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"Les racines de la colère, on ne peut pas les résumer à des questions de pouvoir d’achat" (Vincent Jarousseau)

"Les racines de la colère - et c’est là un des grands défauts du Grand débat -, on ne peut pas les résumer à des questions de pouvoir d’achat, de pouvoir de vivre même si les questions de fin de mois et de frigo vide sont centrales. Au-delà de cela, si les Gilets jaunes se sont accrochés aux ronds-points, c’est qu’il y a aussi un besoin de fraternité ; or on est dans une société où la promotion de l’individu prime sur le collectif. Ces gens découvrent les solidarités et la fraternité et c’est cela qu’ils ne veulent pas lâcher", analyse Vincent Jarousseau, photographe et documentariste dans son ouvrage "Les racines de la colère", publié aux éditions les Arènes (1). Ce roman-photo plonge le lecteur dans l’intimité de huit familles de Denain, petite ville située à proximité de Valenciennes où le glorieux passé minier puis sidérurgique s’est envolé avec la fermeture d’Usinor il y a 40 ans.

AEF info : Pendant deux ans, vous vous êtes installé à Denain, à proximité de Valenciennes, pour raconter "une France qui n’est pas en marche". Dans "les racines de la colère", un roman-photo-documentaire, vous nous plongez dans le quotidien et l’intimité de 8 familles. Pourquoi avez-vous mené ce travail sur les fractures françaises ?

Vincent Jarousseau : J’avais écrit un précédent livre, "L’illusion nationale", avec l’historienne Valérie Igounet qui était déjà un travail documentaire et un roman-photo dans la forme. C’est une plongée dans les petites villes gérées par le Front National. L’idée de ce premier livre était déjà de commencer un travail en profondeur sur les fractures françaises, sociales, territoriales, éducatives, intellectuelles et culturelles qui, aujourd’hui, fragilisent notre modèle démocratique. En tant que photographe et documentariste, c’est un chemin que j’ai choisi de suivre depuis 2014 parce que cela me semble être une question centrale, et de le faire sur le territoire français.

À l’issue de ce projet qui est sorti au moment de l’élection présidentielle de 2017, j’avais déjà commencé à travailler à Denain. J’avais choisi cette ville car elle symbolisait assez bien cette France qui décroche, une France post-industrielle, une France des plans sociaux, une France qui vote FN. Et qui était quelque part le miroir inversé des valeurs que pouvait incarner, au moment de l’élection présidentielle, le candidat Emmanuel Macron. Le projet a mûri pendant cette élection au contact des personnes que je pouvais côtoyer puisque j’ai toujours choisi, dans ma façon de travailler, de recueillir la parole des gens, de la retranscrire et non de l’interpréter et de faire un travail de représentation photographique car il y a un langage des corps, des visages et des paysages qui est extrêmement parlant. Dans ce livre, j’ai voulu partir d’une notion qui était assez parlante dans sa campagne électorale, celle de question de la mobilité qui était une injonction.

L’anthropologue, Bruno Latour, a dit avec justesse il n’y a pas si longtemps que les débats et les propositions en matière économique et sociale, c’est une chose, mais qu’on peut aussi documenter la vie des gens et partir de là pour raconter leurs vies. C’est une manière d’esquisser des pistes et des solutions aux problèmes posés. Je crois sincèrement qu’une partie du monde intellectuel et surtout politique a oublié ce que pouvaient être ces territoires, car les partis traditionnels - y compris à gauche -  se sont coupés d’une certaine base qui s’est elle-même coupée de la politique, avec une abstention énorme et un important vote FN qu’on a présenté un peu comme un repoussoir. Avec les Gilets jaunes, c’est l’expression de cette France qu’on ne voulait plus voir, ni entendre.

AEF info : Quel est le quotidien des habitants de Denain, ville du Valenciennois où le glorieux passé minier puis sidérurgique s’est envolé avec la fermeture d’Usinor il y a 40 ans ?

 Vincent Jarousseau : Le livre débute sur une bande dessinée, car j’ai souhaité faire un flash-back sur la période où cette ville vivait des fruits de l’industrie sidérurgique avec Usinor. Denain a été, il y a 40 ans, le théâtre de l’une des plus grandes catastrophes économiques et sociales que notre pays ait connues après la deuxième guerre mondiale. C’est une histoire qui a été un peu oubliée et un peu mise sous l’eau, alors qu’on se souvient un peu plus de Longwy. Tout cela faisait partie des attirances que j’avais pour cette ville, car l’industrie sidérurgique était une industrie stratégique à l’origine de la création du projet européen dans les années 1950 et symbolise aussi sa perte et la réorientation du projet européen dans les années 1980.

Denain fait partie des villes les plus pauvres de France, avec un taux de chômage de 34 % et un taux de pauvreté de 45 %. Une autre statistique est aussi révélatrice, celle de la surmortalité qui est dans cette ville 30 % supérieure à la moyenne nationale. On observe que ces populations vivent dans le chômage depuis plusieurs générations, qu’il y a des morts prématurées et un taux d’addictologie important. J’ai aussi découvert des handicaps sociaux avec des personnes qui sont suivies en institution et qui ont des retards qui s’accumulent. Il y a un phénomène de reproduction sociale.

Après la fermeture d’Usinor, les pouvoirs publics ont essayé de faire venir des investisseurs coûte que coûte comme Sevelnor, Toyota, puis Alstom. On n’a pas laissé dépérir ces territoires, mais c’était la fin d’une industrie structurante. Et une partie de ce qui a été laissé de côté, c’est la question éducative. Un exemple : le taux de réussite au bac général est de 20 % inférieur à la moyenne française. Ces inégalités demeurent à l’école et on observe qu’il y a peu de livres chez les habitants de Denain et souvent la télé qui fonctionne en continu.

Ce livre n’est pas un catalogue voyeuriste des pauvres car il ne les stigmatise pas. Les gens sont courageux avec une vision optimiste, ils veulent donner à leurs enfants ce qu’ils n’ont pas eu. Par ailleurs, beaucoup d’entre eux sont passés par l’aide sociale à l’enfance. Le rôle de la famille est central et la gauche a oublié que la famille pouvait être un thème de gauche. Et quand on a un État providence qui joue moins son rôle, les couches populaires vont se protéger avec la première cellule de la société qui est le foyer, même si tout n’est pas toujours rose dans les familles.

AEF info : Au fil des témoignages que vous avez recueillis et retranscris dans les bulles du roman-photo, on voit que nombre d’entre eux se sentent oubliés. Sont-ils nombreux à avoir rejoint les ronds-points des gilets jaunes ?

Vincent Jarousseau : Oui. Ce documentaire est entré en confrontation avec le mouvement des Gilets jaunes car pendant ces deux années j’ai entendu une colère qui était sourde mais était là et qui s’exprimait à chaque déclaration d’Emmanuel Macron sur comment les gens devraient vivre et pas se complaire dans l’aide sociale est réelle. Ces déclarations ont blessé, inutilement à mon sens, même si le président de la République n’a pas dit ça par hasard

Dans ce livre, il y a une tension entre ceux qui travaillent et ne vivent pas beaucoup mieux de leur travail que ceux qui sont sans emploi et Emmanuel Macron le sait très bien. On voit qu’il y a des dysfonctionnements des dispositifs de solidarité qui sont nécessaires mais, de mon point de vue, incohérents. Ce sont un peu des bouées de sauvetage auxquelles on s’accroche et qu’il ne faut surtout pas lâcher même pour un emploi. Il est par exemple difficile de lâcher un RSA pour prendre un CDD car, à l’arrivée, les gens ne s’y retrouvent pas financièrement. Il y a un vrai problème de continuité du système de solidarité et d’attractivité des salaires.

Et c’est tout naturellement que certains protagonistes du livre se sont engagés dans le mouvement des Gilets jaunes, ceux qui se sont engagés franchement, correspondent à ceux que l’on a vus sur les ronds-points, à savoir plutôt des personnes qui travaillent, avec de petits revenus, c’est un routier par exemple ou un intérimaire du BTP. Les plus pauvres ont soutenu le mouvement, mais il était plus compliqué pour eux de s’y engager, notamment parce qu’il n’y a pas de rond-point à côté de chez eux : celui de Somain est situé à 15 km de Denain et il faut pouvoir s’y rendre. Je n’ai pas voulu dans mon livre insister sur cette phase des Gilets jaunes, mais c’était le bruit de fond.

AEF info : Le mouvement "Gilets jaunes" est souvent présenté comme synonyme de "bagnole" et "hausse des carburants". Mais pour vous, cette colère va bien au-delà…

Vincent Jarousseau : Les racines de la colère - et c’est là un des grands défauts du Grand débat -, on ne peut pas les résumer à des questions de pouvoir d’achat, de pouvoir de vivre même si les questions de fin de mois et de frigo vide sont centrales. Au-delà de cela, si les Gilets jaunes se sont accrochés aux ronds-points, c’est qu’il y a aussi un besoin de fraternité ; or on est dans une société où la promotion de l’individu prime sur le collectif. Ces gens découvrent les solidarités et la fraternité et c’est cela qu’ils ne veulent pas lâcher. Et derrière, cela peut rejoindre le mouvement contre le réchauffement climatique. Les fins de mois, c’est la synthèse entre la fin du mois et la fin du monde. C’est, quelque part, quel est l’idéal de vie qu’on nous propose dans notre société ? Est-ce que l’on est cantonné à consommer  ? Est-ce que c’est la seule perspective qu’on nous propose ? Les gens se demandent quel est le sens de leur vie. C’est par exemple le cas de Guillaume qui fait la chasse aux promotions dans les supermarchés et qui a parfois des moments de bonheur, comme lorsqu’il décore sa voiture pendant la coupe du monde et qu’il va parader… Tout cela, c’est complètement hors des radars du Grand débat.

AEF info : Les personnes que vous avez rencontrées ont-elles justement participé au Grand débat national ?

Vincent Jarousseau : Non, les chiffres de la fréquentation sont loin de ceux des métropoles. Certains Gilets jaunes ont participé au Grand débat, comme cela a été le cas à Beauvais par exemple, ils venaient en délégation, mais ce qui est clair, c’est que la fréquentation dans Nord-Pas-de-Calais, en Lorraine et dans les territoires de la diagonale du vide est quatre fois plus basse qu’à Paris par exemple, en proportion de la population bien sûr. Les personnes en bas de l’échelle n’étaient pas là. Même si la bonne nouvelle de ce mouvement, c’est qu’il incite à ne pas baisser les bras et à trouver une place dans le débat public. C’est d’ailleurs ce qui gêne nos élites.

Maintenant, prendre la parole en public n’est pas donné à tout le monde. La participation au Grand débat est comparable à la participation électorale. Pour les gens qui ont soutenu le mouvement des Gilets jaunes, le Grand débat ne fait que commencer. On voit bien que les questions posées vont bien au-delà des quatre grands item du Grand débat…

AEF info : L’ouvrage a été réalisé dans le cadre du projet mené avec le Forum vies mobiles, l’institut de recherche sur la mobilité. On demande de plus en plus aux gens d’êtres mobiles pour avoir un travail. Comment cette injonction est-elle perçue et vécue par les Denaisiens que vous avez rencontrés ?

Vincent Jarousseau : Cette idée de travailler sur la question de la mobilité est née pendant la campagne électorale de 2017. À l’époque, sur le terrain, il y avait deux aspects, d’abord ce que je voyais sur le terrain avec des personnes très peu mobiles dans leur vie pour des raisons liées au fait que la mobilité n’était pas perçue comme quelque chose constituant un avantage dans le déroulement de leur vie. Ils sont très peu mobiles car ils préfèrent s’organiser en famille, pour faire face au quotidien quand ils ont des enfants. L’"extérieur" est aussi perçu comme un danger potentiel et on ne va pas s’aventurer ailleurs. Se déplacer représente également un coût et peut être compliqué. Il y a différentes situations. À Denain, on a des "vies immobiles" et des mobilités contrariées car certaines personnes seraient prêtes à bouger mais n’ont pas accès au permis de conduire, qui coûte cher et est très compliqué à obtenir. Il y a aussi des mobilités contraintes par des métiers.

Quand on a des travailleurs peu qualifiés et des métiers et des secteurs d’activité très restreints, c’est très compliqué de trouver un travail. D’autant que ces personnes se retrouvent en concurrence avec les travailleurs détachés, comme dans le BTP, le transport et la logistique. Avant, une entreprise artisanale du BTP prenait du travail à Valenciennes. Aujourd’hui, le champ d’action de ces entreprises pour des petits travaux se passe dans un rayon de 300 à 400 kilomètres. On voit des travailleurs qui travaillent loin de chez eux et dorment dans des zones hôtelières. Ce sont des vies très particulières. C’est par exemple le cas d’Adrien qui travaille loin de chez lui la semaine et du coup c’est Madame qui reste à la maison et s’occupe des enfants. Or Lætitia aimerait travailler mais ne le peut pas. Il faut en effet savoir qu’il n’y a qu’une seule crèche et une seule halte-garderie pour une ville de 20 000 habitants. Autre statistique intéressante : 90 % des enfants au collège de Denain rentrent déjeuner chez eux le midi, ce qui donne une idée du nombre de parents présents chez eux le midi…

J’avais déjà observé début 2017 qu’Emmanuel Macron et son mouvement "En marche !" font référence à la mobilité qui a une forte connotation idéologique. Avant, on parlait de transport, et de déplacement qui avaient une charge contraignante, et aujourd’hui on parle de mobilité, qui a une charge positive dans l’imaginaire collectif. Ce terme est présent dans la publicité et il incarne les insiders, les premiers de cordée qui sautent d’un avion à l’autre et partent à la conquête du monde. L’idéologie macroniste de la mobilité, c’est d’une certaine manière une forme de projection des élites sur le peuple avec la volonté d’entraîner le pays vers cette forme de mobilité. C’est une injonction, et c’est représentatif de cette incompréhension entre un pouvoir et une base sociale qui ne se connaissent pas.

AEF info : Vous publiez une "lettre au Président" en fin d’ouvrage. Quel est le message principal ?

Vincent Jarousseau : Dans le contexte du grand débat, le livre m’offrait une tribune. C’était l’occasion de conclure en mettant en perspective ce qui était posé dans ce livre par rapport au Grand débat. C’était aussi l’occasion d’interpeller le président de la République et lui dire qu’il fallait plus qu’entendre ce message et le comprendre. Mais j’ajoute que cette déconnexion présidentielle existe également chez les élus locaux.

Le futur de Denain, c’est que la ville s’inscrive dans le mouvement des villes en transition. Car aux niveaux local et national, on est incapables de recréer un futur pour ces personnes. On n’arrive pas à l’admettre, c’est la question de la place du travail et de la raréfaction du travail qui est posée. Et cela pose la question de la création d’un revenu universel. Si on ne pose pas cette question, on est dans le déni.

(1) "Les racines de la colère - deux ans d’enquête dans une France qui n’est pas en marche" - Éditions Les Arènes - 22 euros.

Vincent Jarousseau a également publié en 2007 chez le même éditeur "L’illusion nationale".

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Isabelle Moreau, journaliste