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Gilles Bloch (Inserm) : "Un plan stratégique est un exercice collectif à s’approprier dès le début, pas à la fin"

Le président de l’Inserm, Gilles Bloch, a donné le coup d’envoi de l’élaboration du prochain plan stratégique de l’Institut, indique-t-il dans une interview à AEF info. Partant du principe qu’il s’agit d' "un exercice collectif que la communauté doit s’approprier dès le début, et pas à la fin", il a prévu d’impliquer le plus largement possible les personnels de l’Inserm, dont les jeunes chercheurs. Neuf groupes de travail thématiques ont d’ores et déjà été constitués. Gilles Bloch annonce également une évaluation à venir d’Inserm Transfert et le recrutement en cours d’une équipe de "référents scientifiques" qui épaulera la direction générale dans les politiques de site. Enfin, il fait part de quelques-unes des idées qu’il souhaite porter dans le cadre de la préparation de la future loi de programmation de la recherche, sur le financement, les infrastructures et les ressources humaines.

Gilles Bloch, président de l'Inserm. © François Guenet / Inserm

AEF info : Comment votre appropriation de l’Inserm se déroule-t-elle depuis votre arrivée ?

Gilles Bloch : Je suis arrivé à la présidence de l’Inserm il y a quatre mois avec de premières idées, partagées en amont, que j’avais présentées lors de mes auditions au Parlement et lors d’une conférence de presse peu après ma prise de fonction (lire sur AEF info). Depuis, je continue une phase d’immersion et d’apprentissage à la rencontre des laboratoires et des délégations régionales. J’ai commencé par les sites qui relèvent de la vague contractuelle en cours de discussion, mais mes déplacements vont s’étendre à tous les grands sites. Je dois dire que c’est une phase agréable, permettant d’entendre parler surtout de science, ce qui est toujours passionnant. L’Inserm est une institution en bonne santé et j’inscris mon mandat dans la continuité de l’œuvre accomplie par mes prédécesseurs.

AEF info : Quelles sont les priorités auxquelles vous vous êtes déjà attelé ?

Gilles Bloch : 2019 est une année charnière. Nous devons préparer le prochain COP, contrat d’objectifs et de performance, auquel je n’exclus pas d’ajouter le "M" des moyens. Au moment où se prépare une loi de programmation pour la recherche, il me paraît nécessaire et particulièrement motivant de proposer une trajectoire solide pour l’Inserm, y compris au plan budgétaire. Comme pour toute préparation de contrat, il y aura d’abord une évaluation, qui sera conduite en 2020 par le HCERES, précédée par le renouvellement de nos orientations stratégiques, que nous lançons dès maintenant avec l’idée qu’un plan stratégique est un exercice collectif que la communauté doit s’approprier dès le début, et pas à la fin.

 

Nous allons procéder à une évaluation spécifique de notre filiale de valorisation, Inserm Transfert.

 

AEF info : Comment allez-vous élaborer le prochain plan stratégique de l’Inserm ?

Gilles Bloch : Nous avons tenu un séminaire de travail le 19 mars pour brasser les idées, avec toute la direction générale et les délégués régionaux. Il en est ressorti un calendrier, un mode d’emploi et une identification déjà assez fine d’un certain nombre de thèmes de réflexion. Plusieurs groupes de travail thématiques ont été formés, qui vont se réunir jusqu’à la fin de l’été pour soumettre des propositions qui constitueront un premier document "martyr".

Celui-ci sera examiné à la rentrée lors de deux réunions : le 12 septembre en réunion plénière et en ateliers avec les directeurs d’unité ; puis le 19 septembre lors d’une session d’un nouveau genre, avec des jeunes chercheurs associés dès le départ à cette réflexion. Par jeunes chercheurs, nous entendons tous les chercheurs recrutés ces trois dernières années, ainsi que nos lauréats aux ERC starting grants et au programme Atip-Avenir.

Nous pourrons ainsi disposer d’un document stratégique déjà bien avancé en octobre, qui sera soumis à tous les personnels de l’Inserm à travers une consultation en ligne. Après les dernières améliorations apportées à la suite de cette consultation, le document final sera communiqué aux instances représentant les personnels en novembre, avant d’être présenté en fin d’année au conseil d’administration.

AEF info : Quels sont les thèmes des groupes de travail, et qui rassemblent-ils ?

Gilles Bloch : Neuf grands thèmes ont émergé, qui ont donné lieu à la constitution d’autant de groupes de travail (voir le détail des groupes ci-dessous). La composition de ces groupes – de 12-15 personnes chacun – s’est voulue très ouverte dès le départ : des représentants de la direction générale et des délégations régionales, des experts internes (directeurs d’unité, membres du conseil scientifique et des commissions scientifiques spécialisées), des jeunes chercheurs que l’on a invités à candidater pour se joindre aux groupes et des représentants des personnels élus aux différentes instances de l’établissement. Chaque groupe est animé par un binôme de copilotes, avec une personne jouant le rôle de "sherpa", autrement dit de coordination. Il appartient à chacun des groupes de décider de sa méthode de travail, entre séminaires internes et auditions. L’essentiel, c’est qu’ils produisent in fine leurs conclusions en septembre.

AEF info : Pourquoi la question de la valorisation de la recherche et du transfert ne figure-t-elle pas dans les thèmes des groupes de travail ?

Gilles Bloch : Ce sujet, effectivement, n’est pas à leur ordre du jour. La raison en est que nous allons procéder à une évaluation spécifique de notre filiale de valorisation, Inserm Transfert, qui sera conduite par un comité ad hoc. Il s’agira notamment de regarder l’efficacité du dispositif, sa pertinence globale, l’écosystème qu’il cible, etc.

 

L’une des questions majeures qui se posent aujourd’hui à la recherche concerne le réinvestissement dans les infrastructures.

 

AEF info : Comment l’Inserm compte-t-il contribuer à la préparation de la loi de programmation de la recherche ?

Gilles Bloch : J’ai été déjà auditionné par deux des groupes de travail et le serai d’ici quelques jours par le troisième. Nous avons aussi largement diffusé auprès de notre communauté l’appel à consultation lancé par le ministère, invitant chacun à y contribuer (lire sur AEF info). Pour sa part, l’Inserm va produire quelques pistes de réflexions et de propositions à l’intention de chacun des trois groupes de travail. Ces textes seront élaborés à partir de réunions régionales de nos directeurs d’unité, dont la synthèse sera complétée par les propres idées que je porte en tant que PDG. Ces contributions seront remises vers la mi-mai.

AEF info : Pouvez-vous préciser quelques-unes de ces idées que vous portez ?

Gilles Bloch : En ce qui concerne les financements, l’une des questions majeures qui se posent aujourd’hui à la recherche concerne le réinvestissement dans les infrastructures. C’est tout particulièrement vrai dans le domaine de la recherche biomédicale, à travers le cas des infrastructures en biologie-santé qui ont été créées voici bientôt dix ans grâce au soutien du PIA et dont les financements arrivent maintenant à leur terme (lire sur AEF info). Or contrairement à ce qui avait été pensé au départ, les établissements ne sont absolument pas en mesure de prendre le relais alors que ces infrastructures demandent à être entretenues, voire renouvelées pour certaines. Se pose aussi la question de l’avenir des personnels embauchés pour les faire fonctionner. La situation des cohortes est tout à fait comparable.

De la même manière, les organismes de recherche ont besoin de marges de manœuvre pour pouvoir financer leurs propres programmes nationaux, à l’exemple des grands programmes scientifiques transversaux impulsés par mon prédécesseur Yves Lévy (lire sur AEF info).

S’agissant des ressources humaines, l’idée d’un contrat de mission qui permettrait d’éviter le couperet des six ans introduit par la loi Sauvadet fait je crois consensus parmi les dirigeants des organismes de recherche. L’idée n’est évidemment pas d’éviter les voies de recrutement de titulaires sur concours, qui sont toujours privilégiées. Mais sur certains emplois temporaires, en particulier liés au fonctionnement de plates-formes scientifiques, il s’avère contre-productif pour tout le monde de devoir se séparer d’ingénieurs et de techniciens de haut niveau avant que le projet qu’ils accompagnent n’ait pu être mené à son terme (lire sur AEF info).

Les 9 groupes de travail pour le futur plan stratégique de l’Inserm

1. Favoriser les ruptures conceptuelles et technologiques pour la recherche biomédicale

Pilotes : Carine Giovannangeli et Christian Boitard. Coordination : Nathalie Grivel.

"L’Inserm fait de la très bonne science mais cela n’exclut pas de se requestionner en permanence", explique Gilles Bloch. "Ce combat inépuisable de remise en cause doit notamment s’interroger sur ce que doivent être les bons outils, les bons partenariats, les bonnes infrastructures, etc. Il s’agit là d’un groupe de travail dont les réflexions porteront sur le cœur de la science."

2. Mieux articuler le continuum de la recherche en santé

Pilotes : Hélène Espérou et Corinne Alberti. Coordination : Valérie Thibaudeau.

"L’Inserm doit tirer parti de son insertion dans le monde de la santé et se réinterroger sur l’articulation de ses propres outils avec ceux de nos partenaires hospitaliers et médicaux", souligne Gilles Bloch. "Je pense par exemple aux CIC (centres d’investigation clinique) ou encore à F-Crin, le réseau des infrastructures françaises de recherche clinique."

3. Promouvoir la science ouverte et mettre en œuvre une politique des données

Pilotes : Thierry Galli et Sammy Sahnoune. Coordination : Gilles Mathieu.

Le président de l’Inserm indique que ce groupe répond à la "commande ministérielle" d’accélérer le passage à la science ouverte (lire sur AEF info), répondant du reste à une "forte demande interne". Deux volets sont à considérer, précise-t-il. Le premier est celui de l’open access, sur lequel "l’Inserm est déjà outillé pour avancer avec en particulier l’archive HAL Inserm, et qu’il faut encourager à travers des mesures incitatives". Le second volet, qui concerne l’ouverture des données, "est plus compliqué et demande une réflexion collective avant de proposer un plan d’action". "Dans le domaine de la santé, ajoute Gilles Bloch, l’ouverture des données est encore un sujet un peu nouveau." Ce n’en est pas moins un sujet "central" dans la stratégie de l’Inserm, qui rejoint l’initiative gouvernementale du Health Data Hub et qui "demandera des moyens" (lire sur AEF info).

4. Optimiser l’évaluation des structures

Pilotes : Pierre-Olivier Couraud et Fabrice Chrétien. Coordination : Nicole Haeffner.

"Il existe une réelle insatisfaction par rapport aux empilements actuels des structures d’évaluation, entre les instances internes que sont le conseil scientifique, nos CSS (commissions scientifiques spécialisées) et l’instance nationale qu’est le HCERES", analyse Gilles Bloch. "Ces dispositifs coûtent cher et si l’on regarde les rapports rendus par le HCERES sur les unités de recherche, on ne peut qu’observer que l’outil de mesure est finalement peu discriminant. Je pense qu’il est bon de nous interroger collectivement à l’Inserm pour être en mesure de porter des propositions d’évolution du dispositif national. L’objectif à ne pas perdre de vue est quand même d’être mieux outillés pour décider de la création ou non de nouvelles unités de recherche, voire de pouvoir réintroduire un système de dotation aux unités qui tienne compte de leur évaluation."

5. Simplifier le travail administratif pour les laboratoires

Pilotes : Laurianne Cruzol et Jacques Cavaillé. Coordination : Romain Jagueneau.

"Je sais : c’est un peu la tarte à la crème dont on parle depuis vingt ans ! Mais c’est précisément parce que des progrès sont encore à accomplir en ce domaine que nous devons persister." Le président de l’Inserm souligne que le groupe de travail devra "réfléchir de façon très pragmatique" aux processus de l’établissement, "en revisitant les pratiques aux trois niveaux organisationnels que sont les laboratoires, les délégations régionales et la direction générale". L’objectif est de "pouvoir mettre en œuvre des mesures dès l’année prochaine", annonce-t-il.

6. Revisiter la politique de ressources humaines pour appuyer la stratégie de l’Inserm

Pilotes : Dominique Nobile et Hafid Brahmi. Coordination : Pierre-Emmanuel Sinet.

"Le sujet est tentaculaire mais certaines cibles particulières peuvent être privilégiées", indique Gilles Bloch. Par exemple : "Comment sera-t-il possible d’alléger le travail collectif qu’imposent les processus actuels de recrutement des chercheurs et des ITA, sachant qu’il y a plus de 700 candidatures pour 75 postes proposés chaque année ?" Autre piste à explorer : "le déroulement des carrières et la fluidité des parcours, avec la question de savoir s’il faut maintenir une barrière étanche entre les corps d’ingénieurs de recherche et de chercheurs". Sans oublier la question des rémunérations : "Comme le président du CNRS Antoine Petit, je ne peux que regretter de voir que nos agents sont parmi les plus mal indemnisés de toute la fonction publique. Il est temps de reposer ici la question et de porter des propositions construites vers l’État, en profitant de ce qu’une loi de programmation est en préparation."

7. Co-construire la politique de site

Pilotes : Elli Chatzopoulou et Laurence Parmentier. Coordination : Sandrine Ayuso.

"Plus de 90 % des forces de l’Inserm sont concentrées sur 17 sites universitaires", rappelle Gilles Bloch (1). "L’enjeu consiste ici à articuler notre stratégie scientifique nationale avec les stratégies des sites, ainsi que les outils de gestion, de valorisation, etc. Nous sommes d’ailleurs déjà dans l’action sur certains sujets. Par exemple sur la question de savoir comment nous organiser au mieux pour entretenir le dialogue avec les sites : j’ai pris la décision d’enrichir la direction générale de 'référents de site' ayant un profil de scientifiques confirmés, qui permettront de participer de façon encore plus active aux politiques de site." Un appel à candidatures a été lancé en interne, qui se clôt le 15 mai prochain.

8. Valoriser l’expertise scientifique de l’Institut et favoriser le dialogue avec la société

Pilotes : Carine Delrieu et Jean-Christophe Hébert. Coordination : Marie Simon.

Le président de l’Inserm note que l’institut "entretient déjà de nombreuses relations avec la société au sens large, à travers ses expertises collectives, son implication dans les politiques publiques sur la santé, ses relations avec les associations de patients, les parlementaires et l’information délivrée aux citoyens". Ce qui n’empêche pas de s’assurer que les missions et les actions de l’Inserm sont bien visibles d’une part, et que l’institut lui-même est bien à l’écoute de la société. "Faut-il aller vers plus de science participative ?", s’interroge ainsi Gilles Bloch. Il estime par ailleurs qu’un "effort pédagogique est à faire auprès de la sphère politique pour qu’elle comprenne que la recherche est par nature imprévisible et qu’elle demande une prise de risque".

9. Renforcer la politique internationale de l’Inserm

Pilotes : Yazdan Yazdanpanah et Christine Chomienne. Coordination : Audrène Eloit.

"En matière de politique internationale, beaucoup est fait mais souvent à la manière de Monsieur Jourdain", observe Gilles Bloch. "Au fond, ce qui manque peut-être, c’est justement de prendre le temps de se poser un peu pour redéfinir quelques grandes priorités et cibles géographiques à privilégier. Il me paraît utile aussi que nous puissions prendre ce temps de réflexion pour examiner les outils et les financements de la collaboration internationale."

(1) Bordeaux, Bourgogne Franche-Comté, Clermont-Ferrand, Grenoble, Lille, Lyon, Marseille, Montpellier, Nancy, Nantes, Nice, PSL, Sorbonne Université, Strasbourg, Toulouse, Université de Paris et Université Paris-Saclay.

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René-Luc Bénichou, journaliste