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Comment la technopole de Sophia Antipolis mise sur l’intelligence artificielle pour réinventer son modèle

"La technopole de Sophia Antipolis a toujours vécu cachée, comme si elle avait honte de son développement. À la place de la garrigue, elle a fait planter des pins pour qu’on ne puisse pas voir ce qui s’y passe", relate à AEF info Jean Leonetti, président de la communauté d’agglomération de Sophia Antipolis, vendredi 12 juillet 2019. "Aujourd’hui, Sophia veut s’affirmer et nous sommes passés de la nostalgie à l’optimisme", assure-t-il, arguant que "l’obtention du 3IA marque la fin du déclinisme, tout comme le futur projet immobilier Ecotone". "Le 3IA nous permet de mettre les projecteurs sur Sophia Antipolis", confirme son directeur David Simplot. L’IA est-elle la révolution qu’attendait la technopole pour trouver son second souffle, 50 ans après sa création ? AEF info est allé à la rencontre de ceux qui font vivre l’IA au cœur de l’écosystème sophipolitain.

Vue de la technopole de Sophia-Antipolis. @Crédits 360 Médias - Yann Coatsaliou

"L’idex était déjà une belle récompense pour l’université Côte d'Azur mais grâce à l’institut 3IA, nous jouons désormais dans la cour des grands et personne ne peut le contester", se félicite Jean Leonetti, maire d’Antibes et président de la Casa (communauté d’agglomération de Sophia Antipolis), vendredi 12 juillet 2019 (lire sur AEF info).

SOPHIA A PRIS LE TRAIN EN MARCHE DE L’IA

Coup de génie ou heureux alignement des planètes, l’obtention du 3IA a coïncidé avec l’organisation, du 7 au 9 novembre 2018, d’un grand sommet international sur l’intelligence artificielle, Soph.IA, qui a rassemblé chercheurs, entreprises, partenaires économiques, étudiants et grand public (1).

"Dans les années 80 et 90, la dynamique était clairement autour du secteur des télécoms", rappelle Laurent Londeix, président de l’incubateur Paca-Est. "Il y a deux ou trois ans, nous savions qu’il fallait miser sur le big data, aujourd’hui sous la bannière de l’intelligence artificielle", poursuit-il.

60 % DES EMPLOIS CENTRÉS SUR LE NUMÉRIQUE

Le numérique, les biotechnologies et la santé constituent un "socle de compétences historique" de la technopole Sophia Antipolis, notamment dans le véhicule connecté, l’imagerie médicale ou la modélisation 3D, la santé digitale et la bioinformatique. 60 % des 38 000 emplois de la technopole sont centrés sur les technologies du numérique.

"Il ne faut pas pour autant colorer Sophia Antipolis d’une seule teinte car la diversité des thématiques est une force. Cependant, le numérique et l’IA doivent être au service des autres sciences", estime Laurent Londeix. "Quand j’étais président du Sophia Club Entreprises, j’avais suggéré de spécialiser Sophia sur ces thématiques de l’IA et du big data pour que la technopole retrouve son rayonnement international", signale-t-il par ailleurs.

Sophia en chiffres :

LE 3IA, UNE BRIQUE DE L’UNIVERSITÉ CÔTE D'AZUR

"Nous n’ajustons pas la stratégie pour répondre à un appel à projets, mais nous avons concouru car celle correspondait à notre stratégie", assure David Simplot, directeur du nouvel institut 3IA et du centre de recherche Inria Sophia Antipolis Méditerranée.

"Le 3IA est un élément important de l’université Côte d'Azur notamment pour la renommée de la technopole", avance David Simplot qui reconnaît que "l’obtention du 3IA permet de mettre les projecteurs sur Sophia, site exceptionnel, non pas uniquement grâce à l’environnement mais bien par son excellence scientifique". "20 % des chercheurs les plus cités au monde en informatique sont basés à Sophia", chiffre-t-il par ailleurs.

S’il est convaincu de la qualité du projet scientifique de l’institut, David Simplot insiste sur "la grande mobilisation des collectivités, des chercheurs mais surtout des entreprises, qui ont fortement poussé le dossier".



L’INSTITUT 3IA côte d’azur

 

Centré sur la santé numérique et les territoires intelligents, le projet du 3IA Côte d'Azur développera quatre axes scientifiques : l’intelligence artificielle fondamentale (statistiques, machine et deep learning) ; l’intelligence artificielle au service de la médecine computationnelle ; la biologie computationnelle et l’IA bio-inspirée ; et l’IA et les territoires intelligents et sécurisés.

Il réunit les acteurs principaux du site tels que le CNRS, Inria, l’Inserm, Eurecom, Mines ParisTech et Skema Business School, avec le soutien du CEA, du CHU de Nice, du CSTB, du Cnes, du Data Science Tech Institute et de l’Inra. Le projet a également été soutenu par plus de 60 entreprises du territoire comme Accenture, Amadeus, ARM, Blu Manta, Doriane, inHEART, NXP, Renault, SAP, Thales et Therapixel, mais aussi par les collectivités locales et en particulier la communauté d’agglomération Sophia Antipolis.

L’institut recevra 16 M€ au titre du PIA. Le projet scientifique s’appuiera sur 38 chaires au total, qui impliqueront 270 à 300 personnes. Le 3IA vise la création de 5 start-up par an.

SYNERGIE ENTRE LABORATOIRES ET ENTREPRISES

Le lien entre université et entreprise est indéniablement un facteur de succès pour les écosystèmes. "La synergie entre les laboratoires et les industriels n’a jamais si bien fonctionné qu’aujourd’hui", confirme Laurent Londeix. Pourtant ça n’a pas toujours été le cas, se souvient Jean Leonetti. "Quand je travaillais au CNRS, honnêtement, il n’était pas question de parler au privé ! C’était un crime. Il y avait même une fierté à faire en sorte que ce que l’on cherche ne s’applique pas."

"Sophia est désormais un territoire dont les gens n’ont plus envie de repartir", reprend Laurent Londeix. "Les compétences sont très largement reconnues et c’est d’ailleurs pour cela qu’on a vu arriver des entreprises comme Renault ou Huawei", poursuit le président de l’incubateur Paca Est.

CHANGEMENT DE COMPORTEMENT DE LA RECHERCHE PUBLIQUE

"On dit souvent que la réussite d’un écosystème se mesure à l’énergie qu’il faut mettre pour le maintenir. Je pense que la communauté d’agglomération de Sophia Antipolis peut s’arrêter, la technopole poursuivra son chemin seule", résume David Simplot.

Laurent Londeix estime que Frédérique Vidal, lorsqu’elle était présidente de l’université Nice Sophia Antipolis avant de devenir ministre, a apporté aux universitaires "cette volonté de travailler avec le monde de l’entreprise". "À l’époque, certains organismes comme Inria étaient naturellement proches des entreprises. En revanche, nous voyions peu le CNRS ou les universités. Depuis quelques années, j’observe un vrai changement de comportement des universitaires et l’idex Jedi a accéléré le processus", indique Laurent Londeix. "On retrouve cette dynamique avec le 3IA", souligne-t-il.

FAIRE SORTIR LES CHERCHEURS

Que manque-t-il à Sophia Antipolis pour devenir un écosystème aussi reconnu que la Silicon Valley ou le Technion en Israël ? "Pour réussir la fertilisation croisée, il faut faire sortir davantage nos chercheurs. Il faut qu’ils rencontrent davantage les entreprises sous n’importe quel prétexte", insiste David Simplot. Si le lien existe bien entre université et entreprise, la porosité doit s’intensifier, notamment à travers la multitude de "lieux totems" qui fleurissent un peu partout dans l’Hexagone.

"Il faut organiser des événements pour que chercheurs et entreprises se rencontrent, c’est cela qui permet de passer un cap supplémentaire", note le directeur du centre Inria. "Notre campus a besoin de fraîcheur et nous souhaitons que les cerveaux se frottent au sein de cet écosystème", poursuit-il.

UNE "ORGANISATION NON ORGANISÉE"

"J’aime cette organisation non organisée de Sophia", assure Jean Leonetti. "Au fond, Sophia est un réseau, pas un système pyramidal. C’est pour cela que ça fonctionne", poursuit-il. Toutefois, le maire d’Antibes reconnaît que la technopole reste "une nébuleuse". "Si on veut 'frotter les cerveaux', comme le dit David Simplot, il faut que les gens se rencontrent facilement au sein des différentes briques de l’organisation sophipolitaine", considère-t-il.

"Je suis plutôt optimiste. Nous n’avons pas forcément la taille de la Silicon Valley mais nous disposons d’une dynamique collaborative qui est très positive avec des compétences très importantes qui doivent encore être renforcées, en particulier dans le domaine de l’IA si l’on veut jouer sur la scène internationale", signale Laurent Londeix.

UN "DIAMANT BRUT ASSEZ MAL MARKÉTÉ"

Pour Loïc Chanvillard, responsable des activités spatiales du pôle de compétitivité Safe, "Sophia Antipolis est un diamant brut assez mal markété".

"À l’étranger, quand vous discutez avec des gens du milieu de la technologie, ils connaissent Sophia", concède-t-il. "Paradoxalement, même si cela évolue considérablement, la connaissance du lieu de Sophia Antipolis dépasse assez peu en France les cercles liés à la technologie et à l’innovation", constate Loïc Chanvillard qui qualifie Sophia Antipolis "d’un des meilleurs modèles de technopole existant".

UN PRIX NOBEL POUR GAGNER EN NOTORIÉTÉ ?

"L’opportunité d’amélioration de la technopole Nice Sophia Antipolis repose sur sa visibilité et sa notoriété internationale", abonde Georges Falessi, directeur général du pôle de compétitivité SCS (solutions communicantes sécurisées). "On sait faire mais encore faut-il faire savoir", pointe-t-il. Néanmoins, il se dit "totalement convaincu par le recentrage de la technopole sur le sujet de l’IA".

"Le deuxième axe d’amélioration est de nature financière. Dans le domaine de l’IA, la France investit 75 M€ pour financer 4 instituts 3IA quand la Chine annonce 22 Md€ par an pour un budget qui devrait progressivement s’élever à 59 Md€ d'ici 2025", compare-t-il. En outre, "il faudrait une présence bien plus accrue des venture capitalists", pointe Georges Falessi.

"La cerise sur le gâteau serait la présence d’un prix Nobel sur le territoire de Nice Sophia Antipolis", expose le directeur général du pôle de compétitivité. "Pour ce faire, il faudrait pouvoir dérouler le tapis rouge pour attirer les stars mondiales de la recherche", suggère-t-il également.

LE DISCOURS DÉCLINISTE EST "LOIN DERRIÈRE"

"Pour Sophia Antipolis, l’objectif du projet Ecotone est de s’affirmer", assure Jean Leonetti. "S’affirmer, car la technopole de Sophia Antipolis a toujours vécu cachée, comme si elle avait honte de son développement. À la place de la garrigue, elle a fait planter des pins pour qu’on ne puisse pas voir ce qui s’y passe." "Je pense que ce n’est pas innocent. Il fallait s’excuser de faire du béton dans la garrigue à l’époque", développe le président de la communauté d’agglomération de Sophia Antipolis.

Toutefois, assure Jean Leonetti, "le discours sur le déclin de Sophia Antipolis est loin derrière nous, la croissance est au rendez-vous avec la création en moyenne d’un millier de nouveaux emplois chaque année depuis cinq ans". "Nous en avons terminé avec le "Sophia c’est fini' ", salue le maire d’Antibes.

"Sophia Antipolis a toujours fait preuve de résilience et d’une capacité à traverser les crises qui m’a toujours étonné", abonde Laurent Londeix.

SOPHIA ANTIPOLIS À TRAVERS LE TEMPS

 

Imaginée en 1969 par le sénateur Pierre Lafitte qui rêvait de créer "le quartier latin des champs", la technopole regroupe aujourd’hui 2 500 entreprises qui emploient près 38 000 personnes. En 50 ans, elle a connu différentes phases dans son expansion.

"Au lancement en 1969, on peut parler d’une période de bienveillance compassionnelle durant laquelle les politiques ne se sont pas trop mêlés de ce qui se passait à Sophia", contextualise Jean Leonetti.

"A suivi une longue période de croissance avec la vente de nombreux terrains sur lesquels se sont installées des entreprises. Dans les années 80-90, le système apparaît comme obsolète et s’essouffle. Sophia Antipolis est peu lisible et sans avenir. En parallèle, le projet Eco Vallée, zone de développement économique dans la vallée du Var, apparaît comme un relais potentiel", détaille le président de la communauté d’agglomération.

"Dans les années 2000, les communautés d’agglomération se sont mises en place et nous sommes passés de la nostalgie à l’optimisme", poursuit-il. En 2012, le business pôle et Sophia Tech sont créés, de grandes entreprises s’installent et l’université Côte d'Azur se crée, permettant de relancer durablement la dynamique au sein de Sophia Antipolis. 

ECOTONE, nOUVELLE PORTE D’ENTRÉE À SOPHIA ANTIPOLIS

"Ecotone va créer une porte d’entrée littorale et plus visible dans Sophia", assure Jean Leonetti. Ce programme de 40 000 m2 sera réalisé par la Compagnie de Phalsbourg, qui a fait appel aux architectes Jean Nouvel et Manal Rachdi pour "concevoir un bâtiment écologique (90 % d’espaces verts) très novateur".

"Nous voulions quelque chose de visible sur le plan architectural, qui conserve l’ADN particulier de Sophia, et Jean Nouvel va nous construire une véritable colline habitée", explique le maire d’Antibes. Xavier Niel, impliqué dans le projet, ambitionne d’implanter une réplique de la Station F sur le futur site, prévu pour 2022.

Un living Lab sera installé à proximité de la future gare du bus-tram qui passera dans la colline habitée. Il fera partie d’un ensemble urbain, quartier multifonctionnel, constitué autour d’espaces publics et services communs sur une surface de 20 000 m2 à 25 000 m2. Cet ensemble sera organisé autour d’un nouveau business pôle, destiné d’une part à favoriser l’entrepreneuriat et la création d’entreprises, et d’autre part au développement de synergie et d’innovation ouverte entre les acteurs du territoire.

50 ans après sa création, la technopole de Sophia Antipolis entre dans une nouvelle ère et s’engage sur la voie de l’IA avec une volonté accrue de renforcer sa notoriété et de s’affirmer, troquant ses pins historiques pour des palmiers, cette fois bien visibles de l’autoroute.



(1) La prochaine édition aura lieu du 20 au 22 novembre 2019.

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Julien Jankowiak, journaliste