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Face à la métropolisation de l'enseignement supérieur, la riposte des villes petites et moyennes s'organise

Le phénomène n’est pas nouveau, mais il a pris une signification particulière depuis que les villes petites et moyennes se sont retrouvées aux avant-postes des contestations de l’hiver, pendant le mouvement des "Gilets jaunes" : ces territoires passés au second plan des préoccupations, éloignés ou mal reliés aux métropoles, mais dont les besoins en qualification n’ont pas disparu, entendent réagir à la métropolisation de l’ESR. Face à la concentration des moyens extra-budgétaires du PIA sur les grands sites depuis plus d’une décennie, dans un objectif de rayonnement international, certaines collectivités territoriales organisent la riposte en menant de véritables politiques d’attractivité auprès des établissements. Elles se battent aussi pour que le plan gouvernemental "Action cœur de ville", qui a pour but de revitaliser les centres-villes, intègre une dimension ESR.

Le campus Pierre Mendès-France, situé près du centre-ville de Roanne, compte 800 étudiants, et a eu un impact sur le quartier dans son ensemble : les Lyonnais viennent investir dans le logement étudiant, les habitants se sont appropriés l'esplanade fleurie devenue un parc urbain apprécié où se tient la Fête des commerçants chaque année. SP

Saint-Nazaire, Niort, Besançon, Saint-Brieuc, Valence, Roanne, Angoulême, Charleville-Mézières, Nevers, Cannes, Limoges… Nombreuses sont les villes de cette France dite "périphérique", celle qui s'est soulevée cet hiver, qui nourrissent paradoxalement des projets d'enseignement supérieur ambitieux, alors qu'elles n’ont a priori pas vocation à devenir des centres universitaires. D’autant moins dans une période marquée par la raréfaction des moyens publics et leur concentration sur les grands pôles métropolitains, dans un objectif de visibilité internationale et d’excellence scientifique. Et pourtant, les projets académiques fleurissent, portés par des élus et des collectivités locales volontaristes, qui mettent les ressources nécessaires sur la table pour concevoir des schémas locaux d’ESR, construire des pôles d’enseignement supérieur, et implanter des établissements venus d’ailleurs.

 

Ce décryptage fait partie d’un dossier en plusieurs parties qui se propose d’observer les métamorphoses du lien entre enseignement supérieur et territoires. La première partie, publiée en juillet 2019, comprend les dépêches suivantes :

des territoires périphériques délaissés ?

"On constate que l’université vampirise le territoire : les jeunes le quittent pour aller étudier à l’université, ce qui stérilise les territoires et aboutit à des offres d’emploi non pourvues", observe Grégoire Feyt, vice-président de l’université Grenoble-Alpes en charge des relations territoriales, lors du séminaire national des "collectivités territoriales pour l’ESR" qui s’est tenu à Roanne, le 6 juin 2019. "Les territoires sont demandeurs de formations, mais l’université a tendance à freiner des quatre fers", ajoute-t-il.

"Notre difficulté est d’attirer des établissements d’enseignement supérieur", renchérit le VP enseignement supérieur de la Communauté d’agglomération du Niortais, Éric Persais. "On se heurte à la métropolisation. L’université de Poitiers ne veut pas se développer davantage qu’elle ne l’a déjà fait, alors même que Niort est la 4e place financière de France. Du coup, nous allons chercher des acteurs privés, mais c’est un vrai challenge."

Incitées à se concentrer dans des regroupements de site par la loi Fioraso, appâtées par les promesses de moyens nouveaux si elles jouent le jeu des idex, isite et autres labex, et un peu plus libres de leur stratégie territoriale depuis leur passage aux RCE, les universités ont ainsi tendance à délaisser leurs sites secondaires, ou, a minima, à ne pas les développer.

La question des moyens est d’ailleurs clairement posée : "Je crois beaucoup au maillage territorial, à l’accessibilité de l’ESR, mais jusqu’à quel niveau faut-il descendre, vu la dotation des universités – qui n’est plus indexée sur rien ? La charge du maillage territorial doit être partagée au mieux", réclame Pierre Denise, président de l’université de Caen, qui compte environ 30 000 étudiants, dont 2 000 dans ses cinq antennes délocalisées.

"Un diplôme équivalent délivré à Caen et à Cherbourg coûte 2 900 euros de plus par an à Cherbourg. Cet argent serait-il mieux utilisé ailleurs ?", s’interroge-t-il. "D’autant que la valeur ajoutée des antennes peut être positive (taux de réussite, développement de l’apprentissage…), mais elle peut aussi être négative, avec l’incitation à une faible mobilité pour les étudiants locaux."

les risques d’une concentration excessive des ressources

Certains considèrent que cette métropolisation de l’ESR est excessive et nocive : "Il faut aller contre les stéréotypes basés sur une conception conventionnelle et très 'fin XXe' de la science, selon laquelle en concentrant les moyens et les acteurs dans les métropoles pour atteindre une taille critique, on fera de la meilleure recherche", martèle Jean-Luc Delpeuch, président de la Comue Hesam et maire de la commune de Cluny en Saône-et-Loire, "plus petite ville universitaire de France avec Corte", qui remarque en outre que "ni Cambridge, ni Oxford, ni Princeton ne sont situées dans des métropoles".

"Ce faisant, on passe à côté d’autres formes de création de connaissance. La crise actuelle montre qu’il faut faire d’autres choses. Les besoins en ESR ne sont pas tous satisfaits par les laboratoires des universités de Shanghai." Une position proche de celle défendue par Philippe Jamet, DG de l’IMT, établissement national implanté dans des villes comme Alès ou Albi, dans une tribune publiée par Le Monde en avril dernier et intitulée "L’université de demain devra autant peupler les ronds points que les cœurs de métropoles" (lire sur AEF info).

"Il serait paradoxal, au regard des attentes exprimées par la société, que notre pays parie excessivement sur le modèle dominant de l’université d’excellence et des clusters d’élite", écrivait-il. "Il faut également miser sur le rôle que joueront des organisations universitaires plus déconcentrées et flexibles. L’avenir est à l’inclusion des intelligences diverses présentes partout dans la société et les territoires, parfois à l’écart des chemins estampillés par l’académie. L’université de demain devra diffuser plutôt que concentrer. Elle devra partager, plutôt que confisquer. Le défi, pour elle, sera de savoir réconcilier Shanghai et les 'gilets jaunes'".

Henry Buzy-Cazaux, expert des sujets immobiliers qui quittera la direction générale de l’ISC Paris en septembre après l’avoir délocalisée à Orléans, observe pour sa part : "Les villes moyennes aujourd’hui ne se satisfont pas de leur destin, ni de voir partir leurs talents et leurs étudiants. Les élus ne supportent plus cette fracture territoriale. La métropolisation est le cancer lourd de notre pays (lire sur AEF info)."

attirer des étudiants : une nécessité avant tout économique

Ces villes insatisfaites sont nombreuses à réagir, en se dotant de véritables pôles d’enseignement supérieur qui se veulent attractifs et visibles. L’un des exemples les plus frappants est celui d’Angoulême, une ville de 42 000 habitants (180 000 dans l’aire urbaine) bien décidée à devenir "the place to be en France si l’on veut travailler dans le monde de l’image" : menée avec constance depuis plusieurs années, cette stratégie a abouti récemment à faire venir au sein du pôle Magelis des marques comme Audencia, l’École 42, et bientôt l’École de design de Nantes (lire ici l’analyse détaillée de la stratégie d’Angoulême). L’ambition est d’atteindre "une taille critique" pour favoriser la visibilité internationale du pôle image. Les étudiants y sont en effet considérés comme des "ambassadeurs" du territoire d’Angoulême, qui peuvent le faire connaître "auprès du grand public, et pas des seuls professionnels de l’image",explique Frédéric Cros, directeur de Magelis. 

Car la première motivation de ces agglomérations petites ou moyennes pour développer une offre de formation supérieure est d’ordre économique : avoir des étudiants bien formés, c’est pouvoir répondre aux besoins économiques du tissu d’entreprises local, qui sont parfois importants.

"L’enseignement supérieur est notre toute première priorité économique", explique Jérôme Baloge, président de la Communauté d’agglomération de Niort. "Le secteur assurantiel connaît des évolutions importantes autour du traitement de la donnée. Si les emplois nouveaux qui y sont associés ne sont pas créés à Niort, on va perdre la richesse de ce territoire", détaille l’élu. Les SS2I ont également "de gros besoins de diplômés", notamment autour du big data et de l’intelligence artificielle.

Niort mise sur les écoles privées, "plus agiles" que l’université

 

L’objectif du schéma local pour l’ESRI de Niort est de passer de 1 300 étudiants (2 500 en comptant les BTS) aujourd’hui à 6 000 d’ici dix ans. Pour cela, l’agglomération a entrepris de démarcher des formations post-bac hors région Nouvelle Aquitaine, comme le Cnam, qui a ouvert à la rentrée 2018 un cursus d’ingénieur par apprentissage, ou Excelia group, qui a implanté deux MSc (marketing digital/entrepreneuriat et innovation numérique) en partenariat avec l’IAE de Poitiers, en attendant, à la rentrée 2019, deux bachelors de La Rochelle BS, en transport/logistique et en communication digitale. Plusieurs contacts ont aussi été pris avec des écoles supérieures de la région parisienne et des Pays-de-la-Loire, et de nouvelles implantations devraient être annoncées pour la rentrée 2020.

L’agglomération niortaise cherche maintenant à attirer des "formations diplômantes à bac+3 de type bachelor, plus généralistes, afin de les connecter avec l’offre masters et MSc", dit son président, Jérôme Baloge, qui mise sur les trois liaisons TGV quotidiennes plaçant Niort à 1h47 de Paris et sur "le taux d’insertion professionnelle élevé" de son territoire pour y attirer les établissements d’ESR. Lui-même diplômé de Sciences Po Bordeaux et titulaire d’un doctorat, il veut une "filière complète" à Niort et reconnaît regarder davantage du côté des écoles privées, "plus agiles", que du côté des universités publiques de La Rochelle ou de Poitiers, "en restriction".

À St Brieuc aussi, ville qui mène depuis 30 ans une politique très volontariste en faveur de l’enseignement supérieur, la stratégie est à visée économique, mais elle s’appuie davantage qu'à Niort sur l’offre universitaire. L’agglomération compte 6 000 étudiants – dont 2 200 dans des formations universitaires – et s’est fixé un objectif de 10 000 étudiants en 2025.

Saint-Brieuc veut passer de 6 000 à 10 000 étudiants en cinq ans

 

L’objectif de 10 000 étudiants à 2025 est inscrit dans son "projet de territoire", un document stratégique adopté en 2018. "Nous voulons consolider les licences qui sont proposées par les universités Rennes-I et Rennes-II, et développer de nouvelles formations, comme une Paces ou un master dans le domaine des matériaux, avec l’Esir", explique Béatrice Herrou, chargée de mission "enseignement supérieur, recherche & innovation" à Saint-Brieuc Armor Agglomération, une zone qui "dispose de réels atouts, un cadre de vie agréable, des loyers peu élevés, et des professeurs plus accessibles qu’à Rennes".

La ville bretonne de 45 000 habitants (170 000 dans l’aire urbaine) considère que la formation est l’un des "trois piliers de son développement économique", avec les entreprises et la recherche & innovation. Ce dernier pilier a été soutenu à hauteur de 910 000 € en 2019, tandis que le budget dédié à l’enseignement supérieur a atteint 650 000 €. L’agglomération réunit une ou deux fois par an, dans le cadre de son comité local d’orientation stratégique, les acteurs de l’ESR. "Notre message est incitatif", indique Béatrice Herrou. "Si vous avez des projets, on peut vous accompagner, on peut vous aider à les développer."

À Cannes, où la population étudiante est plus modeste (environ 500 aujourd’hui, pour 75 000 habitants), le maire David Lisnard (LR), élu en 2014, porte lui aussi un projet d’attractivité via l’ESR. Pendant sa mandature, il s’est notamment donné comme objectifs de "garder les jeunes à Cannes en leur permettant de se former" et de "développer de nouveaux types d’emplois, à haute valeur ajoutée, en lien avec l’économie créative", incarnée par l’emblématique festival cinématographique.

Cannes veut devenir "une ville universitaire de référence"

 

"L’objectif est de doter Cannes de tous les maillons de la chaîne de la création de contenus audiovisuels", explique Marianne Rousta-Giroud, directrice du développement territorial, des projets universitaires et de l’attractivité. "La formation et l’enseignement supérieur font partie de cette chaîne de valeur complète que le territoire entend offrir aux professionnels. Il s’agit de faire de Cannes une ville universitaire de référence, pointue, avec des formations spécialisées dans les métiers de la création, tout en favorisant la mise en relation des jeunes avec les professionnels."

Début 2020, les formations délivrées par l’Université Côte d'Azur à Cannes déménageront ainsi dans de nouveaux bâtiments financés par la municipalité, sur le technopôle de la "Bastide Rouge". Ce nouveau campus universitaire proposera aussi des formations de niveau master créées exprès pour le site, autour de l’écriture créative, des nouveaux médias et de la création audiovisuelle (1), tandis que l’Esra y ouvrira ses trois filières son, image et animation. Le nombre d’étudiants devrait doubler, pour atteindre un millier de jeunes. Le technopole accueillera également une résidence étudiante, une cafétéria, une pépinière et un hôtel d’entreprises, ainsi qu’un multiplexe, le tout sur 8 000 m2 - dont 5 000 m2 occupés par le campus universitaire.

Pour Marianne Rousta-Giroud, celui-ci "traduit une nouvelle mentalité de l’université, qui travaille main dans la main avec le territoire pour proposer une offre de formation innovante, en phase avec la réalité économique".

Mais si certaines villes petites et moyennes utilisent l’ESR comme un levier de croissance économique, d’autres y voient surtout un moyen de lutter contre le vieillissement de leur population et l’exode des jeunes : pour elles, "fixer" des étudiants sur leur territoire est une question de survie. Comme Nevers, dans la Nièvre, qui cherche par tous les moyens à développer son offre de formation depuis cinq ans. 

Nevers cherche à freiner l’exode des jeunes

 

"Le développement de l’enseignement supérieur est une des deux priorités de mon mandat", souligne Denis Thuriot, président de l’agglomération de Nevers (58 000 habitants). S’il est d’abord question d’améliorer le taux de poursuite d’études, qui est traditionnellement faible dans la Nièvre, l’autre but avoué est d’arrêter l’hémorragie de jeunes : "Notre département perd des habitants", dit Denis Thuriot. "La formation peut être un moyen de ramener des jeunes sur le territoire" et d’en "faire venir d’ailleurs".

Cette priorité se traduit dans les moyens que la collectivité y consacre : le budget de l’agglomération pour l’enseignement supérieur est passé de 190 000 euros en 2016 à 341 000 euros en 2019. À force de lobbying et de prospection menés auprès du rectorat, de la région et des acteurs du privé, elle a réussi à passer de 2 200 étudiants en 2017 à 2 500 deux ans après, et souhaite arriver à 3 000. En 2016, une licence d’Espé a été créée par l’UB, une école d’ergothérapie privée est arrivée il y a deux ans, et le lycée professionnel local a développé une licence professionnelle tertiaire.

D’autres projets sont en passe d’aboutir, parmi lesquels deux nouveaux BTS, une autre licence pro en conception de produits industriels, et peut-être une école de kinésithérapie. Les élus se battent aussi pour ouvrir une 3e année de droit à Nevers, ainsi qu’un IUT. "Nous sommes l’un des rares départements sans IUT", souligne Denis Thuriot. L’Isat, l’école d’ingénieurs interne à l’UB, est de son côté favorable à un projet de croissance. L’ambition serait de passer de 700 à 1 000 étudiants. "Le ministère a donné son feu vert, mais il n’a pas accordé de moyens supplémentaires", précise cependant Denis Thuriot.

Plus au Nord, dans les Ardennes, Charleville-Mézières (47 000 habitants, et 130 000 dans l’agglomération, dont 2 300 étudiants), s’apprête à accueillir un nouveau "campus universitaire", sur le site dit "Moulin Leblanc". Déjà doté de quelques implantations d’ESR (Critt, Espé, etc.), il a vu sortir de terre trois bâtiments supplémentaires en deux ans : une Maison des étudiants, une extension de l’IUT et le pôle formation de la CCI des Ardennes. Au cœur de ces lieux d’études, un grand espace verdoyant a pris la place du boulevard.

Charleville-Mézières s’inspire de Troyes

 

Le nouveau campus universitaire "Moulin Leblanc", qui ouvrira ses portes à la rentrée 2019, représente un "investissement significatif" de 19,65 M€, dont 9 M€ ont été versés à parts égales par l’agglomération, le conseil départemental des Ardennes et la région Grand Est, et 2,5 M€ par la CCI.

À l’origine de ce pôle, il y a la volonté affichée par le maire, Boris Ravignon (LR), élu en 2014 et devenu depuis président d’Ardenne métropole : "Le niveau de poursuite d’études dans les Ardennes est plus faible qu’ailleurs, même si Reims est situé à moins d’une heure. Pour élever le niveau de qualification et répondre aux besoins des acteurs économiques, il faut offrir plus de formations diplômantes sur place qui puissent déboucher sur un emploi". Il s’inspire de villes de taille comparable, qui ont misé sur le développement universitaire, "avec le bel exemple de Troyes, passé de 2 000 à 10 000 étudiants en 25 ans".

Ce "campus de qualité, à taille humaine, sympathique" sera aussi "un outil indispensable pour attirer des jeunes de l’extérieur", grâce notamment aux formations à recrutement national (HSE, sûreté nucléaire). Et l’offre devrait continuer à croître sur place : conclu en mars dernier avec l’État, le Pacte Ardennes a validé le projet d’implanter "une antenne d’une grande école de commerce" sur le campus. Boris Ravignon indique "discuter avec Y Schools", mais pas uniquement. "Nous avons aussi la volonté de jouer la formation à distance, et y réfléchissons avec d’autres opérateurs". Un second campus est également à l’étude sur le site des rotondes ferroviaires de Mohon.

intégrer l'esr dans le programme "action cœur de ville"

Nombre de villes petites et moyennes espèrent aussi redynamiser leur centre-ville, en perdition depuis de longues années, grâce aux étudiants. C’est dans cet objectif qu’elles se sont mobilisées, au travers d’associations comme l’Avuf, l’ADCF, France urbaine ou Villes de France, pour que la dimension "enseignement supérieur" soit prise en compte dans le programme "Action Cœur de ville", lancé par le ministère de la Cohésion territoriale fin 2017.

222 villes moyennes (2), réparties sur l’ensemble du territoire, sont concernées par ce plan, qui se traduit par une "convention de revitalisation" sur cinq ans avec l’objectif stratégique de redynamiser leur centre-ville. Mais dans les textes rédigés par les services de l’État pour le programme, "l’ESR n’est pas désigné comme un axe thématique à prendre en compte dans la convention cadre et ses acteurs ne sont pas intégrés, de manière obligatoire, à la gouvernance", déplorent les associations du bloc local dans un récent rapport, qui entend montrer combien "l’enseignement supérieur est un levier puissant de redynamisation des villes moyennes".

16 % des étudiants accueillis dans 218 villes petites et moyennes

L’étude, très fouillée, montre d’abord que l’ESR est présent "dans 218 des 222 villes du plan ACV", qui accueillent 409 986 étudiants sur les 2 560 667 recensés en France, "soit 16 % des étudiants nationaux". Ces villes comptent en moyenne près de 2 000 étudiants, "soit plus de 5 % de leur population (contre près de 16 % pour les métropoles)", même si la situation est très variable de l’une à l’autre. Le rapport calcule aussi que l’effort financier de ces villes pour leurs pôles d’enseignement supérieur est "très sensiblement supérieur à celui développé par les métropoles" (98 €/habitant, contre 41 €/habitant).

"La présence d’une offre d’enseignement supérieur, notamment de sites universitaires, présente un intérêt majeur pour les villes petites et moyennes et les bassins de vie qu’elles animent, pour les étudiants et, au-delà, pour la Nation", écrivent les auteurs, citant "l’accès à des formations post-bac à moindre coût" pour les étudiants ("19% des néo-bacheliers d’origine sociale défavorisée quittent leur académie d’origine contre 26 % des jeunes d’origine sociale très favorisée"), les "meilleurs taux de réussite" ou encore "l’injection de pouvoir d’achat sur les territoires".

Certaines villes n’ont pas attendu cette action de lobbying pour intégrer une dimension ESR à leur dossier de financement "Cœur de ville". Saint-Nazaire, dont le centre-ville est confronté à un problème d’attractivité, en est un bon exemple. 

à saint-nazaire, "L’enseignement supérieur, c’est du projet urbain"

 

Pour revitaliser son centre-ville, la communauté d’agglomération de la région nazairienne et de l’estuaire (dite "la Carene"), qui compte 3 300 étudiants pour 127 000 habitants, a élaboré un schéma de l’ESRI 2018-2023 comprenant trois grands projets : d’abord, la relocalisation du Cesi en centre-ville, dans un lieu situé au-dessus d’un centre commercial, et qui accueillera aussi un espace de co-working, un espace événementiel et un fablab. Ce projet de "campus numérique" d’un montant total de 13 M€, co-porté par la CCI avec le soutien de la région et du département, et a été inscrit dans le projet Cœur de ville et devrait aboutir en 2021.

Deuxième projet structurant pour Saint-Nazaire : l’ouverture, en septembre 2019, d’une classe préparatoire de l’École des beaux-arts de Nantes, tournée vers l’international, avec un parcours bilingue "français-anglais" pour les étudiants français, et un parcours "art, culture et langue française" pour les étudiants étrangers. Elle accueillera à terme 150 étudiants. Dans un deuxième temps, une offre de master sera créée.

Dernier projet : la relocalisation des formations universitaires (Polytech, licences, IUT, laboratoire de recherche) présentes sur le site de Gavy vers le site d’Heinlex, plus proche du centre-ville. "Cela donnera plus de visibilité au campus universitaire", affirme Vivien Duthoit, directeur général adjoint en charge du développement économique et de l’attractivité à la Carene. Le projet, d’un montant global de 14,5 M€, est inscrit au CPER. Le plan de financement a été revu dans le cadre du contrat d’avenir (lire sur AEF info), avec des crédits exceptionnels de la région Pays de la Loire, un abondement de la Carene et de l’État, et un financement de l’université de Nantes. "L’enseignement supérieur, c’est du projet urbain. C’est devenu un vrai axe de développement pour la ville de Saint-Nazaire et sa région", affirme Vivien Duthoit. "Les villes moyennes doivent s’appuyer sur l’ESR pour se développer sur le long terme".

campus connectés, tiers lieux… la réponse est-elle à la hauteur des enjeux ?

Comme Saint-Nazaire, Saint-Brieuc, Cahors, Limoges, Roanne ou Fécamp ont déjà inscrit à leur dossier "Action cœur de ville" un ou plusieurs projets concernant de près ou de loin l’enseignement supérieur ou la vie étudiante. D’autres pourraient suivre, sachant que le gouvernement accueille avec bienveillance l’idée de faire de l’ESR un des leviers de la revitalisation des centres-villes. Il faut dire que depuis les fortes turbulences provoquées par le mouvement des Gilets jaunes, il est à la recherche de réponses concrètes aux revendications des territoires fragilisés.

Début mai, le MESRI a ainsi lancé les "campus connectés", pour "donner à toutes celles et ceux qui veulent réussir dans l’enseignement supérieur, au plus près de chez eux, les moyens de surmonter les barrières géographiques, urbaines et sociales qui créent des inégalités de destin" (lire sur AEF info). 13 villes seront concernées par un "campus connecté" dès la rentrée 2019 : Saint-Brieuc, Cahors, Le Vigan, Privas, Carcassonne, Saint-Raphaël, Chaumont, Bar-le-Duc, Lons-le-Saunier, Nevers, Redon, Montereau-Fault-Yonne (lire sur AEF info) et Autun (lire sur AEF info). À l’horizon 2022, le MESRI vise 100 campus connectés qui permettront à des étudiants de suivre des formations de premier cycle à distance. Chaque projet bénéficie d’une subvention d’amorçage de 50 000 euros, à laquelle s’ajoutent 1 000 euros par étudiant et par an, sur trois ans.

Plus récemment encore, le gouvernement a installé un "Conseil national des tiers lieux", dont le but est de "remettre à plat tout le patchwork de tiers lieux qui existent aujourd’hui (culture, éducation, travail…) pour permettre un meilleur maillage des services publics de proximité, et éviter l’empilement de dispositifs" (lire sur AEF info). Mais toutes ces initiatives sont-elles à la hauteur des enjeux ? Suffiront-elles à reconnecter des populations et des territoires qui souffrent des puissants effets centripètes de la mondialisation, dont ils ne voient que les inconvénients ?

quel impact sur les territoires quand l’esr se retire ?

Dans une réflexion publiée sur son blog en juin 2017, Isabelle Barth, directrice de l’Inseec school of business and economics, s’interrogeait sur "l’abandon coupable" dont était responsable l’enseignement supérieur français : "Est-ce que l’université et, au-delà, l’ensemble de l’enseignement post-bac – car, par exemple, les écoles de management n’ont pas non plus brillé dans les choix de maintien sur les territoires – ne portent pas une part de responsabilité dans les votes extrêmes pouvant conduire à des choix dramatiques pour une nation entière ?", écrivait-elle 18 mois avant la "prise des ronds-points".

"Les stratégies d’accompagnement du mouvement de métropolisation de l’enseignement supérieur sont actées, même si elles ne sont pas clairement exprimées. La fermeture d’une antenne universitaire se fait à bas bruit, et ne provoque pas les mêmes protestations qu’une maternité ou un hôpital. Mais il nous faut réfléchir aux effets induits et diffus que cette disparition produit d’un point de vue sociologique et politique, au niveau local d’abord, puis, par phénomène d’agrégation et de résonance, sur l’ensemble du territoire national. Les universités comme les business schools cherchent actuellement, avec les calculs de leur 'facteur d’impact', à prouver leur rôle d’acteur sociétal et de pourvoyeur de développement économique sur leur territoire. Elles devraient aussi calculer leur impact de dégradation de la richesse intellectuelle et politique quand elles se retirent."

(1) Outre les deux DUT options tourisme et journalisme et le master en management du jeu vidéo déjà en place, l’Université Côte d'Azur ouvrira en 2020 plusieurs diplômes d’établissement de niveau master ("Création de séries digitales", "Storytelling Institute" en partenariat avec l’université de Californie à Los Angeles, "Communication politique", "Scénarisation de serious games en santé", "Production et distribution numérique", "Sound design and engineering", "Corps en mouvement et communication"), ainsi que quatre parcours de masters ("Composition appliquée aux arts numériques", "Jeux vidéos, image et créativité", "Technologies de l’industrie créative", et "Journalisme international et design de l’information").

(2) Les "villes moyennes" sont définies par le CGET comme des unités urbaines de plus de 20 000 habitants, de type "grand pôle urbain" et non incluses dans une des 22 aires urbaines englobant les métropoles institutionnelles.

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