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J-R Cytermann, 43 ans de carrière, revient sur les évolutions de l’IGAENR et du paysage de l’ESR

"Le rôle du haut fonctionnaire, dans ses différents métiers, est de trouver des solutions pour arriver à l’objectif du politique et ne pas dire : c’est impossible", déclare à AEF info, le 11 juin 2019, Jean-Richard Cytermann, qui est parti à la retraite après 43 ans de carrière dans l’administration de l’éducation nationale et de l’ESR. Il revient également sur ses cinq ans passés à la tête de l’IGAENR et évoque la fusion avec l’Igen et deux autres inspections générales. "Nous sommes arrivés au meilleur compromis possible", affirme l’ancien chef du service de l’IGAENR. Concernant le pilotage des politiques publiques éducatives, il "ne croit pas au pilotage par les normes et les circulaires, mais à la co-construction des politiques, par exemple avec les recteurs, et à la nécessité de fonder les politiques publiques d’éducation et d’ESR sur les résultats de la recherche".

Jean-Richard Cytermann

AEF info : Vous avez passé les cinq dernières années de votre parcours professionnel de 43 ans dans l’administration de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche à la tête de l’IGAENR. Aviez-vous une feuille de route lors de votre nomination et avez-vous atteint vos objectifs ?

Jean-Richard Cytermann : Les cinq années que je viens de passer à l’IGAENR ont été de belles et riches années, et je suis heureux que ma carrière se termine par cette fonction, que je ne cache pas avoir désirée. Au départ, je n’avais pas de feuille de route, je l’ai établie moi-même ! Il me semble avoir pratiquement réalisé l’ensemble des objectifs que je m’étais fixés devant le corps : améliorer le travail de l’IG avec les directions centrales des ministères, réviser le statut des inspecteurs généraux, diversifier leur recrutement et accroître leur mobilité.

Ainsi, la mise en place du nouveau statut en 2016 (lire sur AEF info) s’est traduite par davantage de promotions, une ouverture du recrutement aux présidents d’université et aux docteurs (ils vont bientôt être quatre), une professionnalisation du recrutement via une commission d’audition, et par une mobilité accrue. Sur ce point, nous avons doublé en cinq ans la mobilité des IGAENR : actuellement 25 d’entre eux ont des missions en dehors de l’inspection, que ce soit sur des postes de directeur, de chef de service de centrale ou d’établissement public ou de chefs de projet sur Parcoursup, le bac ou la voie professionnelle (lire sur AEF info). Cela contribue au rayonnement du corps. Ces objectifs de mobilité inspireront certainement la nouvelle inspection générale.

Avec toutes ces transformations en matière de ressources humaines, le corps des inspecteurs généraux n’est plus seulement un corps de débouché où l’on finit sa carrière mais elle est devenue un vivier pour les fonctions d’encadrement supérieur.

AEF info : Et qu’en est-il du travail avec l’administration centrale ?

Jean-Richard Cytermann : Nous avons développé les missions sur l’administration centrale (fonction statistique, juridique, internationale, etc.), à la demande même souvent des directions concernées. Ces missions étaient jusqu’alors peu nombreuses. En même temps, j’ai introduit la pratique des procédures contradictoires ou de recueil d’observations lorsque qu’un rapport concerne une direction ou le pilotage d’une politique qui l’implique. L’objectif est que l’appel à l’IG soit un réflexe pour les directions.

 

"L’objectif est que l’appel à l’IG soit un réflexe pour les directions centrales"

Le chef de service de l’inspection générale participe aux réunions cabinet/directeurs, ce qui lui permet de se proposer en appui sur des thèmes particuliers. Il est présent aussi aux réunions des directeurs d’administration centrale des ministères animées par la secrétaire générale. Il est donc un quasi-directeur tout en devant garantir l’indépendance des missions et travaux d’inspection générale et pouvoir faire les alertes nécessaires.

J’ai également voulu mieux ancrer le travail de l’IGAENR dans les politiques interministérielles et elle est aujourd’hui aussi un partenaire important des inspections interministérielles, IGF et Igas notamment. Et enfin, à l’exemple de ce que nous avons fait pour les universités au moment du passage à l’autonomie, nous avons développé une fonction d’accompagnement aux recteurs, par exemple sur la question des remplacements des enseignants ou sur la préparation des rapprochements de rectorats.

De manière globale, l’inspection générale est de plus en plus sollicitée et nous ne sommes pas parvenus, comme le font d’autres inspections générales, à ce qu’un inspecteur général soit sur une seule mission à la fois ! Par ailleurs, les missions de "crise" et les rapports pré-disciplinaires (harcèlement, etc.) ont sensiblement augmenté ces dernières années. L’IGAENR a acquis une véritable expertise sur ce type de missions, avec la production d’un vade-mecum et la formation à ces enquêtes administratives des membres d’autres inspections générales.

quelques missions marquantes de l’IGAENR, selon J-R Cytermann

"L’IGAENR a produit beaucoup de bons, de très bons rapports, seule ou avec d’autres inspections générales qui ont eu parfois des suites importantes", estime Jean-Richard Cytermann. Il cite notamment les modifications législatives sur la transmission des informations entre justice et éducation (lire sur AEF info), l’ordonnance sur les regroupements d’universités (lire sur AEF info), l’universitarisation des formations paramédicales (lire sur AEF info), les mesures envisagées sur l’évaluation des établissements (lire sur AEF info) ou sur l’enseignement supérieur privé (lire sur AEF info). Il rappelle aussi le travail de suivi effectué sur la loi ORE (lire sur AEF info) et sur la mise en place des Espé (lire sur AEF info). "Nous avons développé des outils méthodologiques en matière d’analyse des fonds de roulement (lire sur AEF info) ou d’enquêtes pré-disciplinaires, qui ont été diffusés à d’autres inspections."

AEF info : Que pensez-vous du fait que plus de la moitié des rapports ne sont pas rendus publics ?

Jean-Richard Cytermann : En dehors des affaires individuelles, les rapports devraient logiquement pouvoir être rendus publics car ils sont utiles mais aussi à la communauté éducative et aux acteurs du système éducatif, notamment pour améliorer le débat public sur l’éducation. Ce n’est pas si simple. Les acteurs ont parfois du mal à admettre qu’un rapport n’engage pas le ministre et une publication de rapports peut provoquer des polémiques même si les rendre publics permettrait aussi de les banaliser et d’enrichir le débat.

 

"En dehors des affaires individuelles, les rapports, devraient logiquement pouvoir être rendus publics."


Aujourd’hui, certains rapports ne sont pas diffusés volontairement, mais pour beaucoup d’autres, c’est lié à lourdeur du circuit de relecture. Cela dit, d’expérience, beaucoup de rapports trouvent leur utilité, même de manière différée. Nous faisons souvent des restitutions de rapports, même quand ils ne sont pas publiés et d’une manière générale les inspecteurs généraux ont été incités à faire "le service après-vente" de leurs rapports.

AEF info : Vous avez été chargé de préparer la fusion de votre inspection avec l’Igen, l’IGB et l’IGJS. Ce projet est sur le point d’aboutir. Êtes-vous satisfait du résultat ?

Jean-Richard Cytermann : Contrairement à l’Igas, qui a créé un service en 1967 puis a fusionné les corps plus de 20 ans plus tard, nous avons pu mener les deux processus en même temps et je crois que nous sommes arrivés au meilleur compromis possible (lire sur AEF info). Nous entrons dans une période transitoire. À l’inverse des précédentes tentatives de fusion, la plus sérieuse datant de 2002, celle-ci a fonctionné. Il y a eu quelques inquiétudes au début mais la qualité du travail collaboratif et du dialogue avec l’Igen – et notamment sa direction – a permis de bien avancer. Le corps unique – à deux classes – que nous proposons essaie de préserver les spécificités de chacun, notamment en fixant un nombre minimal d’inspecteurs pour les bibliothèques et la jeunesse et les sports, et en rendant possible le recrutement sur profil pour les ex-Igen.

AEF info : Vous avez occupé de nombreuses fonctions au cours de votre carrière. Lesquelles vous ont apporté le plus de satisfactions et quels sont les moments qui ont été les plus difficiles ?

Jean-Richard Cytermann : J’ai pris beaucoup de plaisir dans chacun des postes que j’ai occupé. J’ai adoré les deux ans que j’ai passés à la Depp pour toute son activité d’études, de statistiques et son lien avec la recherche (2000-2002). De même j’ai beaucoup apprécié de travailler avec Gilles Bloch et Valérie Pécresse, en tant qu’adjoint au DGRI (2007-2010). J’ai aussi beaucoup appris de mes expériences en cabinet : d’abord à Matignon où j’ai expérimenté le travail interministériel ; puis avec Claude Allègre (1997-2000), une période de travail intense mais très intéressante car c’était un ministre avec beaucoup d’idées ; et enfin deux ans avec Geneviève Fioraso et la préparation de la loi ESR de 2013. Dans toutes les fonctions de haut fonctionnaire dont j’ai eu la charge, j’ai tenté d’être proactif, force de proposition et de concilier une loyauté sans failles et un devoir d’alerte. Le rôle du haut fonctionnaire, dans ses différents métiers, qu’il soit juriste ou budgétaire est de trouver des solutions pour arriver à l’objectif du politique et ne pas dire : c’est impossible. Je crois d’ailleurs ne l’avoir jamais dit.

Comme tout le monde, j’ai connu des moments un peu plus difficiles au cours de ma carrière. Je pense notamment à la fin du cabinet de Claude Allègre, à la cessation de mes fonctions de directeur de la Depp, ou à la mise en cause publique par un ministre à propos d’un rapport IGF/IGAENR qui ne lui plaisait pas sur la valorisation de la recherche. Mais j’ai eu la chance de pouvoir rebondir à chaque fois, en occupant d’autres postes intéressants et en pouvant, après 2002, exercer comme professeur associé à l’EHESS des activités d’enseignement supérieur et de recherche.

AEF info : Revenons sur un des sujets d’actualité : le rapprochement des académies. L’IGAENR a produit un rapport préconisant la fusion (lire sur AEF info). Que pensez-vous du schéma finalement retenu ?

Jean-Richard Cytermann : Le rapport de 2018 n’était pas un rapport IGAENR mais un rapport de deux personnalités accompagnées de deux IGAENR, contrairement au rapport de 2015, qui était un rapport IGAENR et qui préconisait, à titre expérimental, quelques fusions dans les régions à deux académies. Dans le contexte social actuel et compte tenu de l’attention croissante au principe de préservation des territoires, je pense qu’il fallait calmer les craintes liées aux fusions et opter pour une solution de compromis.

 

"Il est absolument nécessaire de renforcer les équipes rectorales sur l’enseignement supérieur. "


Je ne me prononcerai pas sur la question des recteurs délégués à l’ESR, même si je penchais plutôt pour le modèle francilien du vice-chancelier. Je pense en tout cas qu’il est absolument nécessaire de renforcer les équipes rectorales sur l’enseignement supérieur. Les dernières réformes, LRU et loi ORE notamment, ont de fait accru le rôle de régulateur des recteurs en matière budgétaire et en matière d’entrée dans l’enseignement supérieur, en même temps qu’elles accroissaient l’autonomie des universités. Et les recteurs se sont plutôt bien acquittés de ces nouvelles fonctions, devenant, les garants de la coordination bac-3/bac+3.

J’entends les réticences des présidents d’université (lire sur AEF info), mais il est logique d’avoir un autre partage et une autre articulation entre État central et l’État territorial que celle qui règne actuellement. De plus, il n’est pas absurde de rapprocher les DRRT des recteurs (lire sur AEF info) et d’avoir une unité de représentation du MESRI en région.

AEF info : S’agissant du paysage de l’ESR, sujet sur lequel vous avez travaillé à la fois au cabinet de Geneviève Fioraso au moment de la loi de 2013 et à l’IGAENR à travers le rapport que vous avez produit (lire sur AEF info), estimez-vous que le rapprochement universités-grandes écoles-organismes a progressé ?

Jean-Richard Cytermann : En matière de rapprochement universités-grandes écoles, on a peu progressé, essentiellement à cause de la difficulté à coordonner les différents ministères, malgré l’inscription de cette coordination dans la loi de 2013. Il y a en permanence une tension, voire une orthogonalité entre la notion de réseau national et les politiques de site. Ce qui se fait à Paris-Saclay avec AgroParisTech, à PSL avec les Mines de Paris, avec l’Essec à Cergy ou ce qui s’est fait en Lorraine est intéressant, mais cela fait pour l’instant plutôt figure d’exception et j’ai personnellement regretté la création de deux ensembles distincts à Saclay. Les souplesses introduites par la récente ordonnance sur les regroupements devraient logiquement faciliter ce rapprochement qui reste à mes yeux nécessaire.

Quant aux liens avec les organismes de recherche, l’état d’esprit est très différent de celui qui régnait il y a dix ans et l’on ne dira jamais assez combien la présidence d’Alain Fuchs a transformé la qualité des relations CNRS et universités. Les grands organismes se sont impliqués dans les idex et les isite. Les grandes universités, comme Strasbourg, Bordeaux, Aix-Marseille ou Sorbonne Université notamment, sont parvenues à avoir de véritables relations partenariales avec les organismes : un vrai saut qualitatif a été réalisé. Reste encore à progresser en matière de gestion de la recherche et on n’a pas beaucoup évolué depuis le rapport d’Aubert de 2007 (lire sur AEF info) : il n’est pas logique d’avoir trois administrations de la recherche sur ces sites – celles de l’université, du CNRS et de l’Inserm. Il faudrait réfléchir à la création d’unités mixtes de service.

Quoi qu’il en soit, sur le paysage de l’ESR, il faut désormais stabiliser les choses avec l’ordonnance sur les établissements expérimentaux.

AEF info : Côté administration centrale de l’ESR, quel regard portez-vous sur son évolution, notamment depuis l’autonomie ?

Jean-Richard Cytermann : J’estime qu’il n’est pas exact d’affirmer, comme certains le font, que l’administration centrale est dans la micro-gestion et dans les interventions tatillonnes. Cette administration, que j’aime bien, est souvent injustement décriée. Le MESRI est plus respectueux de l’autonomie de ses établissements que ne le sont d’autres ministères ayant la tutelle d’établissements d’enseignement supérieur comme La Défense ou l’Agriculture !

Quant à savoir si l’État joue son rôle de stratège, la réponse n’est pas aisée. Les établissements n’ont pas besoin de plus que quelques grands caps et un cadre juridique, budgétaire et RH pour se développer. En matière de recherche, il doit fixer une stratégie transversale, car les exercices de stratégie sur des priorités sectorielles n’ont pas été convaincants. Je ne crois pas au pilotage par les normes et les circulaires, mais à la coconstruction des politiques, par exemple avec les recteurs, et à la nécessité de fonder les politiques publiques d’éducation et d’ESR sur les résultats de la recherche.

Et par ailleurs, je suis sceptique sur l’opportunité de certaines lois : on y met trop de choses et on maîtrise mal les travaux parlementaires. Je fais remarquer qu’à côté de la LRU et de la loi ORE, les réformes très importantes que sont le LMD et le PIA se sont faites sans loi et avec peu de textes réglementaires. Il en est de même pour l’enseignement scolaire où la mise en place de CP à effectifs réduits ou le recours systématique à l’évaluation ont été faits sans textes réglementaires.

Trois missions en cours

 

Jean-Richard Cytermann va continuer à assurer son rôle de "sherpa" dans le groupe de travail "RH" qui prépare la loi de programmation de la recherche. Il reste également président par intérim de l’Ined (lire sur AEF info) et membre du collège de déontologie du MESRI (lire sur AEF info).

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Anaïs Gérard, journaliste