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Comment l’UPPA et l’université de Poitiers développent l’entreprenariat chez leurs chercheurs en Nouvelle-Aquitaine

Isite oblige, l’université de Pau est attendue sur l’émergence de start-up. Elle a donc lancé au printemps un "springcamp" pour accélérer cinq projets d’entreprises, dont certains repérés par appel à projets interne. Une expérience "enrichissante" qui sera reconduite en 2020. Au nord de la région, l’université de Poitiers accompagne aussi la création de spin-off, mais sans fonds du PIA. Au démarrage, elle propose congés et décharges, avec possibilité de convertir la "dette" en salaires versés par une entrée au capital des sociétés et un soutien logistique via des laboratoires collaboratifs.

Créée fin 2017 par Thierry Ferreira (le 2e en partant de la gauche), ConicMeds est un des exemples de spin-off soutenues par l'université de Poitiers. Droits réservés - DR

Pour l’université paloise, le développement de l’entreprenariat est au cœur de l’isite E2S (Solutions pour l’énergie et l’environnement). Le nombre de start-up et de cellules de valorisation créées est un des indicateurs qui va compter dans l’évaluation. Et c’est aussi grâce aux fonds de l’isite que l’établissement peut investir davantage ce domaine aujourd’hui.

À Poitiers, l’université veut, elle, favoriser ce que son vice-président valorisation, Thomas Rogaume, appelle "un circuit court de l’innovation" : "Nous défendons un modèle de recherche qui permet d’aller vite vers l’invention, le brevet et la création d’entreprise", dit-il. Depuis 18 mois, à travers un dispositif de laboratoires collaboratifs, des aménagements du temps de travail et un accompagnement financier (prise en charge des salaires ou entrée au capital), l’université poitevine entend aider au démarrage de l’activité de spin-off.

à Poitiers, laboratoire collaboratif et entrée au capital

La création d’entreprises au sein de l’université poitevine "est en train d’exploser depuis trois ans", notamment dans le secteur de la biosanté, estime Thomas Rogaume. Pour accompagner ce mouvement, son établissement a entrepris de sonder les gérants des premières spin-off à avoir émergé pour évaluer avec eux comment il pourrait mieux les aider. De ces rencontres est né un dispositif d’accompagnement original qui s’adresse aussi bien aux enseignants-chercheurs qui créent leur activité qu’à ceux qui participent à une société exploitant le produit de leurs recherches.

Deux cas de Figure

 

Cas n° 1 : un enseignant-chercheur participe au capital d’une entreprise valorisant ses recherches et y apporte son concours scientifique (article L 531-8 du code de la recherche). Il peut être déchargé pendant un an de 56 heures équivalent TD ce qui lui permet de s’investir dans cette société pendant 20 % de son temps. Il reste salarié de l’université de Poitiers et ne rembourse pas les salaires perçus pendant cette période. Du 13e au 24e mois suivant, cet enseignant-chercheur consacre toujours 20 % de son temps à cette entreprise mais sans décharge horaire (décharge possible si remboursement direct de l’entreprise de cette décharge). Les salaires que lui verse l’université pendant cette deuxième année sont considérés comme un apport dans le cadre d’un contrat créant un "laboratoire collaboratif" (une unité virtuelle de recherche) entre l’université et cette spin-off.

Cas n° 2 : un enseignant-chercheur crée son entreprise pour valoriser ses travaux (L 531-1 du code de la recherche). L’université poitevine lui propose de se lancer via un CRCT (congé de recherche et conversion thématique) d’un an, pendant lequel il continue de percevoir son traitement de fonctionnaire. Congé qu’il peut prolonger d’un an supplémentaire, si besoin, en étant mis à disposition de l’entreprise en gestation par son université. Au bout de ces deux années, sa société peut soit rembourser les salaires qu’il aura perçus de l’université, soit différer d’un an le remboursement, soit convertir cette dette en proposant à l’université d’entrer au capital. Pendant ces deux années, la spin-off et l’université sont également liées par convention au sein d’un laboratoire collaboratif, où les moyens sont partagés pour poursuivre les activités de recherche.

Créateurs respectifs des sociétés Simedys et ConicMeds, Cyril Brèque et Thierry Ferreira ont bénéficié de ce soutien, pour une partie avant même sa validation par le conseil d'administration de l’université. Et ils louent, l’un et l’autre, cette aide au démarrage "très appréciable" tant "les premiers mois de lancement d’une start-up sont très difficiles sur le plan financier", dit Cyril Brèque.

Des CRCT fléchés vers la création d’entreprise

Ce maître de conférences en biomécanique commercialise, au sein de son entreprise Simedys, le 4P4 (Pulse for practice), la version industrielle du démonstrateur SimLife® mis au point par le laboratoire d’anatomie, biomécanique et simulation de Poitiers, en collaboration avec l’institut PPrime2 du CNRS. Un procédé qui permet de simuler la vie sur un cadavre, offrant ainsi aux apprentis chirurgiens un modèle pour s’entraîner à opérer en conditions quasi réelles (1).

Depuis le 1er septembre dernier, il bénéficie d’un CRCT d’un an pour se consacrer à son entreprise, créée en décembre 2017, avec un capital de 28 750 euros. Simedys emploie aujourd’hui 16 personnes, dont trois autres enseignants-chercheurs, détachés deux jours par mois auprès de sa société.



un cumul soumis à autorisation


Pour être autorisé à cumuler son emploi public avec la création d’une entreprise, un enseignant-chercheur doit saisir la commission de déontologie de la fonction publique, seule compétente pour donner un avis. Très peu de personnes (6 selon Cyril Brèque) en ont fait la demande. Cette instance est également chargée d’examiner les demandes d’autorisation des personnels des services publics de recherche souhaitant être détachés ou mis à disposition auprès d’entreprises valorisant leurs travaux ou collaborer avec celles-ci.

Participation au capital : une démarche possible mais complexe

Pour exploiter le brevet, qui appartient conjointement à l’université, à l’Inserm, au CHU et au CNRS, Cyril Brèque est redevable de créances auprès de ces organismes. Le chercheur a proposé de convertir cette dette par une entrée au capital de sa société. CNRS Transfert a accepté, de même que l’université de Poitiers. Même si, pour cette dernière, ses parts dans Simedys sont actuellement portées par la structure de valorisation du CNRS faute d’avoir encore reçu les autorisations nécessaires pour devenir actionnaire direct.

"Entrer au capital d’une société ressemble à un parcours du combattant pour une université (voir encadré). Nous avons engagé cette démarche il y a un an et demi pour Simedys et nous prévoyons de faire la même chose pour la société de Thierry Ferreira. Il ne s’agit pas pour nous d’engranger des royalties mais de faciliter les débuts et le développement de ces entreprises", explique le vice-président valorisation Thomas Rogaume.

La création de laboratoire virtuel collaboratif entre l’université et ses spin-off est un autre élément facilitant dans le dispositif mis en place à Poitiers, estime Thierry Ferreira, le créateur de la société biopharmaceutique ConicMeds. "Une spin-off, c’est une technologie qui sort d’un laboratoire. Le savoir-faire, les compétences, l’équipement, tout vient de l’université. Par convention, l’établissement accepte de nous laisser continuer à y accéder au sein de ce laboratoire collaboratif pendant que ConicMeds investit tout l’argent levé dans son développement", explique le biologiste, qui avait déjà testé cette formule entre 2012 et 2015 au sein de la société de bioplasturgie Carbios.

Comment faire vivre la recherche amont ?

Autre avantage d’un laboratoire collaboratif : "Il permet de continuer à faire de la recherche fondamentale pour laquelle on peut solliciter des fonds de l’ANR ou de fondations publiques." "ConicMeds fabrique un candidat médicament contre la mucoviscidose. Les molécules sur lesquelles nous travaillons peuvent donner d’autres champs d’application. Mais un business angel ne voudra jamais investir dans des médicaments qui n’arriveront sur le marché que dans dix ou quinze ans", détaille le professeur poitevin.

"Je veux bien qu’on parle de la start-up nation mais il faut davantage aider les créateurs à porter le risque comme le fait l’université de Poitiers. Car un enseignant-chercheur qui devient entrepreneur publie moins et perd ses primes", raconte Thierry Ferreira. Quand il n’est pas l’objet de la méfiance ou de la jalousie de ses collègues, complète Cyril Brèque, qui se désole que tous les enseignants-chercheurs ne soient pas obligés dans leur carrière d' "aller voir ce qu’est l"industrie".

comment une université peut-elle entrer au capital d’une start-up ?

 

L’article L 711-1 du code de l’éducation autorise les EPCSCP à assurer, dans certaines conditions, par voie de convention approuvée par leur conseil d’administration, des prestations de services à titre onéreux, exploiter des brevets et licences et commercialiser les produits de leurs activités. La procédure pour prendre des participations dans une société de droit privé est régie par les articles R. 711-10 à R. 711-16 du même code. Elle comporte plusieurs conditions et étapes :

  • le budget de l’université ne doit pas être en déficit ou en cours d’approbation rectorale ;
  • le conseil d'administration de l’établissement doit prendre une délibération autorisant cette prise de participation ;
  • la délibération doit ensuite être approuvée par le recteur chancelier des universités et le directeur régional des finances publiques ;
  • chancellerie et DRFIP ont deux mois, pour faire connaître leurs points de vue ou leurs oppositions. Leur silence vaut accord au bout de cette période.
  • la direction des affaires juridiques de l’université publie la délibération au recueil des actes administratifs et elle entre en vigueur ;
  • à partir de là, l’université et la société doivent conclure une convention organisant cette entrée au capital ;
  • dernière étape, cette convention doit être approuvée par le conseil d'administration de l’établissement.

"Camp" entreprenariat et escape game à l’UPPA


"À l’UPPA, avant l’isite, il existait juste une UE (unité d'enseignement) de sensibilisation à l’entreprenariat mais elle était peu suivie ; elle n’était proposée quasiment qu’aux élèves de l’IAE. Les scientifiques ne faisaient pas partie du public ciblé", se souvient Laurent Pécastaing, directeur du laboratoire Sage (CEA-UPPA) et chargé de mission partenariats au sein de l’équipe de l’initiative E2S (Energy and environment solutions). Aujourd’hui, il a lancé trois types d’actions.

D’abord un escape game destiné aux étudiants de master, qui a réuni 90 participants en novembre 2018, puis une trentaine en mars dernier. "Pour résoudre les énigmes, les participants doivent mettre en œuvre les mêmes qualités que celles d’un entrepreneur désireux de créer son activité. À l’issue du jeu, nous leur parlons du statut d’étudiant entrepreneur et nous les incitons à suivre l’UE de sensibilisation", raconte le chargé de mission. Une initiative qui a porté ses fruits puisque 350 étudiants du secteur scientifique se sont effectivement inscrits à cet enseignement.

le statut étudiant entrepreneur attire

 

Les étudiants palois qui candidatent au Pépite ECA (Entrepreneuriat campus Aquitaine) ont aussi la possibilité de remplacer leur stage de fin d’année par un temps dédié au développement de leur projet d’entreprise. Pendant ces 6 mois, ils reçoivent une gratification (500 euros par mois) de l’UPPA. Entre 2017 et 2019, le nombre d’inscrits à l’université ayant le statut d’étudiant entrepreneur est passé de 3 à 30.

Deuxième mesure née de l’isite : un appel à projets destiné à favoriser le transfert de technologie, et dont un des volets cible la création d’entreprise. Selon les besoins, les porteurs de projet peuvent bénéficier d’une aide au fonctionnement, d’une décharge horaire, de stagiaires, du recrutement d’un ingénieur de recherche ou d’un post-doc. Soit possiblement entre 50 000 à 100 000 euros par projet, à condition d’obtenir une évaluation positive de la Satt AST.

7 projets en maturation

"Ouvert au fil de l’eau, sur toute la durée de l’isite, cet appel à projets a rencontré jusqu’à présent un joli succès avec 7 projets soutenus", juge Laurent Pécastaing. Deux de ces projets "parmi les plus matures ont été proposés au springcamp entreprenariat". Cette dernière action, qui s’est déroulée du 22 au 24 mai dernier, avait pour objectif d’accélérer des projets de création d’entreprise.

"Sous cette forme-là, à ma connaissance, ce springcamp n’a pas d’équivalent ailleurs", estime le chargé de mission. Pendant trois jours pleins, 25 enseignants-chercheurs et étudiants (de la L3 jusqu’au doctorat) – tous habités par une idée de création d’activité – se sont associés pour mobiliser leur intelligence collective au service de cinq projets retenus au préalable.

Un springcamp pour "lever les verrous"

Pour chacun des projets, ils ont travaillé en petits groupes transdisciplinaires (mêlant scientifiques, juristes, économistes…) pour faire le tour des "verrous" à lever : business plan, business model, démarchage des investisseurs, gestion de la propriété intellectuelle… avec l’appui de l’équipe du pôle Pépite ECA et d’un cabinet de coachs privés, IXI, dont les interventions ont été rémunérées. Chaque groupe a pu échanger avec des industriels et institutions locaux, des start-uppers et des experts de la finance et de la PI (1).


2 projets d’enseignants-chercheurs

 

Cinq équipes ont planché pendant les 3 jours du springcamp : Phytocaptor, EdoStats, LaboREM, Métha-agglo et Red Floss. De ces cinq projets, trois émanaient d’étudiants, deux d’enseignants-chercheurs. C’est notamment le cas du projet Phytocaptor (développement d’un biocapteur pour détecter la pollution aux pesticides), porté par Corinne Parat, chercheuse à l’Iprem (Institut pluridisciplinaire de recherche sur l’environnement et les matériaux, CNRS-UPPA). Ce projet a été retenu fin 2018 dans l’appel à projets E2S dédié au transfert de technologie.

C’est aussi le cas de LaboREM. Mis au point par Benoît Larroque (MCF à l’IUT de Bayonne) et Franck Luthon (professeur rattaché au LIUPPA, le laboratoire d’informatique de l’UPPA), ce laboratoire distant d’instrumentation en électronique permet aux étudiants de licence d’accéder par connexion internet 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, à des travaux pratiques utilisant de vrais équipements commandables en temps réel via une interface logicielle déportée. Les deux inventeurs souhaitent aujourd’hui utiliser ce procédé pour piloter à distance des éoliennes ou des panneaux solaires.

À l’issue de ce springcamp, chaque équipe a défendu sa création devant un jury composé de représentants de l’écosystème local de l’innovation (Bpifrance, Satt, technopole Hélioparc, etc.) Les projets étudiants seront accompagnés par le pôle Pépite, ceux des enseignants-chercheurs seront épaulés gracieusement par la CCI paloise, le réseau Adour entreprendre Hélioparc et Eticoop, une filiale du Crédit Agricole d’Aquitaine.

Une expérience qui sera renouvelée

"C’était une expérience très enrichissante. La création d’entreprise ne va pas encore forcément de soi à l’université mais nous sommes en train de faire bouger les lignes", espère Laurent Pécastaing, souhaitant que le réseau de futurs entrepreneurs réuni pour ce springcamp "continue de grossir".

Pour y parvenir, les fonds d’E2S vont être mobilisés pour recruter, pour deux ans, un responsable partenariats en CDD, à compter de septembre prochain. La date du prochain "camp entreprenariat" sera également avancée à l’hiver 2020 afin de toucher plus d’étudiants car, au mois de mai, beaucoup d’entre eux sont déjà partis en stage.


(1) Cyril Brèque et deux chirurgiens anatomistes (Jean-Pierre Richer et Jean-Pierre Faure) de la faculté de médecine de Poitiers ont fait breveter en 2016 un premier modèle cadavérique humain revascularisé pulsatile et ventilé (lire sur AEF info). Après deux années de développement, en collaboration avec l’Institut Pprime2, les chercheurs ont mis au point un système permettant, à partir d’un corps ayant fait l’objet d’un don à la science, de simuler les pulsations artérielles, la recoloration chaude des tissus, la turgescence veineuse, une température corporelle et le mouvement respiratoire. Ce dispositif breveté unique au monde permet aux futurs chirurgiens de faire l’apprentissage des gestes de base du bloc opératoire dans des conditions réalistes.

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Sabine Andrieu, journaliste