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À Bordeaux, des balades touristiques servent d'activité tremplin vers l'emploi pour les habitants des QPV

À Bordeaux, l’association L’Alternative urbaine propose des visites de 5 quartiers prioritaires de la ville assurées par des habitants éloignés de l’emploi. L’objectif est double : valoriser le patrimoine de ces territoires oubliés des circuits touristiques et redonner à ces personnes confiance, estime de soi et habitudes de travail. Salariés par une association intermédiaire partenaire, l’ARE33, ces "éclaireurs" urbains sont formés à la prise de parole en public, à l’histoire de l’art, à l’urbanisme. Et accompagnés vers un projet professionnel. L’expérience les valorise car elle "les ouvre à des activités à plus forte valeur ajoutée, loin du nettoyage ou de la manutention habituellement proposés aux bas niveaux de qualification", juge Fabrice Domens le directeur de l’ARE33. Depuis trois ans, 22 personnes sont devenues "éclaireurs" ; deux sur trois ont trouvé du travail ou une formation.

L'éclaireur urbain Dominique (à droite) entraîne les visiteurs dans les dédales de la cité Pinçon, édifiée dans le quartier de la Benauge entre 1947 et 1955. Droits réservés - DR

C'est une forme originale d'insertion par l'activité économique, déclinant en quelque sorte le principe des "greeters" en vogue dans les offices de tourisme. Confier à des habitants fins connaisseurs de leur ville le soin de la faire découvrir. Sauf que le profil des guides choisis par l’association L’Alternative urbaine est sensiblement différent, de même que les lieux visités.

Lundi 9 septembre, c’est Dominique qui assure la visite du quartier de Bastide-Benauge, la ville des "rouges", des ouvriers, rattachée à la cité bordelaise en 1865. Départ du Pont de Pierre, inauguré en 1822, pour un terminus une heure et demie plus tard à la cité Pinçon. Une cité-jardin considérée comme modèle dans les années 1960 et que Khrouchtchev était venu, en personne, découvrir aux côtés du maire de l’époque, un certain Jacques Chaban-Delmas.

Dominique alterne entre les anecdotes de la grande Histoire et ses propres souvenirs du quartier où il habite depuis 30 ans. Le passage Buhan, où se trouvaient les anciennes écuries postales, résonne aussi du bruit des "cavalcades de gosses qui faisaient enrager les voisins quand j'étais minot", raconte-t-il. Le Poquelin, le plus petit théâtre de la ville, Dominique l’a connu quand il était encore un des deux bains douches du coin.


Des éclaireurs très éloignés de l’emploi

Plus loin, ce guide particulier évoque le passé industriel du quartier : l’ancienne entreprise de bière et Picon place Calixte-Camelle, Cacolac – avant que l’enseigne ne déménage — ou, quai de Brazza, l’usine Jock, la marque bordelaise de crèmes desserts, à côté de laquelle il vit aujourd’hui.

À le voir, difficile d’imaginer qu’il n’a pas travaillé depuis 20 ans. Dominique a de la présence, c’est un bon orateur. Il sait compléter les fiches préparées avec les bénévoles de l’Alternative urbaine, par son vécu et les recherches qu’il a effectuées sur la vie passée mais aussi présente du quartier. Et expliquer, par exemple, comment la nouvelle dalle de béton installée devant l’école évite aux mamans de la cité de la Benauge un long détour pour ne plus patauger dans une rue boueuse.

Son référent socioprofessionnel, Jérémie Chézaud, n’en revient pas de sa transformation : lui que rien n’intéressait plus, qui était dans une attitude très anti-institutionnelle", "il s’éclate !" Et commence même à se projeter dans une possible formation pour devenir médiateur social.

Quatre visites par mois dans cinq quartiers

L’Alternative urbaine propose quatre excursions touristiques par mois, pour 10 personnes maximum, avec six "éclaireurs" dans cinq QPV de la métropole bordelaise, explique Élodie Escusa, sa coordinatrice. Le quartier Bacalan avec Émilie, La Bastide-Benauge avec Dominique, le quai de Queyries avec Olga, Paludate (l’ancien faubourg adossé à la gare Saint-Jean) avec Nathalie et Fatna et Cenon avec Aude.

Pour déployer cette activité tremplin originale, l’association, qui n’est pas agréée comme structure d’insertion, a cherché un partenaire pour salarier ses éclaireurs urbains et a essuyé plusieurs refus, se souvient Élodie Escusa. L’association intermédiaire ARE33, elle, a dit oui sans hésiter, proposant à ces personnes le Smic +10 %.

Des passerelles vers la culture

Fabrice Domens, son directeur était depuis des années à la recherche de "pistes de diversification d’activités" pour le public qu’il accompagne. "C’est désolant de devoir cantonner les personnes n’ayant qu’un premier niveau de qualification à des métiers d’entretien et de manutention. Nous cherchions des activités à plus forte valeur ajoutée", dit-il.

La proposition de L’Alternative urbaine est donc tombée à pic. Et offre aussi une "passerelle intéressante vers la culture". "Ceux qui s’en sortent le mieux ce sont ceux qui ont un tissu social et relationnel. Or la plupart de nos salariés sortent peu et ne se sentent pas à l’aise dans les lieux culturels", ajoute Fabrice Domens.

Prof de théâtre et guide professionnel en appui

Car avant d’être lâchés comme "éclaireur urbain", Dominique et la vingtaine de personnes qui assurent ces balades touristiques alternatives depuis 2017, sont tous allés visiter le musée d’Aquitaine. Ils ont reçu une formation au CIAP, le centre d’interprétation de l’architecture et du patrimoine de Bordeaux métropole, et une autre d’un professeur de théâtre pour apprendre à s’exprimer en public et à captiver un auditoire. Avant d’effectuer des balades "à blanc", avec l’équipe de l’Alternative urbaine et un guide professionnel, pour se roder à cet exercice totalement nouveau pour eux.


Pour être retenu comme éclaireur, aucune expérience dans le tourisme n’est requise. "Nous cherchons parmi les personnes qui sont déjà suivies par l’ARE33 ou par d’autres partenaires de l’insertion. Il faut qu’ils soient bénéficiaires des minima sociaux, habitants des QPV et maîtrisent la langue française à l’écrit comme à l’oral", explique Jérémie Chézaud, salarié à l’ARE33.

65 heures de formation réparties sur deux mois

L’association intermédiaire et l’Alternative urbaine retiennent parmi ces candidats un vivier de 10 à 12 personnes par saison touristique. Elles suivront un parcours de formation (65 heures) étalé sur deux mois. Et se verront aussi proposer de compléter leur activité d’éclaireur par un autre travail. Car les balades urbaines ne représentent que 10 à 20 heures par mois.

"Mais il n’y a aucune obligation à accepter un autre travail. Beaucoup d’entre eux sont très éloignés de l’emploi et ont plein de problèmes à régler. On ne les presse pas comme des citrons, on va au rythme de chacun. L’important c’est d’abord de définir un objectif", précise Jérémie Chézaud.

Parmi les 22 éclaireurs accompagnés depuis trois ans à Bordeaux, un seul a souhaité devenir guide conférencier. Les autres se sont insérés dans divers métiers ou formations : secrétariat administratif pour l’association Unicités, agent d’entretien dans une école, paysagiste pour les Restos du cœur, agent d’accueil et d’orientation au Parc du Bourgailh à Pessac, CAP petite enfance, formation de médiateur social, etc.

60% de sorties positives et quelques abandons

D’autres ont aussi abandonné en cours de route, pour des problèmes liés à la langue ou financiers. "Je me souviens d’un éclaireur. C’était un orateur extraordinaire. Il ne prenait jamais de notes et se souvenait de tout. Mais il a dû renoncer car il préparait un diplôme à l’université tout en assurant des heures de ménage pour gagner sa vie. Avec les balades en plus, il ne s’en sortait plus", raconte Perrine, une documentaliste à la retraite, bénévole à l’Alternative urbaine.


Malgré tout, le bilan de cette démarche est globalement bon, avec "60 % de sorties positives" vers un emploi durable ou une formation. Et l’ARE33 souhaite réutiliser une partie du protocole de formation mis en œuvre pour ses autres salariés en insertion. "Avant l’été, nous avons testé avec Réagir, une association intermédiaire de Talence, un module avec le professeur de théâtre qui intervient pour les éclaireurs urbains. Et nous allons reprogrammer une session en novembre", explique Fabrice Domens.

Être au centre de l’attention, être "le sachant"

"Travailler, dans un vrai théâtre, la prise de parole en public" permet de mieux se préparer à un entretien d’embauche, même si les situations abordées dans les jeux de rôle sont toute autre, estime-t-il. "Ce pas de côté est important pour prendre confiance en soi." De l’expérience conduite avec les éclaireurs urbains, le directeur de l’ARE33 retient une autre vertu : elle place les personnes en recherche d’emploi dans une "position de sachant". "Pendant les visites, le public leur accorde une importance et une attention auxquelles beaucoup ne sont plus habitués", complète son conseiller, Jérémie Chézaud.

des balades à prix libre mais à coût de revient élevé

 

Le concept est né à Paris en 2016. L’association a essaimé une année plus tard à Bordeaux. L’ambition n’est pas de former au métier de guide, mais d’utiliser les balades urbaines comme support pédagogique et de remobilisation pour des personnes éloignées de l’emploi. Ces circuits, à prix libre, s’adressent en premier lieu aux particuliers. Mais aussi aux entreprises, avec dans ce cas, une tarification fixée à l’avance. Le coût de revient d’une balade est élevé : "400 euros en moyenne", à cause des salaires des intervenants, explique Élodie Escusa, la coordinatrice de l’Alternative urbaine à Bordeaux. Les balades commandées à l’avance par des institutions ou des sociétés privées, pour un groupe, sont donc très appréciées. À Bordeaux, l’initiative est soutenue financièrement par la ville et la métropole, le département de la Gironde, la région Nouvelle-Aquitaine et la fondation Vinci.

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Sabine Andrieu, journaliste