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Mise en œuvre des réformes : "Il y en a pour plusieurs années" (Muriel Pénicaud, ministre du Travail à AEF info)

Si les ordonnances réformant le droit du travail et la loi "Avenir professionnel" ainsi que ses décrets sont aujourd’hui publiés, "on est encore à 40 % de l’objectif", affirme Muriel Pénicaud dans un entretien accordé à AEF info le 1er avril 2019. La ministre du Travail revient en détail sur les réformes de la formation professionnelle et de l’apprentissage, la création des Opco, le déploiement du "nouveau" CEP, le PIC, la situation délicate de l’Afpa… Elle évoque également les discussions qui se prolongent sur la réforme de l’assurance chômage et les attentes du gouvernement vis-à-vis de Pôle emploi et des missions locales. En appelant l’ensemble des acteurs à se mobiliser alors que 2019 se présente comme "une année charnière". L’application CPF attendue pour novembre s’appellera "Mon compte formation".

Muriel Pénicaud, ministre du Travail JBV News

AEF info : Vous avez mené depuis presque deux ans des réformes d’ampleur concernant le marché du travail, comment voyez-vous la suite ?

Muriel Pénicaud : En 2017, j’avais annoncé, conformément au programme présidentiel, une réforme complète du marché du travail, systémique, qui arrive par étapes, - j’avais d’ailleurs parlé de Rubik’s cube au début car toutes les pièces se tiennent -. Nous avons commencé par les ordonnances du 22 septembre 2017, la loi avenir professionnel du 5 septembre 2018, et cette année nous définirons de nouvelles règles d’assurance chômage et préparons une réforme de la santé au travail.

Chaque étape est importante et, en amont des ordonnances et de la loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel, nous avons beaucoup travaillé avec les partenaires sociaux, le Parlement, les régions. Mais ma conviction c’est que, une fois qu’on a fait passer une loi et que les décrets sont parus, on est encore à 40 % de l’objectif. Car ce qui est important, après, c’est que les droits réels soient ouverts, c’est-à-dire qu’une entreprise, un salarié, un demandeur d’emploi ou un jeune voient des changements réels dans leur vie de tous les jours.

Compte tenu de l’ampleur des réformes, les textes sont importants, mais la mise en œuvre l’est encore plus. Il faut que les acteurs se mobilisent et se saisissent des réformes, et on voit que cela fonctionne avec les entreprises, notamment sur l’apprentissage. L’année 2019 est une année charnière pour la loi avenir professionnel, c’est une année de transformation, ce n’est pas juste un service après-vente. C’est vrai aussi pour les Opco et le PIC.

AEF info : Pourquoi avoir changé la tête de la DGEFP maintenant ?

Muriel Pénicaud : Carine Chevrier, avec son équipe, a fait un travail remarquable en nous apportant tout le soutien nécessaire sur la loi "avenir professionnel". Sur cette dernière, c’était la DGEFP qui était à la manœuvre auprès de mon cabinet. Tout le travail sur la loi et les décrets, qui est une ambition énorme, a été fait dans un délai record car je rappelle que la loi date seulement du 5 septembre 2018. Elle a par ailleurs, avec son équipe, contribué aux ordonnances, même si le centre de gravité était à la DGT. La DGEFP a aussi préparé la réforme de l’assurance chômage et commencé la transformation de la politique de l’emploi (PEC, Fonds d’inclusion dans l’emploi, IAE).

Maintenant, nous entrons dans une autre phase. Nous ne serons plus dans la production des règles, mais dans la mise en œuvre opérationnelle. En clair, il y en a pour plusieurs années. C’est pourquoi j’ai choisi Bruno Lucas, qui est lui aussi un grand expert de l’emploi et de la formation professionnelle, pour succéder à Carine Chevrier le 15 avril prochain. Il est aujourd’hui directeur général d’Opcalim, l’Opca de l’agro-alimentaire, et a été précédemment directeur adjoint de Pôle emploi, il a un très beau parcours opérationnel fort et managérial.

AEF info : Ce week-end, 11 Opco ont été agréés par le ministère du Travail, alors que seuls 10 étaient attendus. Pourquoi avoir fait une place à un opérateur de compétence de la santé ?

Muriel Pénicaud : Je suis très satisfaite qu’on soit au rendez-vous du 1er avril en termes de délais et d’ambition. La dernière réforme structurelle des organismes paritaires datait de 2009, avec un ANI en janvier et une loi en novembre, entrée en application en… 2012. Je suis également satisfaite car le résultat est conforme aux préconisations du rapport Marx-Bagorski qui évoquait la création de 10 à 12 Opco. Nous sommes parvenus à dessiner un paysage avec 11 Opco, dont un pour lequel le travail n’est pas tout à fait terminé. Nous sommes dans l’épure. Les partenaires sociaux ont saisi l’enjeu décisif des compétences. Ce n’est pas qu’un changement de lettre, les Opca ne deviennent pas des Opco, ils se transforment. Il y a une réelle avancée dans la manière d’aborder cette question des compétences.

Il y a un champ dans lequel il faudra encore évoluer, c’est celui qui est couvert par les Opco Santé et Cohésion sociale. Ils n’ont pas réussi dans le délai qui leur était imparti à trouver la convergence alors qu’elle fait énormément sens sur le fond. Je pense qu’il faudra que d’ici un à deux ans, ils puissent fusionner et on va leur demander, d’ici là, de collaborer de façon plus rapprochée. Je pense que ce n’est qu’une question de temps et de compréhension de leur complémentarité. On leur donne du temps pour trouver les complémentarités qui leur conviennent, mais on sera à 10 Opco d’ici deux ans.

AEF info : Qu’attendez-vous de ces nouveaux Opco ?

Muriel Pénicaud : La bataille des compétences, c’est ce qui fait la différence d’une entreprise à l’autre, d’un salarié à l’autre, d’un pays à l’autre… C’est un sujet majeur. Le taux de chômage des personnes non qualifiées en France, c’est 18 %. On est à 8, 8 % en moyenne, à 6 % pour les personnes qualifiées et 3,8 % pour les cadres. Le premier marqueur du chômage, c’est l’absence de qualification et, inversement, une entreprise sur deux a du mal à trouver des compétences.

Ce n’est pas facile, car les métiers évoluent très vite et il y a un consensus international pour dire qu’un métier sur deux va être profondément transformé donc l’enjeu de cette réforme, ce n’est pas la collecte [des fonds de la formation], mais la montée en gamme des compétences. Il y a une transformation du rôle des Opco, qui est essentielle pour aider les branches à faire une gestion prévisionnelle des emplois et des compétences.

On doit trouver des solutions et être en ordre de marche. Le conseil aux TPE-PME est également essentiel. L’idée est aussi d’aider les branches à définir le contenu professionnel des diplômes. Elles ne sont pas toutes capables de le faire et elles ont besoin d’ingénierie et c’est le rôle des Opco.

AEF info : L’appel d’offres pour désigner les opérateurs du conseil en évolution professionnelle pour les salariés devrait être publié en fin de semaine. Quelles sont vos attentes vis-à-vis de ce nouveau CEP, dont le cahier des charges vient d’être publié ?

Muriel Pénicaud : Le CEP était un droit formel qui n’était pas financé, la loi avenir professionnel en fait un droit réel. C’était théorique et personne ne savait que cela existait. L’enjeu est clair, en accompagnement du CPF et en plus de ce que font les entreprises pour l’employabilité de leurs salariés, chaque actif doit avoir le droit de pouvoir choisir des formations qualifiantes. Beaucoup de salariés savent ce qu’ils veulent faire et dans quel but professionnel. Pour autant, ce n’est pas lié au niveau de diplômes. Certains ne le savent pas ou ont besoin de conseil pour connaître les chemins pour y arriver. Tout le monde ne va pas demander le CEP, mais on doit pouvoir le faire.

C’est tout l’objet de l’appel d’offres pour désigner les opérateurs du CEP qui sera publié le 4 avril. La notification des lots aura lieu en septembre/octobre pour que tout cela soit opérationnel au 1er janvier 2020. Un des critères d’attribution des marchés sera la couverture des territoires, c’est pourquoi il y aura des lots territoriaux. Cela suppose donc que tous les partenaires travaillent ensemble.

Concernant le CPF, dont le nouveau nom est "mon compte formation", c’est un changement majeur de la "loi avenir professionnel". L’application "mon compte formation" sera opérationnelle en novembre. Le fait de pouvoir connaître ses droits en euros, trouver les formations par domaine, par géographie, savoir s’il reste des places, et ce que pensent les anciens stagiaires d’une formation, pouvoir réserver et payer…, cela va changer le rapport des Français à la formation.

Nos initiatives en matière de formation intéressent beaucoup de pays. Les 6 et 7 juin, je vais présider le G7 social, qui est le G7 des ministres du Travail, en amont de celui des chefs d’État. Et un des quatre thèmes que nous avons choisi de développer à cette occasion est celui de "l’avenir du travail, la transformation numérique, et la bataille des compétences".

AEF info : Avec les Opco qui doivent se mettre en ordre de marche, ne craignez-vous pas que le système se grippe ou une rupture de continuité de service ?

Muriel Pénicaud : C’est ce qu’on nous avait dit avec la création de France Compétences, or cela n’a pas été le cas. S’il y a un problème, on sera très réactifs mais pour le moment, on a surtout vu des acteurs enthousiastes qui veulent que les choses aillent plus vite et les administrateurs des Opco nommés par l’État veilleront à la continuité du service public.

AEF info : La réforme de l’apprentissage se met également en œuvre. Quel premier bilan en faites-vous ?

Muriel Pénicaud : Les coûts-contrat font partie des éléments de satisfaction. On a donné deux mois aux branches pour calculer leur coût-contrat sur l’apprentissage et 80 % ont émis des propositions acceptables immédiatement, cela concernait les 3 370 diplômes les plus importants. Et au final, dans la très grande majorité des cas, il y aura plus d’argent sur ces diplômes qu’avant la réforme.

Avant, le CFA avait 2 500 euros par an en moyenne pour organiser une formation, or pour bénéficier d’une formation de qualité, ce n’était parfois pas suffisant. Aujourd’hui, notre réforme va permettre de financer de l’innovation, on va pouvoir accueillir des jeunes des QPV, de jeunes handicapés, etc. Au total, il y a plus d’argent car toutes les sommes que les régions n’utilisaient pas seront dans le pot commun. Cela va permettre aux CFA de faire un travail qualitatif et le coût pivot sera supérieur à celui qu’il est aujourd’hui. Il y aura également moins de disparités régionales.

Aujourd’hui, les entreprises jouent vraiment le jeu de l’apprentissage. Elles ont compris que c’était important pour elles. Et le fait que 8 grandes entreprises comme Adecco ou Korian se soient engagées est une excellente chose. Aujourd’hui, il n’y a pas une journée où une entreprise ne nous dit pas qu’elle envisage de créer son CFA. C’est pourquoi on a créé le kit "comment créer son CFA".

Les entreprises ont compris que l’enjeu des compétences est la mère des batailles et que l’accès au capital humain est plus difficile que l’accès au capital financier. Elles ont accepté l’idée qu’elles ne peuvent pas être juste consommatrices de compétences acquises par le biais de la formation initiale ou de formations continues extérieures mais qu’elles doivent être 'co-constructeurs' de ces compétences.

AEF info : Vous ne vous fixez pas d’objectifs, comme d’autres l’ont fait avant vous ?

Muriel Pénicaud : Je ne fixe pas d’objectifs, car ce n’est pas moi qui crée des emplois ou des contrats d’apprentissage, mais les acteurs qui sont responsabilisés avec cette loi. Je me réjouis que les chambres de métier et d’artisanat aient annoncé +60 000 apprentis et l’industrie +40 000 d’ici 2022.

Il y a encore un sujet qui n’est pas abouti, c’est l’apprentissage dans la fonction publique qui ne forme que 5 % des apprentis. Mais il doit progresser. C’est l’un des enjeux de la loi de modernisation de la fonction publique.

AEF info : Le PIC (plan d’investissement dans les compétences) est un autre grand axe d’intervention de votre ministère. Quel bilan tirez-vous de sa mise en œuvre et en particulier des négociations avec les régions ?

Muriel Pénicaud : Nous avons quasiment finalisé le travail avec les régions puisque huit régions métropolitaines sur treize ont signé leur Pacte régional d’investissement dans les compétences [Pric], ainsi que la Guyane. Je vais signer le Pacte en Île-de-France le 4 avril, et celui de Bretagne le 8 avril.

Je ne signerai pas avec Auvergne-Rhône-Alpes dans la mesure où une baisse de 60 % des entrées en formation des demandeurs d’emploi peu qualifiés n’est pas acceptable. C’est bien de demander des compétences décentralisées mais ensuite, il faut les assumer. Dire que les entreprises n’ont pas besoin de compétences et que les demandeurs d’emploi n’ont pas besoin de se former pour retrouver un emploi en Auvergne-Rhône-Alpes, c’est un choix politique mais ce n’est pas le nôtre. Je vais signer, d’ici fin avril avec Pôle emploi à qui je confierai l’intégralité des montants prévus par le PIC pour Auvergne-Rhône-Alpes.

Il y a aussi le cas de Paca, avec qui nous n’avons pas réussi à conclure même si nous étions d’accord sur la philosophie. Nous nous étions mis d’accord avec les régions pour fixer la base de référence sur les budgets de 2017. Plusieurs régions ont décidé de remonter leurs budgets au niveau de cette année, ça n’a pas été le choix de Paca. On n’a pas pu signer pour cette raison, mais on fera certainement des choses ensemble ponctuellement. Pour ce qui des outre-mer, nous allons signer avec toutes les régions, ce qui fait qu’au final nous allons contractualiser avec 16 régions sur les 18. C’est tout de même 6,7 Md€ que nous apportons aux régions pour faire, ensemble, plus et mieux pour la formation des jeunes et des demandeurs d’emploi. C’est un effort inédit.

AEF info : Le bilan qualitatif de ces Pactes régionaux est aussi positif que le bilan quantitatif selon vous ?

Muriel Pénicaud : Le volet spécifique régional est intéressant car il est très personnalisé même si tous ces Pric concernent les mêmes publics qui ont besoin d’un marchepied vers l’emploi. D’un point de vue économique, nous mettons par contre l’accent sur des sujets personnalisés en fonction des besoins : numérique, transition écologique, construction… Nous portons également une attention particulière à l’innovation, que ce soit sur l’accompagnement, la pédagogie ou le e-learning.

Le PIC en région est d’abord une ambition pour permettre à beaucoup plus de jeunes et de demandeurs d’emploi d’accéder à l’emploi, mais c’est aussi à un levier puissant pour transformer la formation des demandeurs d’emploi. Avoir de la visibilité sur quatre ans change tout. Et on peut demander aux organismes de formation de se transformer en leur permettant de développer un modèle économique.

AEF info : Une partie du PIC se développe au niveau national, via des appels à projets…

Muriel Pénicaud : Le niveau national représente la moitié du PIC. Là aussi, les chantiers ont bien avancé. L’appel à projets "100 % inclusion" a déjà vu six lauréats désignés en novembre pour 21 M€ de financements et 9 000 entrées dans le dispositif. La deuxième vague sur cet appel à projets est prévue vers la mi-avril et devrait porter sur plus de projets encore avec comme objectif de faire émerger des solutions innovantes pour aller de l’accompagnement social à l’emploi. Avec ces projets, nous amplifions des pépites et nous leur permettons de changer d’échelle.

Sur l’appel à projets en faveur des réfugiés, nous avons déjà eu deux vagues de lauréats et il y en aura deux autres cette année. Parmi les autres appels à projets, il y a aussi les "prépa-apprentissage" avec 28 000 places prévues, les écoles de la deuxième chance, le repérage des invisibles et les "10 000 formations dans la transition écologique" qui vont être déclinées dans de nouveaux secteurs.

AEF info : Sur un autre sujet, l’Afpa est dans une situation particulièrement difficile et a du mal à dessiner une solution. Quel état des lieux faites-vous de sa situation ?

Muriel Pénicaud : La situation de l’Afpa est connue de tous : depuis 10 ans, l’État renfloue chaque année entre 70 M€ et 100 M€, sur un budget de 800 M€. N’importe quel autre organisme aurait cessé son activité. C’est particulièrement désespérant pour les personnels qui vivent avec un risque de fin annoncée permanent au-dessus de leur tête depuis 10 ans. Son offre a parfois beaucoup évolué - et parfois pas - mais aussi que les régions n’ont pas toujours souhaité et, c’est leur liberté, travailler avec l’AFPA. Le résultat est que certains centres Afpa sont en situation de continuer leur activité et sont même très dynamiques, alors que d’autres, depuis des années, sont en déficit structurel.

AEF info : Quelles perspectives envisagez-vous pour cet Epic ?

Muriel Pénicaud : J’ai demandé à la direction générale et au conseil d’administration de l’Afpa de dresser une feuille de route stratégique qui soit viable. Je ne crois pas qu’un organisme puisse être dans la survie permanente. Il faut que cette feuille de route tourne, d’une part, autour des sujets très proches du régalien, typiquement le programme Hope que nous menons avec le ministère de l'Intérieur sur les réfugiés et que nous avons construit avec l’Afpa. C’est logique, sur un projet tel que celui-là, que nous travaillions avec l’Afpa car nous sommes vraiment sur une question proche des fonctions régaliennes de l’État.

Le deuxième axe de la feuille de route doit lui permettre de s’inscrire, d’une façon viable et pérenne, dans le champ de la concurrence en se positionnant sur certains créneaux sur lesquels il y a une réelle dynamique de développement.

La direction de l’Afpa a mené un véritable travail sur ces différents aspects et est en train de discuter avec les partenaires sociaux. Je pense que c’est bien qu’ils prennent le temps pour essayer de trouver les bonnes solutions avec un accompagnement qui doit être exemplaire pour les salariés.

AEF info : Cette question des plans sociaux est aussi un risque pour les Opco qui se constituent. Est-ce un sujet qui vous préoccupe ?

Muriel Pénicaud : Les missions des Opco changent. Ils en ont de nouvelles, pendant que d’autres disparaissent. La collecte et l’ingénierie financière disparaissent quasiment mais, dans le même temps, le conseil aux PME, le conseil sur la certification, l’appui à la création et au développement des CFA, la GPEC sont des missions soit nouvelles, soit renforcées. Maintenant qu’ils sont constitués, cette question de leur organisation va être une de leurs priorités. C’est un sujet d’accompagnement vers des métiers nouveaux et, si ce n’est pas possible pour tout le monde, il faut qu’il y ait un accompagnement absolument exemplaire. Mais, je le répète, la première chose à faire est l’analyse des besoins dans les nouveaux métiers pour voir comment reconvertir le maximum de personnes dans ces métiers qui sont plus passionnants et à plus forte valeur ajoutée que la collecte ou l’ingénierie financière.

AEF info : Sur l’assurance chômage, comment se déroule la phase de diagnostic ? Quand doit-elle aboutir ?

Muriel Pénicaud : La phase de diagnostic n’est pas complètement terminée. Elle est importante car il y a des sujets que les partenaires sociaux ont insuffisamment discuté lors de leur négociation. Je pense à la responsabilisation des employeurs sur les contrats courts ou bonus-malus, ainsi qu’à la permittence. Nous avons donc partagé nos travaux. C’est un diagnostic complémentaire à celui de la négociation. Tout doit être posé sur la table pour que nous puissions débattre de la situation. Ensuite, on peut ne pas être d’accord sur les solutions mais le diagnostic sera posé.

Nous avons encore des acteurs à rencontrer dans les prochaines semaines, notamment des parlementaires, des chefs d’entreprise, des associations. Ce qui est certain c’est que les décrets seront publiés à l’été.

AEF info : Le document de cadrage demandait une économie entre 1 et 1,3 milliard d’euros d’économies en moyenne annuelle. Conservez-vous cet objectif ?

Muriel Pénicaud : Ce ne serait pas compréhensible d’avoir envoyé un document de cadrage aux partenaires sociaux avec un chiffrage et de ne pas nous l’appliquer ensuite. L’assurance chômage aujourd’hui représente 35 milliards d’euros de dépenses par an et 35 milliards de dette garantie par l’État. L’assurance chômage vit ainsi une année à crédit. 35 milliards d’euros de dette représentent une somme extrêmement élevée et je ne connais pas d’autres régimes qui fonctionnent comme cela.

Le but n’est pas financier. Ma responsabilité est d’assurer l’avenir, que le système soit robuste si le pays devait rencontrer une nouvelle crise dans cinq ou dix ans. La dette a beaucoup augmenté avec la crise de 2008 et 2009. Nous avons mieux amorti cette crise, par rapport à d’autres pays, car nous avions un système d’assurance robuste.

Une grande partie des coûts est liée à l’excès de contrats courts, qui représentent 8 milliards d’euros sur les 35 milliards de dépenses par an. Envoyer toujours les mêmes personnes au chômage et les maintenir dans la précarité creuse le déficit. Je cherche donc un système vertueux : moins de recours aux contrats courts, moins de précarité, engendrent des économies. Ce ne sont pas des sujets distincts.

AEF info : Comment s’articulent les concertations sur l’assurance chômage avec la négociation de la convention tripartite de Pôle emploi ? Quelles sont vos priorités pour cette convention ?

Muriel Pénicaud : Les discussions se poursuivent avec les différents acteurs. Deux sujets sont à l’ordre du jour et sont en phase avec nos objectifs pour la réforme de l’assurance chômage. Il s’agit d’abord de rendre l’accompagnement plus précoce. Plus l’accompagnement est précoce, plus il y a des résultats. Au bout de quelques mois, il y a un découragement et, sur le CV, un an de chômage pèse plus qu’un mois. Il faut aussi améliorer l’offre aux entreprises, en particulier celles qui ont des difficultés à recruter. Elles doivent être accompagnées pour définir leur besoin. Peut-être cherchent-elles le mouton à cinq pattes, mais Pôle emploi doit aussi être plus proactif et aller au-devant des entreprises.

Deux sujets doivent aussi être ajoutés : l’accompagnement des chômeurs de longue durée et la permittence. La plupart des permittents ne choisissent pas cette situation. Quand vous êtes appelé pour travailler une semaine, puis que vous retournez au chômage, vous ne pouvez pas vous former. Vous n’êtes pas non plus prioritaire car vous retrouvez régulièrement du travail. Ces deux thèmes doivent aussi être traités.

C’est un calendrier très favorable de discuter de l’assurance chômage et de la convention tripartite en même temps. Nous avons donc les deux instruments pour proposer des solutions.

AEF info : Pôle emploi a clairement conditionné certains changements à l’octroi des moyens nécessaires alors que l’opérateur a perdu des effectifs en 2018 et encore davantage en 2019. Comptez-vous continuer cette diminution des effectifs ?

Muriel Pénicaud : Cette année, la baisse des effectifs représente 400 ETP. L’opérateur peut absorber cette baisse, notamment grâce à la numérisation des services. Pour la suite, la question des effectifs fait partie de la négociation de la convention tripartite. On évalue les gains liés à la productivité, à l’automatisation ainsi que les sujets d’organisation. On regarde aussi les missions nouvelles et celles qui pourraient être renforcées.

AEF info : Les missions locales s’inquiètent des difficultés financières du réseau ainsi que des volontés politiques de rapprochement avec Pôle emploi. Quelles sont vos ambitions pour les missions locales ?

Muriel Pénicaud : Au sujet du rapprochement avec Pôle emploi, je tiens à redire que certains ont diffusé des intox politiques. Il n’a jamais été question de fusionner de force les missions locales et Pôle emploi. Certains élus nous ont demandé comment mieux travailler ensemble, mieux partager les informations, voire prévoir des structures en commun. Ce sont ces formes de coopération renforcées qu’il est possible d’expérimenter et qui doivent venir du terrain.

Concernant le financement, le ministère participe aux budgets des missions locales à hauteur de la moitié. Le reste est financé par les collectivités, les agglomérations, les départements, les régions… Nous souhaitons aller vers une approche de résultats. Aujourd’hui, nous subventionnons le fonctionnement et par ailleurs l’activité de la Garantie jeunes. La notion de résultats n’est pas liée à la dépense de fonctionnement. Nous voulons qu’une partie de la subvention soit liée aux résultats : tout le monde a des objectifs à respecter, en particulier quand il s’agit d’argent public. Nous conservons la même enveloppe, avec une diminution de 2 % qui est absorbable notamment avec le numérique.

Le deuxième chantier porte sur les systèmes d’information. Aujourd’hui, les missions locales n’ont pas d’accès aux offres d’emploi tandis que Pôle emploi n’a pas accès aux données sur les jeunes. L’intérêt général impose de parvenir à des rapprochements, de travailler plus étroitement même si chacun reste dans son rôle.

Enfin, les missions locales doivent davantage orienter les jeunes vers l’ensemble des dispositifs. Certaines le font et sont d’ailleurs très innovantes. D’autres ont privilégié l’orientation des jeunes vers la Garantie jeunes car elles étaient financées sur ce dispositif. Au contraire, elles ont peu encouragé les jeunes à se rendre en apprentissage, en Epide ou en E2C,. Nous souhaitons aussi qu’elles aillent au-devant des jeunes, qu’elles les trouvent dans les villages en zones rurales, ou en bas des tours et travaillent davantage avec les travailleurs sociaux, les coachs sportifs…

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Christophe Marty, journaliste