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EM Lyon, première école du top 5 français à ouvrir son capital : les réactions de dix observateurs

Le 13 juin 2019, pour la première fois en France, une école de commerce régulièrement classée dans le top 5 des palmarès, l’EM Lyon, a annoncé l’ouverture de son capital à des investisseurs financiers, les fonds Qualium et Bpifrance (lire sur AEF info). Si la CCI conserve 41 % des parts et un droit de véto sur certaines décisions majeures, elle renonce de fait à une position majoritaire. Ce choix stratégique fera-t-il des émules ? Peut-il permettre de conserver les mêmes standards de qualité ? AEF info a recueilli les réactions d’un panel d’observateurs.

Le futur campus de l'EM Lyon, dans le quartier de Gerland, est financé par l'emprunt à hauteur de 110 millions d'euros. © PCA-Stream

Dirigeants de business schools

  • Jean-Philippe Ammeux, DG de l’Iéseg school of management : "Je ne partage pas les discours sur la nécessaire intensité en capital dans notre secteur."

"La voie empruntée par EM Lyon présente en fait des gains assez infimes, vu les taux d’intérêt actuels et l’accès facile au capital, et ce, au prix d’une perte d’indépendance puisque les investisseurs feront partie de la gouvernance. Mais il est vrai que les structures consulaires ne sont parfois pas propriétaires de leurs locaux, ce qui les handicape face aux banquiers lorsqu’elles souhaitent emprunter. Il est donc possible que pour des écoles fragiles, le choix fait par EM Lyon soit une solution. D’autant plus qu’il y a un avantage cette année, puisque les sociétés pourront cumuler le CICE et les allègements de charges. Le régime fiscal est plus avantageux pour le secteur marchand, d’autant plus qu’il est aidé par Bpifrance. Cela pose en filigrane la question de la place du tiers-secteur en France."

"L’Iéseg ne fera cependant jamais ce choix car elle est solide et n’a pas besoin de ça pour se développer : elle est passée de 600 étudiants en 2000 et 3 M€ de budget à 6 000 étudiants et 71 M€ en 2019. Elle est propriétaire de son immobilier depuis longtemps, via des SCI filiales de l’association, auxquelles celle-ci verse des loyers. Il est donc possible de se développer en restant une association. D’ailleurs, nous ne sommes pas dans une activité capitalistique, nous sommes dans une économie des cerveaux : l’essentiel de notre activité est d’éduquer des jeunes et de faire de la recherche. Je ne partage pas les discours sur la nécessaire intensité en capital dans ce secteur."

 

"La voie empruntée par EM Lyon présente des gains assez infimes, vu les taux d’intérêt actuels, au prix d’une perte d’indépendance."

 

"Au niveau mondial, je remarque que le modèle de la société ne s’impose pas dans les écoles de qualité. Les 20 premières sont soit des 'non-profit', c’est-à-dire des associations-fondations comme les Eespig en France, soit des établissements publics. Et je ne trouve pas que les fonds d’investissement soient très clairvoyants, dans notre secteur. Il faut voir ce que ça a donné aux États-Unis : les fonds se sont pris une claque monumentale, ils ont perdu beaucoup d’argent !" 

  • Jean-Guy Bernard, DG d’EM Normandie : "Cela envoie un signal fort, qui marque le paysage et va faire réfléchir les dirigeants d’écoles que nous sommes."

"D’abord, il faut dire bravo, car l’EM Lyon a fait ce qu’elle avait annoncé : ils sont allés au bout de la logique, c’est un montage particulièrement original, et c’est une réussite que d’avoir levé 100 millions d’euros. Cela envoie un signal fort, qui marque le paysage et va faire réfléchir les dirigeants d’écoles que nous sommes."

"Je note que la CCI de Lyon, qui est puissante, a accepté d’être minoritaire au capital, tout en maintenant des garde-fous sur le lieu du siège, le nom de marque, etc. Elle souhaite que l’école continue à bénéficier au territoire et c’est normal. Ce sont des garanties cohérentes, et pas exagérées non plus : c’est bien la contrepartie d’une minorité de blocage. Je trouve aussi que l’ouverture du capital aux salariés, même petite, est originale dans la démarche. Ils essayent de créer un mouvement dans lequel tout le monde s’engage, et dont tout le monde peut bénéficier. C’est plutôt vertueux et cela devrait motiver les salariés."

"Ensuite, je crois qu’il n’y a pas un seul modèle de réussite pour les business schools, mais plusieurs. Le temps dira si le pari de l’EM Lyon est réussi. Pour les écoles anciennement consulaires, il n’y a plus que deux options : rester au statut associatif, comme l’EM Normandie, avec des montages parfois complexes ; ou passer le cap de la SA. Le statut d’EESC n’est pas assez attractif pour des écoles qui étaient déjà constituées sous forme d’association loi 1901, avec un personnel déjà sous statut privé, aucune subvention de CCI et sans immobilier."

 

"L’ouverture du capital aux salariés, même petite, est originale dans la démarche. C’est plutôt vertueux."

 

"Ce modèle peut-il détruire de la valeur ? Cela reste à démontrer. Je fais une différence entre une école appartenant à un fonds d’investissement, qui est revendue tous les cinq à sept ans dans le cadre d’opérations purement financières, et ce type de montage où les fonds entrent avec la CCI, Bpifrance, et s’inscrivent dans le temps. Même s’ils revendent leurs parts, le tour de table évoluera mais l’ensemble de la structure ne changera pas de mains."

"Il est difficile pour moi de dire si ce modèle est envisageable pour l’EM Normandie, car nous avons fait le choix de nous inscrire dans une logique d’Eespig, donc publique. Le modèle capitalistique choisi par l’EM Lyon, s’il est à distinguer de celui des fonds, est différent – et il n’est pas aberrant, du reste, pour une business school. Toutes les écoles labellisées Eespig – comme l’Edhec, l’Essec, l’Iéseg – vont se poser des questions : nous avons des caractéristiques très publiques, avec des engagements et un soutien financier en contrepartie, mais ce modèle doit être rendu attractif, car la compétition ne cesse de grandir. Cela devrait interpeller l’État."

  • Stephan Bourcieu, DG de Burgundy school of business : "C’est un vrai tournant, les écoles de management changent d’univers."

"Voilà un vrai choix stratégique, assumé, en totale rupture avec les modèles français existant, porté par la direction d’EM Lyon qui a réussi à la mettre en œuvre après en avoir longtemps parlé. La puissance d’investissement est très significative, et elle est à mettre en regard du plan de croissance annoncé par Tawhid Chtioui, qui entend passer de 100 à 337 millions d’euros de chiffre d’affaires d'ici 2025 (selon Challenges), avec la volonté d’investir dans les edtechs, ce qui me semble très judicieux."

"C’est un vrai tournant, les écoles de management changent d’univers. Les fusions comme Skema ou Neoma ont été digérées, et on voit maintenant les vraies accélérations qu’elles permettent, on sent leur puissance de feu. Elles annoncent des croissances à deux chiffres, avec des volumes importants, et cela tend les marchés. Les autres écoles ne peuvent pas rester immobiles, et c’est là que jouent les capacités d’investissement. Imaginez que les 337 M€ annoncés par l’EM Lyon à l’horizon 2025 équivalent au CA cumulé de toutes les écoles de Passerelle !"

 

"Il se pourrait qu’il y ait un effet de mimétisme institutionnel de la part d’autres écoles, mais cela sera très dépendant des gouvernances."

 

"Il se pourrait qu’il y ait un effet de mimétisme institutionnel de la part d’autres écoles, mais cela sera très dépendant des gouvernances. Ce qui se passe à Lyon pourrait se passer – ou pas – à Paris, par exemple. Au-delà des enjeux stratégiques, entrent en effet en compte des questions plus politiques propres à chaque CCI."

"En ce qui concerne BSB, le choix a été fait d’adopter le modèle de l’EESC, et la loi ne prévoit pas la possibilité de transformation en SA, sachant que nous avons bénéficié du transfert de l’immobilier sans taxes, ni droits ni impôts. En contrepartie, la CCI doit rester majoritaire, nous ne distribuons pas de dividendes et nous ne sommes pas fiscalisés. Cela ne nous empêche pas de faire entrer des actionnaires au capital, comme BSB l’a fait une première fois et se prépare à le refaire : d’ailleurs, le mouvement d’EM Lyon est pour nous une bonne chose, car il met en lumière le secteur des business schools auprès des investisseurs."

"D’autre part, les actionnaires que nous avons accueillis l’ont été dans une logique d’EESC : ils considèrent que l’éducation n’est pas un marché comme les autres et ne cherchent pas la rentabilité pour la rentabilité. Ils nous suivent parce qu’ils veulent soutenir le territoire et parce qu’ils croient dans la spécificité de l’éducation. Mais comme pour l’EM Lyon, qui va certainement chercher à se diversifier dans les edtechs et non pas seulement à grossir en taille, BSB entend également lever des fonds pour apporter de la valeur, en cohérence avec sa stratégie : en intégrant d’autres activités dans le Wine Business, dans une stratégie d’intégration verticale par exemple."

  • Emmanuel Métais, DG de l’Edhec : "Dans le haut du tableau des écoles françaises, tout le monde est attentif, observe ce qui se passe, mais est réfractaire à ce type de montage."

"Nous regardons ce mouvement avec intérêt et vigilance, même si ce choix ne correspond pas du tout à notre modèle aujourd’hui. Cela va donner des moyens à l’EM Lyon pour se développer, mais l’inconvénient est la perte d’une partie d’indépendance pour la gouvernance. Les fonds vont forcément mettre une certaine pression au rendement : tout va dépendre de ce que cela va vouloir dire. Par exemple, pour publier un article de recherche, il faut cinq ans. Seront-ils assez patients ?"

"Le risque, pour l’ensemble du secteur des business schools, c’est la pression à la taille, quitte à être moins regardants sur la sélectivité. C’est aussi un risque d’image : les parents auront-ils envie de payer 10 000 euros en sachant que 1 000 euros iront dans la poche d’un actionnaire ?"

"Je pense que différentes typologies d’écoles vont émerger. L’Edhec a investi 150 M€ sur son campus ces dix dernières années, complètement autofinancés par sa bonne gestion, sa recherche et par la dette. Nous tenons à cette autonomie. Entre l’emprunt, la trésorerie et les fonds propres, l’Edhec a les moyens de son développement. C’est le résultat d’une histoire : l’école n’a jamais été financée par une CCI, a toujours vécu sans subsides publics, et a donc toujours été plus entrepreneuriale."

 

"Nous ne sommes pas réfractaires au côté lucratif, mais nous voulons garder la main."

 

"Nous ne sommes pas réfractaires au côté lucratif, mais nous voulons garder la main : ainsi, nous avons développé un business d’indices dérivé de nos recherches, qui permet de rapporter 20 M€ au budget de l’Edhec chaque année, mais nous avons sorti ces sociétés de l’association Edhec pour les loger au sein d’une fondation. L’Edhec en est, avec quelques professeurs, la seule actionnaire, et tout revient au développement de l’école. Aux États-Unis, les meilleures marques de l’ESR sont financées par des endowments : ce n’est pas la rentabilité financière qui est attendue, mais du rayonnement. Pour l’instant, dans le haut du tableau des écoles françaises, tout le monde est attentif, observe ce qui se passe, mais est réfractaire à ce type de montage."

  • Peter Todd, directeur général d’HEC Paris : "Nos investissements dans l’école doivent avoir pour but l’excellence, et non la rentabilité des activités."

"Dans le top 10 mondial des business schools, aucune n’est sur un modèle lucratif, et aucune n’atteint l’équilibre à l’aide de sa seule activité : elles sont toutes subventionnées, soit par des fonds publics, soit par des dons des alumni, soit par leurs endowments. Même à Chicago, qui est le centre de tout ce qui est 'for profit' dans le monde, la business school n’est pas elle-même 'for profit' ! Je crois que ce sont des logiques incompatibles."

 

"Investir pour l’intérêt général doit rester notre priorité absolue."

 

"HEC doit rester une école à but non-lucratif, dans l’esprit de l’intérêt général. Nos investissements dans l’école doivent avoir pour but l’excellence, et non la rentabilité des activités. Pour nous, ce n’est pas une solution, car ne n’est ni dans l’intérêt de l’excellence de l’école, ni dans celui de l’enseignement supérieur et du pays. Investir pour l’intérêt général doit rester notre priorité absolue."

anciens dirigeants, professeurs, tutelles ou Observateurs extérieurs

  • Olivier Aptel, DG du pôle management de l’université internationale de Rabat, ancien DG de Rennes SB : "L’intervention des fonds n’est, en soi, ni une vertu ni un défaut."

"L’enseignement supérieur, et en particulier celui de l’éducation au management, représente pour des investisseurs un marché gigantesque et en croissance, avec des potentiels de ROI élevés. Le modèle de gratuité de l’ESR français a déjà été bousculé par l’émergence de formations payantes, offrant des niveaux de qualité supérieurs à l’enseignement public malheureusement sinistré. L’État n’offrant plus le soutien financier nécessaire à la croissance des effectifs du supérieur (chaque année, elle représente l’équivalent d’une grosse université publique), l’offre privée ou para privée s’est développée. L’État y trouve d’ailleurs son compte : les dizaines de milliers d’étudiants inscrits dans ces filières ne lui coûtent rien."


"Il n’y a pas selon moi de réel tournant dans le paysage des écoles de management."

 

"De leur côté, les écoles soutenues par les CCI, qui ont longtemps bénéficié des subventions consulaires, doivent aujourd’hui trouver des alternatives radicales au désengagement des chambres. Dans ce contexte, le recours à des fonds privés peut être un moyen d’accompagner cette transformation, au travers notamment du financement d’investissements sur les infrastructures. L’intervention de ces fonds n’est, en soi, ni une vertu ni un défaut : certains s’engagent à long terme et acceptent des niveaux de rentabilité raisonnables quand d’autres privilégient des perspectives de court terme avec des attentes de rendements élevés, incompatibles avec le maintien de la qualité. Ils doivent servir avant tout une vision et une stratégie propres à chaque institution."

"Il n’y a pas selon moi de réel tournant dans le paysage des écoles de management, dans la mesure où la recherche de financement concerne en premier lieu les écoles qui trouvaient leur équilibre budgétaire grâce à des fonds consulaires. Il y a en France quelques écoles triplement accréditées, dotées d’un modèle financier robuste, sans aucune dépendance financière externe d’ordre public ou privé. Il est donc possible de garantir des équilibres financiers sans avoir recours à des investisseurs ad hoc."

  • Hamid Bouchikhi, professeur à l’Essec (sur LinkedIn) : "Il serait navrant de prendre ma retraite d’une société anonyme."

"Et voilà ! Ce qui n’était encore qu’une hypothèse devient réalité. Contrairement aux assurances des architectes de ce type d’opération, l’entrée de fonds d’investissement dans la propriété et la gouvernance des grandes écoles françaises de management ne sera pas neutre (pour le meilleur ou pour le pire ?)."

"Au nom de quoi, quelqu’un (qui ?) pourrait exiger des gestionnaires de fonds de ne pas chercher la rentabilité maximale pour leurs investisseurs ? N’est-ce pas leur engagement et leur obligation légale vis-à-vis de leurs actionnaires ?"

"Sur une note personnelle, j’ai commencé ma carrière dans une institution universitaire. Il serait navrant de prendre ma retraite d’une société anonyme. L’institution que j’ai l’honneur de servir ne risque pas de connaître ce sort (association à but non lucratif) mais quand une première digue cède, on ne peut pas prédire ce qui arrivera aux autres."

  • Jérôme Caby, professeur de finance à l’IAE de Paris, ancien directeur d’ICN business school et de l’ESCE : "À court terme, je vois essentiellement des opportunités pour l’EM Lyon, et assez peu de risques."

"À court terme, je vois essentiellement des opportunités pour l’EM Lyon, et assez peu de risques. Ces nouveaux moyens vont lui permettre de financer son développement, sachant que les objectifs affichés sont ambitieux et qu’ils ne pourront se faire qu’à l’international et sur le on-line. Les actionnaires financiers restent pour l’instant minoritaires face à la chambre et aux personnels, ce qui équilibre les rapports de force."

"Le risque arrivera plus tard, au moment de la revente. Bpifrance comme Qualium attendent de la rentabilité, et cette rentabilité, ils peuvent l’obtenir soit par les volumes, soit par la marge. Toute la question est de savoir sur quelles activités va porter la marge, et quels sont les niveaux de marge attendus par les investisseurs. Mais ce risque, qui est de dégrader la qualité, peut très bien ne pas se matérialiser, car des garde-fous ont été posés, même si on ne dispose pas de plan détaillé. De plus, aucun investisseur n’a intérêt à détruire l’image de marque de l’école qui constitue son bien."

"Dire que les fonds ne prendront pas de dividendes relève en revanche uniquement de la communication envers le grand public : les fonds ne prennent quasiment jamais de dividendes, même dans les secteurs les moins éthiques possible ! Cela garantit simplement qu’il n’y aura pas de siphonnage de la trésorerie, qui est toujours importante dans une école à cause du paiement d’avance des frais de scolarité par les étudiants. Ce qui importe, c’est la plus-value. Or, dans dix ans, la CCI n’aura plus de minorité de blocage, et ni Bpifrance, ni Qualium ne seront encore là : qui seront donc le ou les nouveaux investisseurs ? Le risque est de voir arriver des fonds prédateurs, qui feront du cost-killing."

 

"Aucun investisseur n’a intérêt à détruire l’image de marque de l’école qui constitue son bien."

 

"Ce qui est nouveau dans cette ouverture de capital, c’est qu’elle concerne un acteur de ce niveau-là. Il existait déjà des groupes privés, mais dans le bas du tableau. Or, c’est un secteur très mimétique : il est fort possible qu’il y ait un effet d’entraînement, d’autant que les fonds tournent actuellement beaucoup autour des écoles de commerce. Jusque-là, personne ne bougeait : la CCI Paris-IDF, qui donne généralement le ton, connaît des atermoiements depuis des années et il ne se passe pas grand-chose. Avec l’EM Lyon, on est au niveau juste en dessous : cela peut en libérer d’autres, désinhiber des CCI. En tout cas, c’est une alternative qui ne pourra plus être ignorée. "

"Il est possible que les écoles qui feront ce choix deviendront des acteurs internationaux de l’éducation au management, voire, peut-être, exporteront le modèle vers d’autres secteurs de formation, en se diversifiant : l’EM Lyon a évoqué le design, pourquoi pas aussi l’ingénierie, pour constituer de vrais groupes éducatifs. Les 100 millions d’euros de l’EM Lyon peuvent servir à racheter des écoles de même niveau."

  • Didier Kling, président de la CCI Paris Île-de-France : "La CCI de Lyon a choisi un modèle différent du nôtre, avec une stratégie de dilution du capital et de croissance des effectifs."

"La CCI de Lyon a choisi un modèle différent du nôtre, avec une stratégie de dilution du capital et de croissance des effectifs. Nous, nous ne cherchons pas la quantité, même si les effectifs croissent un peu. La différence entre les deux modèles tient en deux points : avoir un corps professoral permanent plutôt que de vacataires, et consacrer une fraction importante des ressources à la recherche."

"La CCI Paris Île-de-France tient au statut d’EESC et restera toujours majoritaire, y compris au niveau de la holding, à laquelle nous travaillons. Nous attendions que les textes sur l’apprentissage soient connus avant d’aller plus loin. Or, ces derniers ne sont pas satisfaisants, car les coûts au contrat affichés sont inférieurs aux coûts de revient d’un apprenti. Dans ces conditions, nous n’aurons plus les moyens de financer l’apprentissage à l’Essec.

 

"La CCI Paris Île-de-France tient au statut d’EESC et restera toujours majoritaire, y compris au niveau de la holding."

 

"Nous poursuivons donc les discussions avec France compétences sur l’algorithme de définition des coûts. Mais l’idéal serait qu’à partir du mois de septembre, nous puissions en dire plus sur le travail en cours sur la holding. Nous avons d’ailleurs annoncé il y a trois semaines un accord avec Bpifrance (lire sur AEF info). Nous sommes en train d’expertiser les structures pour lesquelles les partenaires manifestent leur intérêt." 

  • Éric Lamarque, professeur de finance spécialiste de gouvernance, directeur de l’IAE de Paris : "Nous allons petit à petit vers un régime de privatisation complète des écoles."

"Après le rachat du groupe Inseec par Apax, puis par Cinven, ce qui se passe à l’EM Lyon est plus une confirmation qu’un tournant, même si là, il s’agit d’une école rattachée à une CCI. Mais la logique sera assez proche : la CCI garde une minorité de blocage, mais cela ne changera pas énormément de choses. Sur le fond, cela me laisse perplexe : un fonds d’investissement fait par définition des opérations financières. Ces dernières peuvent être de deux types, dans cet univers :

- soit il s’agit d’un investissement dans "l’immatériel", c’est-à-dire dans la matière grise, le métier lui-même – former des étudiants, produire de la recherche, participer au débat, l’influencer, etc. – et cela représente un risque élevé pour l’investisseur, donc il va en attendre un rendement fort ;

- soit on est dans un investissement de nature immobilière, où ce qui intéresse l’investisseur est de contrôler un patrimoine et de le faire fructifier, via le paiement de loyers. Là, les attentes peuvent être moins fortes. En France, ce second cas de figure existe déjà dans certains groupes d’écoles : la structure capitalistique détient les murs et se fait payer des loyers par l’association qui gère l’école."

"Je pense que Cinven n’est pas dans une démarche de valorisation immobilière, mais d’investissement dans l’immatériel – d’où la somme extrêmement élevée et un peu folle, équivalente à trois fois le chiffre d’affaires (lire sur AEF info), qu’il a payée pour devenir propriétaire du groupe Inseec, car ce sont des actifs qu’on ne sait pas bien valoriser. Dans le cas d’EM Lyon, je n’ai pas l’impression qu’on soit dans ce cas : il faudra voir quelle est la connexion capitalistique qui existe entre l’investisseur, Qualium, et ceux qui financent le projet immobilier de l’école à Gerland."

"À mes yeux, nous allons petit à petit vers un régime de privatisation complète des écoles : les CCI vont rester pendant un certain temps, mais il n’y aura pas de système intermédiaire. Les investissements nécessaires sont très importants et les structures associatives, de type Eespig, vont se poser des questions, car leur structure de coût leur est peu favorable : les écoles accréditées, visées, font trois ou quatre fois moins de marge que les écoles uniquement positionnées sur des formations RNCP."

 

"Il y aura un sujet de transparence de la structure de gouvernance à traiter dans les instances d’accréditation et d’évaluation, comme la CEFDG, le HCERES ou l’EFMD."

 

"Pour l’EM Lyon, la question est de savoir si elle pourra continuer à travailler sur des marges faibles, avec des programmes accrédités et exigeants en recherche, ou si elle va devoir créer des formations RNCP non diplômantes ou des bachelors avec de gros effectifs et finalement peu de sélection, pour constituer un portefeuille capable de générer du revenu : faire beaucoup de on line, avec des professeurs non habilités qui seront davantage des 'facilitateurs', éviter les évaluations strictes de connaissances, etc."

"Le risque, également, est que l’on généralise un modèle dans lequel on scinde les activités d’une école en deux : d’un côté, une association qui gère les programmes accrédités, de l’autre une SA pour toute l’activité lucrative. Il faut être très fort pour déceler ce type de montage, où les fonctions support sont généralement centralisées dans la structure capitalistique, qui les refacturent ensuite à l’association, avec des postes de charges gonflés pour remonter du cash. Il y aura un sujet de transparence de la structure de gouvernance à traiter dans les instances d’accréditation et d’évaluation, comme la CEFDG, le HCERES ou l’EFMD. L’éducation est une matière sensible : cela pose des questions sur les risques de conflits d’intérêts entre les instances d’évaluation et les actionnaires, de propriété intellectuelle, d’indépendance des chercheurs, etc."


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Sarah Piovezan, journaliste