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Assurance chômage : "Nous sommes les premiers concernés et on ne nous demande jamais notre avis" (P.-É. Magnan, MNCP)

"Nous sommes les premiers concernés et on ne nous demande jamais notre avis", regrette Pierre-Édouard Magnan, dans une interview à AEF info. Le président du MNCP (Mouvement national des chômeurs et des précaires) demande à "discuter des contours et des critères" de l’assurance chômage.  Il affirme qu’il n’y a "aucune raison de réduire les droits des chômeurs" et regrette les propos du gouvernement en ce sens. "Si l’Unédic est en déficit, c’est qu’on lui fait payer des choses qui ne relèvent pas d’elle, notamment le fonctionnement de Pôle emploi", ajoute-t-il. Au sujet de l’opérateur, il regrette le transfert du pouvoir de sanctions : "on a fait de Pôle emploi la structure qui accompagne, qui paie et qui contrôle", qui "tient la carotte et le bâton dans la même main". Le MNCP va, en outre, s’associer au recours de Solidaires contre la nouvelle échelle des sanctions contre les chômeurs.

AEF info : Quel regard portez-vous sur le mouvement des Gilets jaunes ? Le thème du chômage ne semble pas avoir été au cœur du mouvement…

Pierre-Édouard Magnan : Nous soutenons la démarche de ce mouvement collectif qui se bat contre les inégalités, même s’il ne le formule pas de cette façon. Il y avait beaucoup de chômeurs sur les ronds-points et il y en a encore aujourd’hui dans les villes où les ronds-points sont encore actifs. Mais les chômeurs et les précaires, très mobilisés, ne se présentaient pas comme tels. Ils soutiennent les revendications du type "nous voulons vivre de notre travail", sous-entendu, "nous voulons aussi un travail". C’est vrai que nous avons entendu peu de revendications sur les droits de chômeurs et des précaires à proprement dit. Le discours stigmatisant sur le chômage finit par infuser dans toutes les têtes, y compris celles des chômeurs, hélas.

Beaucoup de nos associations sont allées sur le terrain, en soutien des mobilisations. Nous avons essayé de remplir notre vocation d’éducation populaire. Nous avons expliqué que ce n’est pas parce qu’on n’a pas de travail, qu’on n’a pas de droits. Et nous avons essayé de porter le message : chômeurs, précaires et salariés, au fond même combat. Attaquer les droits des uns, c’est attaquer les droits des autres. Dans certains endroits, comme à Montpellier, nous avons été sollicités sur le terrain pour donner des conseils à des personnes en difficulté avec Pôle emploi ou la CAF.

AEF info : Le gouvernement prépare une réforme de l’assurance chômage. Différentes pistes de travail ont été évoquées. L’exécutif mentionne, notamment, 20 % de demandeurs d’emploi qui gagneraient davantage au chômage qu’en emploi. Comment réagissez-vous ?

Pierre-Édouard Magnan : Ce chiffre "d’un chômeur sur cinq" n’existe pas. Tout le monde a cherché d’où il venait, personne n’a trouvé ! Nous dénonçons ce discours qui consiste à faire croire, notamment aux salariés au Smic, que 20 % des chômeurs vivraient mieux au chômage. C’est aussi absurde que scandaleux.

Le gouvernement tient le discours que l’Unédic représente une dette, les chômeurs un poids et qu’il faut donc réduire les droits pour diminuer ce poids. Or, l’assurance chômage n’est pas en déficit ! Il y a plus de cotisations que d’allocations. Si l’Unédic est en déficit, c’est qu’on lui fait payer des choses qui ne relèvent pas d’elle, notamment le fonctionnement de Pôle emploi. Il n’y a aucune raison de réduire les droits des chômeurs. Il y a même de quoi débattre de les augmenter.

Outre les propositions, nous regrettons de ne pas avoir été entendus. Nous souhaitons, depuis deux ans, rencontrer la ministre du Travail qui est aussi la ministre des chômeurs et des précaires. Pour l’assurance chômage, nous avions une rencontre planifiée avec son directeur de cabinet. Elle a été annulée la veille et nous attendons toujours une nouvelle date, depuis un mois et demi, malgré nos relances.

AEF info : Êtes-vous favorables à la mise en place d’un bonus-malus ?

Pierre-Édouard Magnan : Sur le principe, c’est une bonne chose. Les employeurs qui consomment le plus de contrats courts, qui mettent de personnes en situation de précarité, doivent payer plus que ceux qui embauchent uniquement en CDI. Nous attendons de voir comment il se concrétise.

Nous pensons qu’il faudrait aller plus loin et faire cotiser les entreprises, non pas uniquement sur la masse salariale, mais sur la richesse. Une partie des entreprises qui dégagent le plus de profits ne sont pas celles qui ont le plus de salariés.

AEF info : Le gouvernement envisage de faire évoluer l’indemnisation des cadres. Est-ce une bonne mesure selon vous ?

Pierre-Édouard Magnan : Non. En tant que représentants des chômeurs et des précaires, nous allons difficilement descendre dans la rue pour défendre le peu de personnes qui touchent le plafond. Cela dit, les cotisations des cadres rapportent plus qu’elles ne coûtent. Si vous différenciez les cadres des non-cadres, vous cassez le système de l’assurance chômage. Les cadres ne vont plus vouloir cotiser pour une assurance qui ne va pas les indemniser correctement.

Le plafond est décrit comme trop haut, sous-entendu il n’est pas normal de toucher autant. C’est un mauvais débat. Le chômage est une assurance, plus vous cotisez plus vous touchez. C’est le principe du système assurantiel. Les personnes, peu nombreuses, qui sont au plafond avaient des salaires bruts beaucoup plus élevés auparavant. Et ils sont beaucoup plus rarement au chômage que les autres.

Si on considère la dégressivité pour certains, c’est la porte ouverte pour tous les autres. Nous y sommes hostiles. Nous ne serons pas d’accord pour utiliser les cadres comme un cache-sexe pour la déconstruction de l’assurance chômage et la mise en place de systèmes qui finiront par s’étendre aux non-cadres.

AEF info : Que comptez-vous proposer au gouvernement ?

Pierre-Édouard Magnan : Nous souhaitons, tout d’abord, que les organisations de chômeurs soient concertées. Nous sommes les premiers concernés et on ne nous demande jamais notre avis ! Nous ne voulons pas gérer l’assurance chômage mais être présents dans le cadre de la négociation, pour discuter des contours et des critères.

Nous sommes très inquiets de la suppression des cotisations salariales. On ne va pas tarder à dire aux syndicats de salariés qu’ils n’ont plus rien à dire sur l’assurance chômage. Va-t-on vers une assurance chômage votée au Parlement comme la sécurité sociale ? Je ne suis pas sûr que ce soit un excellent système. Le maintien du système assurantiel est quelque chose de très fort.

Nous demandons a minima qu’il n’y ait aucune diminution de droits. Nous sommes pour une augmentation du taux de remplacement. Mais toutes les pistes actuellement mènent à une baisse de droits. En outre, nous voulons rappeler que les allocations sont un dû, un droit après avoir cotisé. Aujourd’hui on dit aux gens : "vous avez cotisé, vous avez des droits mais vous les toucherez à condition que"… Imaginez si on faisait pareil avec les retraites, ce serait l’émeute ! La principale condition avancée pour les chômeurs est de chercher du boulot. Mais c’est comme pour chercher de l’or, il n’y a pas d’emploi pour tout le monde ! Il faut arrêter de stigmatiser les chômeurs.

Enfin, nous demandons la remise en place de ce qui s’appelait le fonds social des Assédic, pour des interventions d’urgence ponctuelles. Cela permettait de sortir des chômeurs de situations très difficiles.

AEF info : Parmi les priorités du gouvernement figure aussi le contrôle des demandeurs d’emploi. Avec notamment le triplement des équipes. Qu’en pensez-vous ?

Pierre-Édouard Magnan : C’est inacceptable et cela fait partie des points que nous voulons aborder avec la ministre du Travail. Menacer quelqu’un n’a jamais permis de trouver du travail.

Le seul contrôle acceptable est de lutter contre la fraude, de vérifier que les gens ne mentent pas, ne détournent pas délibérément le système. Nous ne nous sommes jamais opposés aux contrôles sur une fraude délibérée, par exemple quelqu’un qui a fourni de faux contrats de travail. Cela existe, même si c’est anecdotique. Je rappelle que ne pas chercher de travail ne constitue pas une fraude.

Les salariés dédiés aux contrôles seraient beaucoup plus utiles à l’accompagnement. Je connais beaucoup de chômeurs qui n’ont pas vu un conseiller depuis un an, à cause de la taille des portefeuilles.

Enfin, il faudrait que le contrôle, uniquement sur la fraude, soit renvoyé à l’État. C’était le cas il y a 15 ans. Aujourd’hui, on a fait de Pôle emploi la structure qui accompagne, qui paie et qui contrôle. Un demandeur d’emploi devrait aller à Pôle emploi sereinement. Ce n’est pas le cas : Pôle emploi tient la carotte et le bâton dans la même main.

AEF Info : Vous avez dénoncé la nouvelle échelle des sanctions des demandeurs d’emploi, définie par décret. Pourquoi ?

Pierre-Édouard Magnan : Il y a un aspect où la sanction baisse, tant mieux mais on en diminue une pour en augmenter une autre. Il faut se rendre compte de ce que ces sanctions représentent : un mois sans revenu, pour un chômeur, c’est six mois pour s’en remettre. Les personnes ne vont pas chercher du boulot mais plutôt essayer de régler par tous les moyens leur situation financière. C’est une mesure scandaleuse et bête.

Dans le temps, les sanctions étaient des suspensions. La personne ne recevait rien pendant un mois mais son indemnisation était décalée. Aujourd’hui, on vole des droits aux chômeurs, des droits qu’ils ont acquis.

Une sanction concerne la recherche active d’emploi. Mais personne n’est capable de définir ce qu’est cette recherche active. Condamner des gens pour des motifs indéfinissables est injuste. Sur le fond, c’est scandaleux mais nous pensons aussi que juridiquement, il y a des biais. Nous allons nous associer au recours de Solidaires devant le Conseil d’État.

AEF info : Quel est votre point de vue sur l’expérimentation du Journal de bord ?

Pierre-Édouard Magnan : Nous n’avons pas, aujourd’hui, beaucoup d’éléments. Aux dernières nouvelles, cela ne commencera pas avant septembre ou octobre. Vu ce qu’on entend sur les chômeurs, les mesures prises contre eux, nous avons forcément des craintes. Nous avons fait, par le passé, beaucoup de procès d’intention mais nous avons malheureusement souvent eu raison de le faire.

Nous avons donc peur que ce journal de bord devienne un outil pour suivre de très près l’activité des chômeurs. Ceux qui auraient du mal à le remplir seraient alors en difficulté. Il faut aussi prendre en compte les personnes qui ont un problème avec l’informatique, un matériel défaillant, une mauvaise connexion. Certains par exemple ont un mail créé par leur fils ou leur fille mais ils ne savent pas s’en servir. Ils le donnent volontiers dans les dossiers mais cela peut les desservir.

L’outil n’est pas mauvais en soi, tout dépend de ce qu’on en fait. Nous voyons un risque d’accès, un risque d’usage, un risque de contrôle. Mais si on crée un outil qui facilite la vie des gens, pour les aider à gérer leurs activités, je ne vais pas dire par principe que c’est mal. Nous sommes inquiets mais nous manquons d’informations pour en dire davantage.

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Alexandra Turpin, journaliste