Service abonnements 01 83 97 46 50

Revenir en haut de la page
Home| Social / RH| Ressources humaines| Dépêche n°606039

"Le Ramadan n’est pas une question épineuse en entreprise" (Géraldine Galindo, ESCP Europe)

Le Ramadan a commencé officiellement en France lundi 6 mai 2019. Pendant un mois, les musulmans pratiquants ne vont ni manger, ni boire, ni fumer du lever au coucher du soleil. Cette pratique n'est pas forcément sans incidence dans les entreprises, qui doivent répondre aux demandes de congé ou d'aménagement d’horaires de certains salariés, mais aussi veiller à la sécurité de collaborateurs potentiellement affaiblis par le jeûne. Toutefois, "le Ramadan n’est pas une question épineuse en entreprise", assure Géraldine Galindo, professeure associée de GRH à l’ESCP Europe, co-auteure d’une étude sur "les grandes entreprises et la religion" (1) et animatrice d’un groupe de travail sur ce thème au sein de l’Anvie (2). Elle revient pour AEF info sur la façon dont les employeurs peuvent prévenir et gérer ces situations.

Géraldine Galindo, professeur associée de GRH à l'ESCP Europe © ESCP Europe

AEF info : À quoi doivent se préparer les employeurs en période de Ramadan ?

Géraldine Galindo : Les principales demandes de salariés concernent des congés ou des aménagements des horaires de travail. Ce sont des demandes que tous les salariés peuvent faire, sans avoir à en dévoiler le motif. Le manager doit donc y répondre comme il répondrait à n’importe quelle autre demande du même ordre, en tenant compte du bon fonctionnement du service. Dans ce cas peut se poser la question du nombre de demandes : si la demande est minoritaire, elle est évidemment beaucoup plus facile à gérer pour le manager. Quand elle devient majoritaire, c’est plus délicat, car le manager ne peut pas dire oui à tout le monde. Il faut alors mettre le groupe face à ses responsabilités, inciter à des aménagements entre salariés, pour que la mission de l’équipe puisse être réalisée.

Il peut exister d’autres revendications, beaucoup plus rares, atypiques. Par exemple, un salarié peut vous dire : "Comme je ne mange pas, je ne veux pas être confronté à des personnes qui mangent pendant la pause déjeuner". En l’occurrence, c’est au salarié de s’accommoder de sa pratique religieuse, sans l’imposer aux autres. L’employeur doit éviter de générer des discriminations indirectes vis-à-vis des autres salariés, qui par exemple seraient amenés à se cacher pour manger, ou plus simplement à travailler davantage parce que l’un de leurs collègues est fatigué par le jeûne.

AEF info : La fatigue, l’irritabilité liées au jeûne peuvent aussi créer des tensions ou des risques pour les salariés. Comment l’employeur doit-il réagir dans ce cas ?

Géraldine Galindo : Les éventuelles tensions entre salariés relèvent du management d’équipe, ce n’est pas un problème d’ordre religieux. Vous pouvez avoir des salariés fatigués ou irritables à divers moments. Le manager, garant du vivre-ensemble, doit repartir de la mission du salarié, et s’attacher à résoudre les conflits.

Il doit aussi, comme toujours, veiller à la santé et à la sécurité du salarié et des autres : si un collaborateur paraît trop fatigué pour assumer ses fonctions, il convient soit de le repositionner sur un autre poste, soit de lui demander de poser des congés, si c’est possible.

En fait, le Ramadan n’est pas une question épineuse dans les entreprises. Il fait partie des sujets les plus faciles à traiter pour les entreprises en matière de religion dans un contexte de travail, car toutes les questions peuvent être résolues en faisant appel à deux principes clairs : la préservation de la santé et de la sécurité du salarié, et le bon fonctionnement de l’entreprise. D’ailleurs, il fait partie des exemples que les entreprises citent systématiquement dans leurs guides sur la gestion du fait religieux.

AEF info : Quels conseils donneriez-vous aux entreprises pour prévenir et gérer les demandes liées à la pratique du Ramadan ?

Géraldine Galindo : Les entreprises doivent vraiment considérer le Ramadan comme un sujet de management, pas comme un sujet religieux : on parle d’une personne qui a une demande, à laquelle on apporte une réponse. Il faut "désacraliser", "dépayser" le sujet.

Au-delà, mon principal conseil serait d’anticiper les difficultés en informant et en formant les managers de proximité, afin qu’ils sachent quelles réponses ils peuvent apporter, et sur quelles règles ils peuvent s’appuyer. Il faut aussi qu’ils connaissent les recours dont ils disposent en cas de difficulté : référent diversité, médecin du travail… C’est un travail de sensibilisation à faire tout au long de l’année.

Un guide pratique pour répondre aux cas concrets

 

Le ministère du Travail a publié en novembre 2016 un "guide pratique du fait religieux dans les entreprises privées", pour aider les employeurs à apporter les réponses adéquates aux situations qu’ils rencontrent au quotidien. Cinq grands thèmes y sont successivement abordés : l’offre d’emploi et l’entretien d’embauche, l’exécution du travail, le comportement dans l’entreprise, l’organisation du temps de travail, et la vie collective.

Pour chacun de ces aspects de la vie de l’entreprise, des cas pratiques sont posés : lors d’un entretien d’embauche, puis-je demander au candidat sa religion ? Puis-je privilégier le recrutement d’un candidat d’une confession particulière qui correspond à celle de la clientèle principale de mon établissement ? Puis-je sanctionner un salarié qui, invoquant un motif religieux, refuse d’obéir aux ordres de sa supérieure hiérarchique parce qu’elle est une femme ? Puis-je contraindre un(e) salarié(e) à rompre un jeûne motivé par des raisons religieuses, comme le ramadan, ou lui interdire de l’observer si j’estime que cela fait obstacle à la bonne exécution de son travail ? Les réponses sont rarement univoques, mais permettent aux employeurs de savoir ce qu’ils peuvent faire ou non, sachant que dans l’entreprise privée, la liberté religieuse est la règle.

Une version du guide destinée aux salariés et candidats est également disponible sur le site du ministère du Travail.

(1) "Les grandes entreprises françaises et la religion - Proposition d’une grille d’analyse pour décrypter les postures adoptées", de Géraldine Galindo et Hédia Zannad, paru dans la Revue Interdisciplinaire Management, Homme & Entreprise 2014/4 (n° 13), pages 40 à 53.

(2) L’Anvie a pour mission de développer les relations entre sciences sociales et entreprises. Dans ce but, l’association propose aux membres de son réseau des rencontres qui croisent apports de la recherche et témoignages d’entreprises sur "toutes les problématiques d’entreprises sur lesquelles l’éclairage des sciences humaines est pertinent" : innovation, ressources humaines et management, transformation digitale, protection des données et cybersécurité, évolution des modes de vie et de consommation…

Fermer

Bonjour

Vous souhaitez contacter

Lucie Prusak, journaliste