Service abonnements 01 83 97 46 50

Revenir en haut de la page

Centrale, Icam, EM Lyon : ces rares établissements français qui font le pari d'une implantation en Inde

Réputé plus complexe que le marché chinois, le marché indien de l’enseignement supérieur ne s’est ouvert que récemment aux implantations d’établissements étrangers. L’un des pionniers français, le groupe Rubika (design et jeu vidéo), a essuyé les plâtres dès 2007 à Pune en prenant de gros risques, comme il l’a appris à ses dépens. Mais d’autres ont suivi, avec un choix plus judicieux de partenaires locaux : l’Icam dès 2010, avec le Loyola College, la même année que l’École de design de Nantes, dont l' "India Studio" est désormais arrimé au MIT institute of design de Pune ; CentraleSupélec en 2014, avec l’entreprise Mahindra ; ou encore Strate École de design, depuis 2018. L’été 2019 marquera en outre l’arrivée de la première business school à tenter l’aventure : l’EM Lyon, qui a choisi Xavier University à Bhubaneswar. La plupart de ces campus se sont orientés vers le format bachelor.

Mahindra Ecole Centrale, ouverte en 2014 à Hyderabad, propose un programme de bachelor en ingénierie qui compte 898 élèves en 2018. CentraleSupélec

Alors que les implantations d'établissements français en Chine se sont multipliées ces vingt dernières années, difficile de ne pas dresser un parallèle avec l'Inde, l'autre géant mondial – qui compte déjà 35 millions d'étudiants. Le paysage y est pourtant radicalement différent, et les antennes françaises se comptent sur les doigts d’une main. L’état de l’enseignement supérieur indien – et l’intérêt qu’y portent les autorités – n’a en effet pas grand-chose à voir avec la stratégie volontariste et l’investissement massif consenti par le gouvernement chinois pour l’ESR.

l’inde peine à devenir un géant mondial de l’enseignement supérieur

Dans un récent article intitulé "La longue route indienne vers une position éminente dans l’enseignement supérieur", le Times Higher Education analyse l’ampleur du challenge, alors que la campagne électorale qui vient de se terminer n’a pas du tout évoqué le sujet : "L’enseignement supérieur n’a jamais fait la Une lors d’une élection indienne", rappelle le journal britannique, mais encore moins cette année, où "l’attention s’est entièrement focalisée sur la question du chômage, qui touche aussi les diplômés".

"Il y a aussi peut-être de bonnes raisons pour lesquelles les responsables politiques indiens ne veulent pas trop attirer l’attention sur l’état des universités du pays : celles-ci peinent toujours à émerger sur la scène internationale", poursuit le THE. "Alors que la Chine compte désormais sept institutions classées dans le top 200 du palmarès mondial des universités du THE, l’Inde n’en a toujours aucune – et une seule, l’Indian Institute of science, figure dans le top 300. Dans le même temps, les étudiants indiens qui en ont les moyens votent avec leurs pieds à propos de la qualité de leur système universitaire, en s’expatriant de plus en plus, et ce, juste au moment où la mobilité des étudiants chinois semble se tasser, le système national allant en se renforçant." En 2015-2016, l’Inde ne consacrait d’ailleurs que 0,62 % de son PIB en dépenses pour la recherche et le développement, contre 2,11 % en Chine, selon les données de la Banque mondiale.

une faible ouverture à l’international

Si le système d’ESR indien est structurellement plus faible que son équivalent chinois, il est aussi moins ouvert à l’international. "La nécessité d’élargir l’offre d’enseignement supérieur de qualité en Inde a conduit à poser la question d’une ouverture plus large du système aux coopérations avec les universités étrangères", explique CampusFrance dans son dernier dossier pays, daté de décembre 2016. "Le projet de loi autorisant l’implantation en Inde d’antennes d’universités étrangères, le 'Foreign education bill', déposé en 2010 devant le Parlement, n’a jamais pu être porté à l’ordre du jour des travaux parlementaires. La résistance de certains acteurs indiens du monde de l’enseignement supérieur a été très forte. Les mêmes réticences entourent la création de doubles diplômes et de systèmes de transferts de crédit", note CampusFrance.

"En septembre 2013, l’UGC (Commission des subventions aux universités) a publié une circulaire autorisant les universités étrangères classées parmi les 400 premières des classements de Shanghai, THE ou QS à ouvrir une antenne en Inde", indique cependant l’agence, remarquant que "23 établissements français étaient potentiellement concernés". C’est d’ailleurs en 2014 qu’a abouti la première initiative publique de création d’un campus en Inde par un acteur français, avec l’ouverture de "Mahindra École Centrale" à Hyderabad. Jusque-là, seules des institutions privées ou consulaires s’y étaient risquées : le groupe Rubika dès 2007, l’Icam ou l’École de design de Nantes en 2010. Ceux qui ont tenté l’aventure depuis cette date sont également des acteurs privés : le groupe Galiléo, au travers de Strate école de design, en 2018, et l’EM Lyon, émanation de la CCI lyonnaise, qui inaugurera son campus indien cet été.

centrale mahindra forme 250 étudiants indiens par an, à un niveau bachelor

Cinq ans après l’installation de CentraleSupélec en Inde (lire sur AEF info), son activité sur place reste discrète. Rares sont les observateurs capables d’en décrire l’évolution et les résultats, contrairement à Centrale Pékin, qui fait régulièrement parler d’elle. "Cela tient à la jeunesse de Centrale Mahindra", explique à AEF info Philippe Dufourcq, nouveau DGA de CentraleSupélec. "Centrale Pékin existe depuis 2005 et en est à sa 10e diplomation, tandis que Centrale Mahindra n’a diplômé qu’une seule promotion."

L’autre différence fondamentale est que, en Inde, Centrale ne délivre pas le diplôme d’ingénieur. "Nous formons des diplômés de bachelor, pas de master. Le cursus s’effectue en quatre ans", explique Philippe Dufourcq. "Nous avons adopté le format de la 'school of engineering' à anglo-saxonne. Les Indiens formés à Centrale Mahindra sont davantage destinés au marché de l’emploi indien qu’international, ce qui diffère de la Chine et du Maroc."

L’école compte aujourd’hui 900 étudiants, soit environ 250 par promotion, contre 120 à Centrale Pékin et 150 à Centrale Casablanca. "Dans trois ou quatre ans, nous pourrions atteindre 400", confie le DGA. Quelques-uns parmi les meilleurs peuvent ensuite rejoindre une École centrale en France, dans un "parcours accéléré d’ingénieur en deux ans" (1). Cela ne concerne pour le moment que 10 % d’une promotion de bachelor, mais la cible tourne plutôt autour de 50 étudiants indiens drainés en France par ce moyen. "C’est dans la logique du comportement des étudiants indiens : pour la plupart, ils font leur premier cycle sur place puis s’expatrient au niveau master", indique Philippe Dufourcq. D’ailleurs, sur les 217 étudiants indiens inscrits dans l’une des cinq Écoles centrales françaises cette année, 82 % le sont en master – le reste se répartissant entre le doctorat, pour 13 % d’entre eux, et le cursus ingénieur, à 5 %.

Autre caractéristique du modèle : CentraleSupélec ne dépense pas un euro pour son implantation indienne, assure Philippe Dufourcq, pas plus qu’en Chine ou au Maroc. "Tout est financé par le pays d’accueil. Ensuite, les modalités varient : notre partenaire local en Chine est l’université de Beihang, tandis que c’est le groupe industriel Mahindra en Inde, et le Royaume du Maroc, au Maroc. Dans aucun cas CentraleSupélec n’injecte de financements : quand nous envoyons des professeurs, les coûts nous sont remboursés. Cela témoigne de l’engagement du partenaire, à la demande duquel nous avons répondu."

Quel intérêt trouve la grande école d’ingénieurs à ce type de délocalisation ? "D’abord, cela nous permet de proposer une offre complète de formations, du bachelor au doctorat, dans un réseau de huit écoles en France et à l’étranger", répond Philippe Dufourcq. "Cela forme un parcours cohérent, qui permet par exemple à des Marocains d’étudier en Chine et de sortir Centraliens sans passer par la France : ce type de profil a beaucoup de valeur sur le marché, ce sont des leaders très internationaux. Nous espérons que ce modèle original pourra concurrencer les offres anglo-saxonnes sur le master et le doctorat, où ils ont pris de l’avance."

l’icam avait testé le modèle avant centrale

CentraleSupélec n’est pas la première à avoir testé ce modèle de campus délocalisé sous format bachelor en Inde : avant elle, l’école d’ingénieurs privée associative Icam a monté une formation en quatre ans pour répondre à la demande locale, via son réseau jésuite. "Ce qui nous a donné envie de proposer notre vision éducative en Inde, est notre premier essai réussi en Afrique, en 2002", explique Nicolas Juhel, doyen du cursus en ingénierie du "Loyola Icam College", implanté à Chennai depuis neuf ans (lire sur AEF info). "Nous avons répondu à la demande d’un partenaire local, le Loyola College, qui avait des formations très réputées en SHS mais aucune filière en ingénierie."

Concrètement, une joint-venture a été créée entre l’Icam et le Loyola College, dont la gouvernance est gérée à parité, ainsi que les investissements financiers. Cette structure prépare aux diplômes délivrés par son université publique de tutelle Anna University, à laquelle le College est affilié. La joint-venture gère aussi les aspects opérationnels de la formation, avec le recrutement en direct de 80 professeurs indiens, ce qui lui permet de "bien s’intégrer dans son environnement", explique Nicolas Juhel. "L'Icam, au travers d'une équipe resserrée, est là pour apporter l'ingénierie pédagogique 'à la française'."

Le Loyola Icam College accueille aujourd’hui 350 à 400 étudiants par an, dans un cursus de bachelor en quatre ans qui ne délivre donc pas le titre d’ingénieur. Mais, comme pour Centrale Mahindra, les meilleurs étudiants peuvent poursuivre leurs études en France dans les deux dernières années du cycle ingénieur. "C’est un modèle qui fonctionne, nous le testons depuis 4-5 ans et avons déjà 19 diplômés ingénieurs par ce biais. Une trentaine sont en cours de formation, et nous allons essayer d’augmenter ce chiffre."

Forte de cette implantation réussie, l’Icam souhaite maintenant démarrer de nouvelles formations à Chennai, comme son "parcours ouvert" basé sur les pédagogies actives. Une partie du cursus sera réalisable sur les autres campus de l’Icam en France, au Cameroun, au Congo, et bientôt au Brésil, "puisque nous lançons en septembre un campus à Recife", se réjouit Nicolas Juhel. La première promotion indienne devrait accueillir une trentaine d’étudiants, avant de monter à 60. "Les entreprises sont demandeuses de profils franco-indiens. Et nous, nous réalisons notre projet de contribuer à l’émergence de classes moyennes partout dans le monde et à améliorer leur employabilité."

les écoles de design en force en inde

Mais l’Inde n’attire pas que des écoles d’ingénieurs : il est même intéressant de noter que ce sont des écoles de design et de création qui ont été précurseures dans leur stratégie d’implantation sur le sous-continent. Le groupe Rubika, émanation de la CCI Grand Hainaut (Valenciennes) qui compte une école de design (ISD), une école de jeu vidéo (Supinfogame) et une école d’animation (Supinfocom), a ouvert le bal dès 2007. Très tourné vers l’international, le groupe au statut de SA passe, à l’époque, un "contrat de franchise" avec un partenaire privé local, le groupe DSK, pour développer Supinfocom à Pune (lire sur AEF info).

Petit à petit, elle obtient le droit de dupliquer ses formations au jeu vidéo, au cinéma d’animation et au design, sous forme d’un "copier-coller" du modèle français. Les étudiants indiens reçoivent même une certification RNCP en fin de parcours. Mais une décennie plus tard, c’est la catastrophe : le milliardaire D.S. Kulkarni, propriétaire du groupe DSK, est arrêté pour détournement de fonds, début 2018. Le campus de Pune doit fermer, obligeant Rubika à trouver une solution d’urgence pour près de 300 étudiants, et à chercher un nouveau partenaire (lire sur AEF info).

L’École design Nantes n’a pas connu les mêmes déboires, mais son "India Studio", défini comme une "antenne permanente" qui développe une approche "de l’innovation sociale, de l’apprentissage par l’expérience et du management du design", ouvert en 2010 à Bangalore, a eu une trajectoire compliquée : transféré à Delhi en 2014, il est depuis l’année dernière implanté à Pune, où il a établi un partenariat prestigieux avec le MIT Institute of design.

Surnommée "l’Oxford de l’Est", Pune est en effet "la" ville universitaire et culturelle indienne par excellence, qui accueille 24 000 étudiants étrangers, soit plus que le total de tous les étudiants étrangers accueillis ailleurs dans le pays. Elle est aussi un hub économique pour les technologies de l’information et l’industrie automobile, ce qui explique l’intérêt qu’elle suscite chez les designers. 75 étudiants de l’école nantaise sont déjà passés par l’Indian Studio (lire sur AEF info).

Dernière arrivée sur ce marché très attractif : Strate École de design, propriété du Groupe Galileo, qui a fait de l’Inde l’une de ses cibles prioritaires (lire sur AEF info). La "Strate Bangalore school of design" a ouvert ses portes en septembre 2018 avec 25 premiers étudiants, accueillis pour l’instant dans les locaux de son partenaire local, l’université Jain. Elle envisage d’en inscrire "500 à 600 d’ici quatre ans", auxquels elle délivrera le titre de "designer industriel" à bac+5, cette fois-ci sur son propre campus.

les business schools se lancent enfin

Quid des business schools françaises, pourtant si actives à l’international ? Grenoble EM, l’EM Normandie et, bien sûr, Skema business school, l’école aux (bientôt) quatre campus off-shore (lire sur AEF info), se sont posé la question d’une implantation. Mais aucune n’a pour l’instant franchi le pas. "C’est compliqué, l’Inde", reconnaît Stéphan Bourcieu, DG de Burgundy BS. "C’est un mélange de complexité culturelle et de reliquats de la culture administrative britannique. Il faut cinquante tampons pour une autorisation… C’est du pur 'slack organisationnel' !" Mais pas question de déserter ce marché prometteur pour autant : les écoles de commerce françaises multiplient en ce moment les ouvertures de bureau de représentation, embauchent des agents de recrutement et attirent de plus en plus d’étudiants indiens en France (lire sur AEF info).

Une prudence que vient cependant de rompre l’EM Lyon : au mois de juillet prochain, l’école de management lyonnaise, jusqu’à présent très investie en Chine, ouvrira avec la Xavier University, première université jésuite du pays située à Bhubaneswar, une école jointe qui offrira un Global BBA en quatre ans et un Global MBA en deux ans. "Pourquoi l’Inde ? D’abord parce que des entreprises françaises sont là-bas : IBM, Sanofi, Biomérieux, etc.", expliquait Bernard Belletante, ancien DG, lors de l’annonce de cette installation en janvier 2018 (lire sur AEF info). "Ensuite, l’Inde dispose de classes moyennes solvables. Enfin, des entrepreneurs indiens prennent le contrôle d’entreprises européennes et ont besoin d’accompagner les compétences de leurs managers. Nous avons également beaucoup à apprendre sur le concept de 'frugalité' (produire en consommant moins de ressources), dans lequel les Indiens sont champions".

"La France a beaucoup de choses à dire et à offrir à l’Inde"

Pour mener à bien son projet, l’EM Lyon a fait appel à l’un de ses alumni d’origine indienne, Ashley Fernandes, nommé président du CA de la "Xavier-EM Lyon". "À ma connaissance, il n’y a pas d’autre business school occidentale qui ait créé une telle structure en Inde", dit-il à AEF info. "Nous ouvrons un campus géographique, mais pas seulement : nous voulons créer un écosystème autour", explique aussi ce natif de Bombay, qui "veut rendre à son pays d’origine et créer un pont entre les deux nations". "Xavier-EM Lyon sera une plateforme plus qu’une école. Nous voulons participer au 'Make in India' et au 'Innovate in India' : apporter en Inde ce que sait faire l’EM Lyon, apprendre de ce pays, et fertiliser nos réseaux", confie l’entrepreneur.

Les diplômes délivrés par cette joint-venture seront reconnus par l’État indien et "bénéficieront de la marque Xavier, très forte dans le pays, car de nombreuses élites politiques et économiques y ont été formées", assure Ashley Fernandes. La nouvelle école souhaite accueillir 200 étudiants dans un premier temps, mais les objectifs pour 2023 sont fixés à 1 300 étudiants au total. Quant aux enseignants, ils viendront pour un tiers de Lyon, pour un tiers de Xavier University et pour le dernier tiers, de recrutements dédiés.

"La France a beaucoup de choses à dire et à offrir à l’Inde", estime Ashley Fernandes. "Les deux pays ont des positionnements géopolitiques similaires – le multilatéralisme – mais aussi une sensibilité culturelle, et des liens économiques nombreux, avec 550 filiales d’entreprises françaises sur place, qui emploient plus de 300 000 personnes. Je crois que cette implantation a un réel potentiel." Hasard du calendrier, le deuxième "Knowledge Summit", le sommet franco-indien de la coopération universitaire, scientifique et technologique, se tiendra à Lyon au mois d’octobre prochain. Un bon moment pour tirer un premier bilan de ces nouvelles collaborations.



(1) Centrale Nantes, en particulier, accueille un nombre important d'étudiants indiens. Elle est aussi le seul membre fondateur français du réseau "Heritage Network", créé le 6 avril 2017 à Nantes à son initiative, pour "renforcer les coopérations en matière d’enseignement supérieur (recherche et formation) entre l’Europe et l’Inde, dans le domaine des sciences de l’ingénieur" (lire sur AEF info).

Fermer

Bonjour

Vous souhaitez contacter

Sarah Piovezan, journaliste