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Programmation de la recherche : Gilles Roussel (CPU) plaide pour une loi "ambitieuse" qui "mise sur l’université"

Un milliard d’euros supplémentaire par an pendant cinq ans : tel est le montant minimal de l’effort financier que la CPU propose d’inscrire dans la future loi de programmation pluriannuelle de la recherche, indique son président Gilles Roussel dans une interview à AEF info. Selon lui, cette loi doit avoir l’ambition non pas de "rattraper" le retard, mais de faire revenir la France "au tout premier rang des nations" en matière de recherche et d’innovation. Elle doit aussi miser sur le "premier opérateur public de recherche" qu’est l’université et lui "redonner ses lettres de noblesse". Cela passe notamment par plus d’autonomie en matière de recrutement et de GRH. Au chapitre des simplifications, Gilles Roussel propose de concentrer l’ensemble des financements de la recherche sur projet au sein d’une seule agence et souhaite que soit clarifié le rôle des acteurs de la recherche.

Gilles Roussel, président de la CPU. © CPU

AEF info : Quels messages la CPU a-t-elle portés lors de ses auditions par les groupes de travail de préparation de la loi de programmation de la recherche ?

Gilles Roussel : Le premier point qui nous paraît important est de sortir du discours habituel consistant à vouloir rattraper le retard que l’on a pris par rapport à certains pays. Pour que cette loi de programmation soit une réussite, il faut être plus ambitieux encore et viser à revenir au tout premier plan des nations, ce qui soulève principalement la question des moyens. Face à la Chine, aux États-Unis ou à l’Allemagne qui investissent beaucoup dans leur recherche, nous devrions nous fixer l’objectif d’atteindre, voire de dépasser le seuil des 3 % de PIB pour la recherche que l’Europe s’est donné. Au sein de ces 3 %, l’effort de recherche publique doit être de 1 %. Sachant que nous sommes aujourd’hui à 0,79 %, il faudrait investir a minima un milliard d’euros supplémentaire par an pendant cinq ans. Pour la crédibilité de cette démarche, il est très important que cette ambition commence à se concrétiser dès le budget 2020.

Une fois posée cette question des moyens vient ensuite la place de l’université qui, parce qu’elle est le premier opérateur public de recherche de par son budget et ses effectifs de chercheurs ou d’enseignants-chercheurs, devrait être au cœur de cette dynamique. Or tel n’est pas le cas aujourd’hui : au niveau international, la France fait figure d’exception, que ce soit par le sous-financement spécifique de ses universités, par leur manque d’autonomie ou encore par l’illisibilité du système.

AEF info : Cela revient-il à demander que la part la plus importante de l’investissement financier aille aux universités ?

Gilles Roussel : Ce que nous voulons tous, c’est plus de moyens financiers, globalement, pour l’ensemble des opérateurs de recherche. Cela étant, il est de mon rôle de rappeler que le modèle international de structuration de la recherche, c’est l’université, et que si la France entend être visible à l’international, il lui faut miser sur l’université en tant qu’acteur majeur de la recherche et arrêter de séparer les dimensions recherche et formation. Il faut redonner ses lettres de noblesse à l’université, en termes de diversité, d’implantations, de cohésion territoriale. Si l’on veut vraiment avoir un effet transformant de la recherche qui aille jusqu’au cœur des territoires, c’est dans les universités qu’il faut investir.

 

Ces moyens nouveaux doivent principalement servir à soutenir l’emploi scientifique et à revaloriser les carrières.

 

AEF info : Les politiques de site et les regroupements qui sont à l’œuvre ne suffisent-ils pas à replacer l’université au centre ?

Gilles Roussel : Le rapprochement des universités, des écoles et des organismes de recherche sur les sites est une évolution qui va dans le bon sens. Mais paradoxalement, alors que l’on prône les rapprochements et les efforts de simplification, la complexité initiale de notre système s’est malgré tout accentuée ces dernières années, du fait de la multiplication d’objets nouveaux. Par ailleurs, les universités souffrent encore de plusieurs handicaps, à commencer par les effectifs de personnels d’appui à la recherche, qui doivent être renforcés. La valorisation du doctorat reste également un défi si l’on veut attirer plus de jeunes vers ces métiers, que ce soit dans le public ou le privé. L’inscription du doctorat au RNCP est un progrès incontestable (lire sur AEF info). Mais la vraie question de la reconnaissance de ces compétences par nos entreprises et nos administrations reste posée.

AEF info : Que proposez-vous pour utiliser au mieux le milliard d’euros supplémentaire par an ?

Gilles Roussel : Ces moyens nouveaux doivent principalement servir à soutenir l’emploi scientifique et à revaloriser les carrières. Mais ce que nous entendons aussi de la communauté et que nous relayons, c’est qu’il faut augmenter le financement de base par chercheur dans les laboratoires, et que les laboratoires puissent avoir une vision pluriannuelle de ces financements. En contrepartie d’un tel effort, nous nous engageons à ce que ces financements aillent bien aux laboratoires et donc à être en mesure de le prouver.

Au-delà de ce rééquilibrage au profit du financement de base, il s’agit aussi d’accroître le montant global du financement sur projet, qui est aujourd’hui sous-doté. L’objectif n’est pas tant d’augmenter le nombre des projets que de parvenir à des taux de succès bien meilleurs. Nous estimons qu’il faudrait rehausser le taux de sélection à 25-30 %, et c’est clairement une question de corrélation budgétaire. De même, il conviendrait que les établissements qui hébergent les projets y retrouvent leur compte en termes de coûts induits, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui. Aussi préconisons-nous un minimum de 25 % pour les frais de gestion.

Enfin, toujours au sujet des appels à projets, nous suggérons d’aller vers une seule agence de financement, qui pourrait être l’ANR, plutôt que de devoir s’adresser à de multiples guichets comme il en existe aujourd’hui pour l’énergie, le cancer, etc. Appréhender le système des appels à projets demande une vraie technicité et multiplier les agences, chacune ayant son propre mode d’organisation, son propre calendrier et ses propres modalités d’évaluation, c’est encore rendre le système plus complexe et plus difficile à apprivoiser pour le chercheur.

AEF info : Plusieurs voix – dont celle de la CPU – se sont déjà élevées pour regretter que le crédit d’impôt recherche, qui représente 6 milliards d’euros de dépense fiscale, ne profite pas davantage à la recherche publique (lire sur AEF info). Mettez-vous aussi ce sujet sur la table ?

Gilles Roussel : Sans remettre en cause nécessairement le montant du CIR et le dispositif lui-même, on observe toutefois – et plusieurs rapports comme celui de Suzanne Berger l’ont bien mis en évidence (lire sur AEF info) – que ce qui fait l’innovation, et tout particulièrement l’innovation de rupture, ce sont les passerelles qui permettent aux secteurs public et privé d’interagir de manière forte. Ce que l’on constate, c’est que cette interaction pourrait être plus étroite en France, et que le CIR n’y contribue pas suffisamment. En termes d’efficience, il y aurait peut-être des mécanismes d’incitation et de régulation à mettre en place à cet effet.

 

Quand certains acteurs sont tout à la fois influenceurs, financeurs et exécutants, on ne rend pas un bon service à la communauté.

 

AEF info : Vous avez évoqué à plusieurs reprises la complexité du système français. Y a-t-il d’autres mesures de simplification qui vous paraîtraient pertinentes ?

Gilles Roussel : Il y a tout un travail à poursuivre sur une meilleure mutualisation des fonctions de soutien et de support de la recherche, en lien avec les organismes, de manière à aller vers plus d’efficience dans l’accompagnement des chercheurs. Cela ne relève pas nécessairement de la loi, mais il est bon de le réaffirmer.

Des clarifications me paraissent aussi devoir être apportées quant au rôle de chacun. La stratégie nationale doit émaner de l’État, le financement sur projet doit être assuré par des agences comme l’ANR et la mise en œuvre doit être faite par les opérateurs de recherche que sont les universités, les écoles et bien sûr les organismes. Or il y a souvent en France une confusion entre les missions d’orientation stratégique, de financement et d’opérateurs.

AEF info : Est-ce une allusion au rôle que l’État a confié à certains organismes de recherche pour piloter des programmes nationaux ?

Gilles Roussel : Ce que je veux souligner, c’est que même si on leur a demandé de le faire, ce mélange des genres ne me paraît ni sain, ni transparent. Quel que soit le système, quand certains acteurs sont tout à la fois influenceurs, financeurs et exécutants, on ne rend pas un bon service à la communauté.

 

Peut-on soutenir que les pays équivalents à la France qui n’ont pas de qualification soient minés par le clientélisme et le localisme ?

 

AEF info : L’un des groupes de travail sur la loi de programmation doit réfléchir aux questions d’attractivité des carrières. Quelles sont les propositions de la CPU en la matière ?

Gilles Roussel : Sur ces questions, la première des mesures est bien sûr le soutien à l’emploi scientifique et la revalorisation financière des carrières, en particulier en début de carrière. Comment être attractif à l’international quand on sait que l’attractivité financière des carrières de l’enseignement supérieur et de la recherche est déjà plus faible que celle du reste de la fonction publique ? Ensuite, notre analyse, qui est liée à l’autonomie, c’est qu’il faut faire davantage confiance à la gestion de proximité en matière de ressources humaines. Nous sommes confrontés à des pratiques de recrutement à l’international qui sont beaucoup moins contraintes que les nôtres.

AEF info : Vous voulez parler de la qualification, par exemple ?

Gilles Roussel : La vraie question est de savoir quelles améliorations permettraient de nous insérer dans le mode de recrutement tel qu’il se pratique à l’international, de manière à ce que la France puisse être attractive et compétitive pour les chercheurs du monde entier. J’en identifie deux : une gestion RH de proximité et l’adéquation des recrutements aux politiques scientifiques qui sont affirmées sur chacun de nos sites. Le corollaire – mais c’est plus une conséquence de cette réflexion qu’un objectif en soi –, c’est que cela aboutit à abandonner notre pratique franco-française de la qualification, qui non seulement est incompréhensible vue de l’étranger, mais qui envoie de surcroît un message extrêmement négatif sur la reconnaissance du doctorat par les établissements qui le délivrent, alors que l’on essaie de convaincre les autres acteurs de sa valeur. Peut-on soutenir que les pays équivalents à la France qui n’ont pas de qualification soient minés par le clientélisme et le localisme ?

Ce que nous préconisons, c’est de pouvoir expérimenter d’autres méthodes, puis d’en évaluer l’efficacité soit pour les généraliser si elles s’avèrent probantes, soit en imaginer d’autres dans le cas contraire. Pour les personnels temporaires, nous souhaiterions pouvoir par exemple expérimenter le CDI de mission, qui permettrait de caler la durée du contrat sur celle des projets de recherche.

Enfin, toujours sur ces questions RH, je pense qu’il est temps de prendre acte que la carrière des enseignants-chercheurs n’est plus uniforme. Il est des moments où l’on fait plus de recherche, d’autres où l’on se consacre davantage à l’enseignement. Il faut donc avoir des visions pluriannuelles de la carrière, avec plus de fluidité et de passerelles entre les différentes phases.

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René-Luc Bénichou, journaliste