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Chine : comment Shenzhen compte devenir un pôle mondial de recherche et développement en biotechnologies

Shenzhen, la mégalopole située entre Hong Kong et Canton, est devenue en 40 ans "l’usine du monde", puis la Silicon Valley chinoise. Siège de grandes entreprises comme BYD, Huawei, Beijing Genomics Institute ou Tencent, elle amorce un nouveau virage, celui des biotechnologies. Exemple avec le Brain Cognition and Brain Disease Institute, laboratoire créé en 2014 par la Chinese academy of science, l’équivalent du CNRS en Chine (1). Quentin Montardy, docteur en neurosciences, est l’un des chercheurs de ce laboratoire qui compte aujourd’hui 200 personnes, et qui devrait en afficher 1 000 dans trois ans, dont peut-être un prix Nobel. Une évolution à l’image de Shenzhen : rapide, déterminée et largement financée.

Quentin Montardy, chercheur en neurosciences au Brain Cognition and Brain Disease Institute, à Shenzhen

AEF info : Vous avez soutenu votre thèse de doctorat en neurosciences à Aix-Marseille, en 2012. Comment vous êtes-vous retrouvé à Shenzhen, dès 2013 ?

Quentin Montardy : Il est difficile d’avoir une place de chercheur en France. Pour me démarquer, j’ai donc regardé quels étaient les pays qui se développaient scientifiquement et qui semblaient devenir leaders. Mon choix s’est porté sur la Chine, et plus spécialement sur le SIAT (Shenzhen Institutes of Advanced Technology), car j’ai appris qu’y était utilisée une technique quasiment inaccessible dans le monde : l’optogénétique. C’est une méthode qui permet de rendre les neurones sensibles à la lumière, en les modifiant génétiquement, et ainsi de comprendre la fonction des voies cérébrales. L’objectif est d’établir une cartographie fonctionnelle du cerveau. J’ai donc adressé une candidature spontanée au SIAT, qui m’a recruté comme post-doc en 2013, puis comme chercheur à plein temps.

AEF info : Vous avez intégré le Brain Cognition and Brain Disease Institute, qui est l’un des instituts du SIAT… Pouvez-vous présenter ce laboratoire de recherche et l’institut auquel il est rattaché ?

Quentin Montardy : Le SIAT est devenu en un peu plus de dix ans l’un des meilleurs instituts de Chine du Sud, dont le modèle de fonctionnement est si performant qu’il est désormais copié par d’autres provinces de Chine. Au départ tourné vers des thématiques comme l’informatique ou le digital, le SIAT a rapidement développé d’autres thématiques autour des technologies biomédicales : imagerie, génétique, neurosciences… Le Brain Cognition and Brain Disease Institute a été créé en 2014, en collaboration avec des centres prestigieux comme le MIT. D’autres laboratoires sont en création, sur des thématiques comme les interfaces cerveau-machine, les interactions microbiote-cerveau, ou encore la biologie synthétique.

AEF info : Comment expliquez-vous le développement rapide du SIAT ?

Quentin Montardy : Le SIAT et la Chinese academy of science sont des interlocuteurs privilégiés du gouvernement local de Shenzhen pour déterminer les priorités de la ville en matière de développement scientifique. Aujourd’hui, après l’électronique, l’informatique et internet, Shenzhen souhaite devenir l’un des principaux pôles de recherche et de développement dans le domaine des biotechnologies. Dix thématiques prioritaires (2) ont été définies par le gouvernement local. C’est un véritable chantier qui s’est mis en branle, bien qu’il soit encore difficile d’y voir clair dans la myriade de centres, de projets et de start-up soutenus par la ville. En fait, la ville est divisée en plusieurs districts qui ont chacun récupéré l’une des dix thématiques. Chacun de ces districts, plus ou moins en concurrence, redouble d’inventivité pour offrir des facilités administratives et financières aux entreprises et laboratoires qui souhaiteraient s’y installer.

AEF info : Il y a donc une volonté politique forte. Des financements également ?

Quentin Montardy : Shenzhen est la ville la plus riche de Chine. Elle a un véritable trésor de guerre grâce à ses activités portuaires et grâce à la présence de géants comme Tencent ou Huawei. Elle donne des moyens énormes aux projets qui rentrent dans ses thématiques prioritaires. À titre d’exemple, le territoire quasi inexploité de Dapeng, à l’est de Shenzhen, se prépare à accueillir des start-up de biotechnologies, en particulier celles touchant à la génétique, évidemment sous l’impulsion de Beijing Genomics Institute dont le quartier général est installé à proximité. Tout cela se fait à grand renfort de financements… Si on arrive à démontrer qu’on a un projet innovant, intéressant, le gouvernement vous finance largement. Il remplace largement le capital-risque !

Le projet "Greater Bay Area", porté par le gouvernement chinois, accélère encore cette dynamique : il s’agit de faire de la zone comprise entre Hong Kong, Macao, Shenzhen et Guangzhou le plus important cluster d’innovation et de développement de toute la Chine. Là encore, il y a des financements.

AEF info : En matière d’innovation, quel est le "modèle" à Shenzhen ?

Quentin Montardy : Il est très différent de ce qu’on connaît à Pékin ou Shanghai, qui sont un peu sur le modèle européen caractérisé par un dialogue constant entre académique et privé : l’université trouve une idée, réalise les recherches fondamentales préliminaires, puis à partir de là on développe une application. C’est le soutien de l’innovation par l’académique. À Shenzhen, c’est différent : un jeune ingénieur, un étudiant ou un docteur a une idée ; si elle correspond aux thématiques de la ville, il aura des fonds pour développer son idée et ainsi arriver jusqu’à la preuve de concept. Par ailleurs, la ville base une part de son succès sur la recherche incrémentale : de petites améliorations successives de concepts et produits déjà existants.

En matière de recherche aussi, le modèle de Shenzhen est particulier : on donne les clés des grands labos aux plus grands chercheurs chinois, mais toute une partie du labo est dévolue aux collaborations scientifiques. Et une troisième partie est réservée à la location d’équipements et d’infrastructures.

AEF info : C’est une façon d’attirer des entreprises ou des chercheurs étrangers ?

Quentin Montardy : Oui, et ça marche. Aujourd’hui sont implantées à Shenzhen des universités américaines, russes, chinoises (Tsinghua University, Peking University)… Et des labos du monde entier. Au Brain Cognition and Brain Disease Institute, on a par exemple des chercheurs allemands, américains, anglais. On leur ouvre nos portes, on les aide à trouver des financements. Cela nous fait progresser, nous permet de développer des parties de nos recherches qu’on ne fait pas. Cela permet aussi d’internationaliser notre recherche, de développer les cultures et les opinions dans la recherche. Accessoirement, cela permet aussi d’internationaliser Shenzhen, qui reste une ville très chinoise et dont l’image reste assez négative : encore associée à "l’usine du monde" ou, plus récemment, à ce scandale sur les bébés transgéniques.

AEF info : Ce scandale pose la question de l’éthique et de la rigueur scientifique en Chine… Le développement rapide des biotechnologies à Shenzhen doit-il inquiéter ?

Quentin Montardy : Le gouvernement chinois fait pression sur les chercheurs pour que la Chine devienne un grand pays scientifique. Les fausses recherches, les copies sont désormais traquées et les chercheurs qui se risquent à faire ça peuvent voir leurs financements réduits. Cette recherche "à l’ancienne" est en voie de disparition, mais elle existe encore ici ou là, et il est difficile de faire le tri entre les bons et les mauvais laboratoires. Si des labos ou des entreprises françaises veulent nouer des contacts avec des instituts chinois, il est préférable d’être guidé, par le CNRS en Chine ou l’ambassade de France. Je joue aussi ce rôle de "guide"…

Ce qui est certain, c’est que la Chine veut devenir un leader mondial en matière de recherche. Et on ne le devient pas en faisant n’importe quoi. Désormais, les chercheurs chinois souhaitent publier uniquement dans les plus grandes revues (Nature, Science). Et il existe en Chine un cadre éthique fort, en partie aussi dicté par ces grandes revues scientifiques. Par exemple, on ne fait pas ce que l’on veut sur un singe ou une souris. Mais il y a en Chine une telle explosion quantitative de la recherche que certaines recherches passent entre les mailles du filet, comme les bébés transgéniques, qui ont été financés par des fonds privés. Cette histoire a mis tout le monde dans l’embarras, a bloqué des collaborations… Pour un gouvernement très pragmatique, cette histoire est une erreur colossale.

AEF info : Pensez-vous que Shenzhen parviendra à s’imposer comme place forte des biotechnologies ?

Quentin Montardy : Il y a beaucoup de moyens ici : on a accès à du matériel, à des financements, à des incubateurs (3)… La qualité de vie pour un chercheur est fabuleuse ! La présence du Beijing Genomics Institute, le géant mondial de la génétique (il propose aujourd’hui des séquençages ADN à 500 $, contre 3 000 à 5 000 il y a quelques années) est aussi un atout. Mais il manque encore à Shenzhen des universités : on a besoin d’un afflux d’étudiants pour la recherche et l’industrie. Il manque aussi de gros hôpitaux universitaires, et surtout une image positive et attractive. Mais les signes sont plutôt encourageants : je prends l’exemple de mon labo, qui compte aujourd’hui entre 200 et 250 personnes. Il devrait accueillir 1 000 personnes dans trois ans ! Et le recrutement de prix Nobel n’est pas exclu.

Cette interview a été réalisée à l’occasion d’un voyage de presse en Chine, organisé par Audencia, du 16 au 23 mars 2019.

(1) La Chinese academy of science a établi à Shenzhen, en 2006, le SIAT (Shenzhen Institutes of Advanced Technology), en partenariat avec le gouvernement local de Shenzhen et la Chinese University of Hong Kong.

(2) Les 10 thématiques prioritaires de la ville de Shenzhen en matière de biotechnologie sont :

  • Médicaments innovants;
  • Intelligence artificielle (modélisation du cerveau) ;
  • Biologie synthétique ;
  • Bio-informatique ;
  • Séquençage ADN ;
  • Biothérapie ;
  • Imagerie médicale ;
  • Nouveaux capteurs et senseurs ;
  • Diagnostic in-vitro ;
  • Ingénierie tissulaire et médecine régénératrice.

(3) Le SIAT a installé six incubateurs à Shenzhen, spécialisés dans des domaines comme la robotique ou les matériels biomédicaux à bas coûts.

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Diane Scherer, journaliste