à l’enquête, 16 % des femmes et 4 % des hommes déclarent avoir été ou être victimes de violences conjugales. Une proportion "considérablement inférieure aux résultats obtenus dans le cadre d’autres études", qui peut s’expliquer par "une moindre sensibilisation à ce problème", "à des cultures qui entretiennent le silence autour de cette question", ou à une réticence à s’exprimer sur ce sujet dans un cadre professionnel.

Retards et absences

L’étude fournit néanmoins "une mine d’informations révélatrices sur la façon dont les violences conjugales peuvent avoir un impact direct ou indirect sur le travail des salariés". Parmi les personnes ayant déjà subi des violences conjugales, plus d’une sur deux déclare d’ailleurs que ces violences ont affecté leur travail "a minima d’une des trois manières suivantes : retards, absentéisme ou présentéisme" (c’est-à-dire le fait de venir au travail alors que la capacité de travail est réduite à cause d’une maladie, d’une blessure, d’anxiété ou de stress).

En pratique, un quart des victimes de violences conjugales déclarent des retards. Ces retards sont particulièrement fréquents pour les personnes qui sont actuellement victimes : les deux tiers d’entre elles rapportent plus de cinq retards au cours de l’année écoulée.

Une victime sur cinq dit aussi avoir dû s’absenter en raison des violences subies : 41 % déclarent avoir été absentes pendant plus de cinq jours au cours des douze derniers mois. "Parmi les principales raisons invoquées qui affectent leur faculté à se rendre au travail, on relève le contrôle psychologique (emprise), les menaces et les blessures et/ou la confiscation des clés ou d’autres ressources nécessaires pour le travail. Un nombre plus faible de personnes ont subi une contrainte physique et des violences sexuelles."

Distraction, anxiété, harcèlement

Même quand elles parviennent à venir au travail, les victimes de violences conjugales font état de difficultés : la moitié d’entre elles estime que leur productivité s’en voit diminuée, soit parce qu’elles sont distraites, fatiguées ou souffrantes, soit parce qu’elles reçoivent des messages injurieux ou qu’elles craignent des persécutions sur le lieu de travail ou à proximité. Une crainte qui n’est pas sans fondement, puisque 16 % des victimes disent avoir subi des violences jusque sur leur lieu de travail, ou à proximité.

Enfin, ces personnes déjà fragiles redoutent de le devenir encore plus : un tiers d’entre elles ont peur que les violences subies nuisent à leur performance au travail au point de perdre leur emploi. 5 % des répondants qui ont déjà subi des violences conjugales déclarent d’ailleurs avoir perdu un emploi à cause de ces violences.

Une parole difficile

L’étude montre également que les victimes de violences conjugales voient peu de recours dans l’entreprise : moins de deux sur dix connaissent les ressources à leur disposition sur leur lieu de travail. Et celles qui osent parler au travail restent minoritaires : 37 % seulement des victimes disent l’avoir fait, le plus souvent avec un collègue (85 %), plus rarement avec leur manager (38 %) ou avec les RH (10 %).

Retards, absences, baisse de productivité représentent "des coûts concrets pour les employeurs", note l’étude. Sans compter que les effets, s’ils sont "plus marqués pour les personnes qui subissent actuellement les violences", persistent "pour un certain nombre de personnes ayant subi des violences conjugales plus d’un an auparavant". Une raison supplémentaire pour les entreprises de se saisir de cet enjeu de société.

"Il faut sensibiliser encore et toujours sur les violences conjugales, faire comprendre qu’on ne parle pas seulement de violences physiques, mais aussi de harcèlement, d’emprise, faire comprendre que cela concerne toutes les classes sociales et toutes les cultures", commente Céline Bonnaire, déléguée générale de la fondation Kering. Le groupe de luxe, pionnier sur le sujet, a déjà déployé dans plusieurs pays des formations ouvertes à tous sur le sujet. Il s’attelle désormais à mettre en place un réseau de référents, et forme les membres des Comex du groupe et de chacune des marques.

Le travail, un refuge

Le rôle des employeurs est d’autant plus important que "le travail est le lieu du refuge", souligne Rémi Boyer, DRH du groupe Korian. "Il faut mieux travailler sur le rôle des managers, des collègues, pour qu’ils puissent être dans l’observation, le repérage respectueux, car c’est un sujet très subtil… Un peu comme le handicap, la violence n’est pas forcément visible, il faut être capable de détecter les signaux faibles ou forts, et cela passe par la formation."

Pour lui, l’entreprise doit aussi pouvoir mettre à disposition des outils au plus près des victimes, comme un réseau d’assistantes sociales capables de les orienter vers les associations qui pourront les aider. L’employeur peut aussi faciliter les mobilités entre établissements pour permettre à une victime de s’éloigner de son conjoint violent.

"Au-delà de la formation et de la sensibilisation qui doivent être réalisées en interne, les entreprises ont un rôle à jouer en tant qu’entreprises étendues", ajoute Margaret Johnston-Clarke, directrice de la diversité et de l’inclusion du groupe L’Oréal. Cela passe notamment par le soutien financier aux associations d’aide aux victimes.

Les recommandations issues de l’étude

 

L’étude formule une série de recommandations à destination des entreprises, pour mieux prendre en compte la situation des victimes de violences conjugales :

  • Continuer à bâtir des programmes promouvant activement l’égalité femmes-hommes ;
  • Créer un réseau de "porte-parole" contre les violences conjugales au sein des entreprises, salariés désignés et formés, capables de fournir des conseils et un soutien confidentiels aux salariés concernés ;
  • Créer des politiques d’entreprise sur les violences conjugales au travail, pour mettre en place des mécanismes de soutien (assistance sociale, congés payés ou sans solde, flexibilité des horaires, plans de sécurité…) ;
  • Organiser des formations et des sessions de sensibilisation à tous les niveaux de l’entreprise pour diffuser auprès de tous les dispositifs et procédures existants dans l’entreprise ;
  • Poursuivre le développement de programmes d’assistance aux salariés…

(1) "OneInThreeWomen" est un réseau européen d’entreprises engagées contre les violences faites aux femmes, lancé par la fondation Face et la fondation Kering en novembre 2018. Parmi les signataires de la charte figurent Kering, L'Oréal, Korian, Carrefour, BNP Paribas, SNCF. Son nom fait référence à la proportion de femmes dans le monde victimes de violences physiques ou sexuelles.

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Lucie Prusak, journaliste