Service abonnements 01 83 97 46 50

Revenir en haut de la page

Formations, établissements, recherche : Michel Cosnard fait le point sur les évolutions du HCERES

Les changements dans l’organisation des formations impactent directement l’activité d’évaluation du HCERES. Ce "modèle d’évaluation externe" qui aujourd’hui "ne se discute plus" doit donc évoluer, "mais il ne faudrait pas le révolutionner", soutient son président Michel Cosnard, dans une interview à AEF info début juillet 2019. Alors que son mandat s’achève le 31 octobre prochain, il revient sur les adaptations apportées au dispositif d’évaluation des formations, des établissements et de la recherche, annonçant la réorganisation de deux départements du HCERES et suggérant des pistes pour éviter que les rapports ne soient perçus comme de "l’eau tiède". Il émet aussi quelques suggestions pour la future loi sur la recherche, dont celle que le HCERES, qui recueille 1 M€ de ressources propres, devienne une autorité publique indépendante, dotée de la personnalité morale.

Michel Cosnard, président du HCERES. © Inria / C. Dupont

AEF info : À quelques mois de la fin de votre mandat à la présidence du HCERES, quel regard portez-vous sur cette institution ?

Michel Cosnard : Ce qui ne se discute plus aujourd’hui, c’est que l’évaluation externe fait partie de notre paysage. C’est en quelque sorte le testament que je laisse : le HCERES a réussi – pas tout seul – à installer un modèle d’évaluation utile pour le dispositif d’enseignement supérieur et de recherche. On peut toujours le faire évoluer au rythme des changements de l’ESR, mais il ne faudrait pas le révolutionner. Du reste, si l’on regarde les dix dernières années, ce modèle d’évaluation a singulièrement évolué et j’ai le sentiment qu’il l’a fait dans le bon sens, celui d’une amélioration du dispositif d’ESR.

AEF info : Que va changer la réforme de la licence dans les évaluations menées par le HCERES, et comment va-t-on pouvoir mesurer la réussite des étudiants ?

Michel Cosnard : Nous mettons systématiquement à jour tous les référentiels d’évaluation à chaque nouvelle vague. Ainsi, à la fin octobre prochain, juste avant mon départ, les référentiels de la vague B seront soumis au vote du Collège. Celui de la licence sera bien sûr appelé à évoluer pour tenir compte de la réforme, qui introduit un changement structurel important. En effet, la nouvelle licence ne sera plus structurée par années, mais selon des parcours individualisés avec l’objectif d’augmenter la réussite des étudiants.

Toutefois, ces parcours à la carte et cette nouvelle temporalité vont rendre la mesure de la réussite plus complexe qu’avant, où il suffisait de regarder le pourcentage d’étudiants qui passaient de L1 en L2, puis de L2 en L3, et finalement obtenaient leur licence. Cela dit, ce n’est pas du ressort du HCERES que de mesurer cette réussite. Notre rôle est de veiller à ce que les établissements mettent en œuvre cette nouvelle licence de manière efficiente, en s’appuyant sur un processus de qualité. D’une manière générale, ce n’est pas le contenu des formations que nous évaluons, mais les dispositifs mis en place pour que ces formations atteignent leur objectif de transmission de connaissances et de compétences.

 

Nouvelle licence : "Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y aura pas un grand "big bang" de l’évaluation, nous serons plutôt dans une adaptation progressive."

 

AEF info : Comment allez-vous réviser le référentiel de la nouvelle licence, sachant que le ministère attend de savoir ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas ? (lire sur AEF info)

Michel Cosnard : Nous travaillons toujours pour deux "clients" : d’un côté les évalués, de l’autre la tutelle. Pour ce qui est des évalués, il est très important que l’on soit présents dès le début de cette réforme de la licence car les miracles n’existent pas : les acteurs de terrain vont rencontrer des difficultés de mise en œuvre, nous aurons à les aider dans un processus d’amélioration continue et il faudra leur laisser le temps de progresser.

Pour ce qui est de la tutelle – en l’occurrence le ministère –, le rôle du HCERES doit être de l’aider à piloter le dispositif. Cela suppose évidemment que les attentes doivent être clairement définies. Autrement dit que le ministère exprime, en lien avec les établissements autonomes, ce qui distingue une "bonne" licence d’une "mauvaise" de manière à ce que l’on puisse bâtir les indicateurs et le référentiel appropriés. La réflexion est en cours et le HCERES est bien sûr prêt à y apporter sa contribution. Mais, à cette heure, le chantier est en grande partie devant nous concernant les outils à mettre à disposition des experts dans leur mission d’évaluation.

À mon avis, l’évaluation ne devrait pas être trop quantitative, surtout dans cette phase initiale de la réforme. Ce n’est pas le classement de Shanghai ! La licence, c’est une grande diversité de disciplines, de formations, d’établissements et de publics ; c’est aussi tout ce qui va permettre d’accompagner l’étudiant dans ses choix, dans son parcours, dans son rythme, dans sa capacité à rebondir. Il faudrait donc éviter de porter un regard trop réducteur sur une telle transformation. Ce qui va nous intéresser dans un premier temps, c’est la construction d’un nouveau dispositif de licence et les moyens que les établissements y consacreront. Nous devrons aussi être plus à l’écoute des étudiants que nous ne l’étions par le passé, car il est essentiel de bien comprendre comment l’individualisation des parcours va être mise en œuvre. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y aura pas un grand "big bang" de l’évaluation, nous serons plutôt dans une adaptation progressive.

 

"J’ai conscience qu’il se dit que nos rapports sont de l’eau tiède."

 

AEF info : Peut-on attendre de ces évolutions, notamment de l’évaluation des enseignements par les étudiants, qu’elles débouchent sur des rapports plus tranchés, comme le demande le ministère ?

Michel Cosnard : Les étudiants sont déjà censés évaluer leurs enseignements en licence et en master, et nous repérons évidemment les enseignements pour lesquels ces évaluations existent. Notre travail, c’est de faire un constat et, souvent, ce constat est déjà connu. L’intérêt du HCERES, c’est qu’il l’écrit. Mais nous ne sommes pas décisionnaires. Et je dois souligner que ce n’est pas seulement au ministère de prendre les décisions : c’est aussi aux établissements et aux responsables de formation.

Cela dit, j’ai conscience qu’il se dit que nos rapports sont de l’eau tiède, que nous manions un discours peut-être trop poli et pas assez précis. J’entends la critique quand elle va dans le sens d’une amélioration du service public. Je vois deux pistes pour y remédier, tout en gardant à l’esprit qu’il n’est pas dans le rôle du HCERES de classer les licences ou de décerner des labels. La première serait de faire un "executive summary" d’une demi-page pour le décideur, qui n’a pas le temps de lire le rapport complet. La deuxième piste serait d’avoir aussi un texte qui soit plus à l’intention des futurs étudiants et des familles, disponible par exemple sur Parcoursup.

AEF info : Des évolutions sont aussi en cours, qui tendent à rapprocher le master du doctorat. Comment le HCERES s’y adapte-t-il ?

Michel Cosnard : La réforme de la licence d’un côté, les évolutions que vous évoquez de l’autre sur le master et le doctorat, notamment à travers les EUR (écoles universitaires de recherche), tendent à modifier assez fortement l’articulation traditionnelle licence-master puis doctorat pour aller vers une articulation licence puis master-doctorat. Cette évolution va bien sûr nous conduire à faire évoluer nos référentiels et nos méthodologies. Nous devons nous adapter à cette nouvelle donne en rapprochant davantage les évaluations des masters de celles des doctorats, alors qu’aujourd’hui, les masters et les licences sont évalués par le même comité. Là encore, la réflexion est en cours et cela va se faire progressivement.

AEF info : Comment abordez-vous un autre grand sujet, celui des bachelors et de l’évolution des licences professionnelles ?

Michel Cosnard : C’est un grand chantier à venir. Aujourd’hui, nous sommes en attente de décisions du ministère mais ce qui est sûr, c’est qu’il faudra que nous adaptions le dispositif d’évaluation aux nouvelles formations qui seront issues de cette réforme. Il est d’ailleurs d’autres évolutions que nous avons déjà entamées : dans le domaine des formations médicales, l’évaluation portait sur la Paces, qui va être réformée. Depuis deux ans déjà, nous évaluons les formations de médecine, de pharmacie, d’odontologie et de maïeutique.

À compter de la vague A (2019-2020), nous commencerons à appréhender le secteur paramédical et allons évaluer les formations universitaires pour les orthophonistes, les orthoptistes et les audio-prothésistes. Quant à l’universitarisation des autres formations paramédicales (infirmiers, kinésithérapeutes, podologues, psychomotriciens…), nous attendons les choix qui seront faits à l’issue des discussions qui sont encore en cours entre les acteurs, le ministère de la Santé et celui de l’Enseignement supérieur.

 

"Nous allons vers une structuration de plus en plus forte de la recherche, à travers de grands laboratoires."

 

AEF info : Des adaptations doivent-elles aussi intervenir pour l’évaluation des établissements ?

Michel Cosnard : Nous restons là dans le dispositif actuel. Ce que nous avons fait évoluer, ce sont les référentiels, pour tenir compte des spécificités des écoles – on n’évalue pas une école d’art comme une université ! – et des organismes de recherche. Pour ces derniers, le dispositif est d’ailleurs plus "à la carte", dans un dialogue étroit avec leurs responsables et les tutelles.

En revanche, le HCERES va réorganiser deux de ses départements. Le DECT (département d’évaluation des coordinations territoriales), qui ne s’occupait que des groupements, va grossir pour s’occuper aussi de l’évaluation des universités, qui relevait du DEE (département d’évaluation des établissements). Et le DEE va se concentrer pour sa part sur les écoles et les organismes de recherche.

AEF info : Quels principaux enseignements tirez-vous de l’évaluation des unités de recherche ?

Michel Cosnard : Nous allons vers une structuration de plus en plus forte de la recherche, à travers de grands laboratoires. C’est particulièrement vrai en sciences de la vie et de la santé et, de manière plus récente, en sciences humaines et sociales. En dix ans, tous domaines confondus, on est passé de 3 200 unités à un peu moins de 2 800, soit 12 % de moins.

Pour autant, ce phénomène de concentration ne réduit pas notre activité d’évaluation dans la mesure où l’on nous demande généralement d’évaluer chacune des équipes qui composent ces grandes unités. Et le retour de l’évaluation globale en est plus complexe : d’abord par la variété des équipes au sein d’une même unité, ensuite par l’augmentation et l’imbrication de leurs tutelles, qui n’est pas toujours cohérente avec les regroupements existants. C’est notamment le cas en région parisienne, où il n’est pas rare de trouver au sein d’une même unité des équipes relevant de groupements différents. Nous nous attachons cependant à réaliser des synthèses des unités de recherche par site, que nous publierons désormais systématiquement. Nous venons de commencer avec PSL et Hesam.

Sur l’évaluation des unités de recherche elles-mêmes, il devient de plus en plus important que les tutelles précisent leurs attentes, pour que la "photo" prise par le comité d’experts soit la plus pertinente possible. De notre côté, nous accordons autant d’importance désormais à la production des unités qu’à leur organisation et à leur vie interne. Sur ce dernier sujet, nous ne sommes plus du tout dans les indicateurs, mais dans le qualitatif. Les laboratoires performants sont souvent bien structurés, bien dirigés, et ont une organisation très respectueuse de tous les personnels, y compris leurs doctorants. Cela dit, même sur la production, nous allons de plus en plus vers du qualitatif : désormais, le comité d’experts demande aux chercheurs de ne leur présenter que les productions qu’ils jugent les plus significatives, et d’expliquer en quoi elles sont importantes.

AEF info : Le HCERES a-t-il des propositions ou des interrogations à faire remonter dans le cadre de la préparation de la loi de programmation pluriannuelle de la recherche ?

Michel Cosnard : Je souhaiterais que le statut du HCERES évolue, passant d’une AAI (autorité administrative indépendante) à une API (autorité publique indépendante) disposant de la personnalité morale et juridique. Ce statut nous donnerait plus de facilités pour gérer l’extraordinaire développement de nos ressources externes. Ceci est dû à la montée en puissance de nos activités à l’international, où nous sommes devenus une agence d’évaluation reconnue, sinon de référence. En Europe, nous avons par exemple créé un consortium pour évaluer des infrastructures de recherche (lire sur AEF info). Et il ne faut pas oublier la France, où nous étendons nos activités à l’évaluation de programmes nationaux (nous venons d’évaluer les 8 IRT) et de structures privées d’enseignement supérieur. Au total, ces ressources propres représentent 1 M€, sur un budget de 18 M€.

Il pourrait aussi être utile de préciser la définition donnée dans la loi de 2013 de ce qui doit être évalué : qu’est-ce qu’un "établissement d’enseignement supérieur", un "organisme de recherche" ? Il pourrait par exemple être envisagé que ce soit le gouvernement qui décide d’un programme annuel d’évaluation, avec une liste d’établissements précis qui serait publiée au Journal officiel par le ministère.

Enfin, la question est de savoir s’il faut maintenir le dispositif d’évaluation par vagues, qui reste très lié aux établissements, alors qu’il pourrait faire sens, en recherche, de procéder plutôt à une évaluation par disciplines. Toujours en recherche, une autre question tient à l’obligation qui nous est faite par la loi ESR de 2013 de ne rendre public qu’un résumé des évaluations des unités de recherche, dans un souci de protection du patrimoine scientifique et technologique national. Or la lecture de ces seuls résumés, qui n’entrent pas dans le détail des activités des laboratoires, ne permet généralement pas de se faire un avis tranché.

Fermer

Bonjour

Vous souhaitez contacter

René-Luc Bénichou, journaliste