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L'Inde, nouveau terrain de recrutement de l'enseignement supérieur sélectif français

Les marques françaises de l’ESR s’exportent de mieux en mieux en Inde, où elles commencent à être perçues comme une alternative crédible à un modèle anglo-saxon devenu moins accueillant : c’est ce qui ressort d’une série d’entretiens menés par AEF info début 2019 avec des responsables de grandes écoles de commerce, d’ingénieurs, et avec Sciences Po. Beaucoup témoignent de fortes hausses de candidatures en provenance du sous-continent indien, qui se sont accentuées après la visite d’État d’Emmanuel Macron de mars 2018, très médiatisée et orientée vers la jeunesse. Les établissements visibles dans les palmarès – dont les Indiens sont friands – et qui ont structuré leur présence sur place profitent à plein de cette attractivité, dans un contexte de durcissement des politiques migratoires aux États-Unis et en Grande-Bretagne, destinations traditionnelles d’études pour les jeunes Indiens.

Le 10 mars 2018, Emmanuel Macron échange avec des étudiants indiens au Bikaner House à New Delhi.

Dans un contexte international favorable, un président de la République peut-il "booster" l'image des institutions d'enseignement supérieur de son pays et améliorer significativement leur recrutement ? À l’aune du cas indien, il semblerait que la réponse soit positive. Depuis la visite d’État d’Emmanuel Macron en Inde, en mars 2018, une dynamique s’est enclenchée dans ce pays, portée par les efforts de CampusFrance sur place : traditionnelle chasse gardée des universités britanniques, américaines et canadiennes, il devient un bassin de recrutement pour les établissements français, en particulier pour de nombreuses business schools, certaines écoles d’ingénieurs très tournées vers l’international et pour Sciences Po. Beaucoup ont d’ores et déjà fait de l’Inde une cible stratégique.

L’objectif fixé par le président de la République d’accueillir 10 000 étudiants indiens en France d'ici 2020 est même en passe d’être atteint d’ici la fin de cette année, selon un communiqué de l’ambassade de France en Inde fin avril. En 2018, ce sont déjà 8 000 Indiens qui se sont inscrits dans un établissement hexagonal, selon la même source, alors que les derniers chiffres disponibles de CampusFrance faisaient état d’un quasi-doublement du nombre d’étudiants indiens en France entre 2012 et 2017 (+90 %, soit la plus forte hausse sur la période). Le pays se positionne désormais au 21e rang des pays d’origine des étudiants étrangers en France (lire sur AEF info). Et si cette croissance rejaillit sur tout l’ESR français, c’est surtout le supérieur sélectif qui témoigne le plus finement de cette affluence : écoles de commerce (pour 39 %) et écoles d’ingénieurs (16 %) concentrent en effet plus d’un étudiant indien sur deux présents en France, selon CampusFrance.

les candidatures indiennes en forte hausse à l’entrée des grandes écoles

un triplement des inscrits à sciences Po et à skema

Toutes les écoles interrogées par AEF info affichent des chiffres de recrutement en hausse en provenance d’Inde : à Sciences Po Paris, les inscrits ont triplé sur les cinq dernières années, passant de 69 en 2013 à 208 en 2018. À Skema business school, c’est en trois ans que ce triplement s’est effectué : "De 150 étudiants indiens inscrits en septembre 2016, tous programmes confondus et hors échanges, nous sommes passés à 450 à la rentrée 2018", indique Patrice Houdayer, DGA. L’Essec rapporte quant à elle une hausse de 60 % des candidatures sur la seule année 2017-2018, quand l’Edhec annonce +50 % en trois ans.

"Il y a eu un déclenchement sur l’Inde : en un an, on s’est rapproché des niveaux chinois en termes de recrutement", confirme Thomas Froehlicher, DG de Rennes school of business. "En 2016, à mon arrivée, l’école accueillait quelque 45 étudiants indiens, hors échanges. Cette année, nous en avons 150, principalement en master, auxquels il faut ajouter une cinquantaine d’étudiants en mobilité", précise Maud Le Bars, chargée du recrutement de l’école bretonne en Inde.

les tendances se confirment pour 2019

Et les tendances pour la rentrée 2019 vont dans le même sens : par rapport aux chiffres déjà en hausse de 2018, Sciences Po enregistre encore une hausse de 16 % des candidatures en master et de +35 % en bachelor. À l’Essec, on table sur +30 à 40 % pour la rentrée. Les ouvertures de bureaux en Inde se multiplient, et les résultats sont tout de suite probants, même pour les écoles à la visibilité plus modeste. La Rochelle business school, qui n’est sur place que depuis un an, prévoit déjà d’accueillir une cinquantaine d’étudiants indiens en 2019-2020, contre aucun jusque-là. Son objectif "à moyen terme" est fixé à une centaine.

Au-delà de ces hausses quantitatives, les écoles rapportent aussi une "amélioration continue" du profil des jeunes indiens recrutés, témoigne par exemple Vidya Suresh, chargée de la promotion de lEsigelec en Inde, l’une des écoles d’ingénieurs françaises les plus actives dans ce pays. "Le bouche-à-oreille fonctionne bien, ce sont les candidats qui nous le disent." L’école associative, basée à Rouen, compte désormais 60 à 70 étudiants indiens dans ses formations, plus une vingtaine en double diplôme, et pourrait atteindre 125 inscrits dans cinq ans. Nilesh Gaikwad, "country manager" de l’Edhec en Inde, confirme : "Nous mesurons l’attractivité de l’école sur le marché indien à la hausse des scores moyens au Gmat de nos candidats, au nombre de bourses de niveau ambassade qu’ils obtiennent, et au niveau de l’université d’origine d’où ils proviennent."

un "effet Macron", dans un contexte international porteur pour l’Europe

la rencontre de Macron avec les étudiants indiens a marqué les esprits

Interrogés sur les raisons de la dynamique actuelle, les interlocuteurs d’AEF info s’accordent sur un point : si le contexte international est porteur pour l’Europe – en particulier pour la France et l’Allemagne – avec le durcissement des politiques migratoires américaine et britannique et les incertitudes liées au Brexit, la visite d’État d’Emmanuel Macron en Inde l’année dernière a sensiblement joué : "L’Europe est mieux perçue qu’avant, à cause des mauvais choix politiques des pays anglo-saxons, mais surtout, la venue du président français a eu un très fort impact : c’est dû à sa personnalité, et aussi au fait qu’il ait parlé pendant une heure avec des étudiants indiens. Il a fait un tabac, cet échange a marqué les esprits", témoigne Vidya Suresh.

Lors de ce déplacement, Emmanuel Macron avait appelé étudiants et chercheurs indiens à faire de la France leur "point d’entrée" sur le continent européen (lire sur AEF info). C’est à cette occasion que l’objectif des 10 000 étudiants indiens accueillis en France d’ici à 2020 avait été fixé, dans la déclaration commune du président français et du Premier ministre indien, Narenda Modale, qui vient d’être réélu. Cette annonce s’était accompagnée de la création d’un "fonds franco-indien pour l’éducation en faveur de la mobilité entre les deux pays" et de la tenue du premier forum franco-indien de l’ESR, le "Knowledge summit". Lors de cette même visite, Frédérique Vidal et son homologue indien avaient également signé un accord de reconnaissance mutuel des diplômes, qui a très vite eu des conséquences positives.

un accord de reconnaissance des diplômes stratégique

"Grâce à cet accord, les diplômes français sont désormais reconnus par l’État indien, ce qui permet aux diplômés de travailler dans l’administration à leur retour, un critère fondamental vu le poids de cette dernière sur le marché du travail", décrypte Céline Davesne, directrice des relations internationales de Neoma business school, qui vient d’ouvrir un bureau en Inde. "Les très grosses entreprises publiques indiennes, comme Indian Railway, qui est la 2e entreprise au monde après Walmart, occupent une place majeure sur ce marché", rebondit Richard Perrin, DRI de l’Edhec. "Or, ces acteurs ont besoin de certifications publiques sur les diplômes."

Lors d’un voyage d’études organisé par Neoma en février dernier, l’équipe de direction a mesuré l’importance du sujet de l’employabilité aux yeux des étudiants indiens. "Ils portent une attention extrême aux critères d’insertion professionnelle et de salaires de sortie", raconte Céline Davesnes. L’accord sur les diplômes, qui est entré en vigueur au 1er mai 2019, s’accompagne d’ailleurs d’une politique migratoire plus "amicale" entre les deux pays : les étudiants indiens qui obtiennent un diplôme français post-gradué ont dorénavant la possibilité de demander un visa de travail de deux ans, et tous les alumni indiens titulaires d’un diplôme de master sont éligibles à un visa "court séjour" de cinq ans, précise l’ambassade de France en Inde.

l’importance des "rankings" pour les étudiants indiens

D’autres raisons sont aussi évoquées pour expliquer l’attractivité nouvelle de la France auprès des jeunes Indiens : la qualité et l’accessibilité du système éducatif français, les bourses, ou encore, pour les business schools, le bon classement des institutions françaises dans le Financial Times. "Le marché indien est fortement 'drivé' par les rankings, il est donc favorable aux écoles de commerce françaises", confirme Samuel Vinet, chef du recrutement et du marketing à l’Essec.

"Les Indiens sont sensibles à l’excellence académique, et l’image de la France est tirée par des marques comme HEC, Essec ou Insead qui sont en haut des palmarès", abonde Maud le Bars, de Rennes SB. "D’ailleurs, on voit davantage les grandes écoles que les universités françaises en Inde, car les gens, ici, ne font pas de la gratuité des études un critère d’attractivité." Cependant, les tarifs affichés par les écoles françaises, pour leurs programmes anglophones, restent "bien inférieurs à ceux des universités américaines ou canadiennes qui trustent le marché", ce qui constitue une proposition séduisante, considère Maud Le Bars… "même si elles ont un retard de 15 ans au moins !"

le levier des bourses

Le marché indien s’est en effet construit autour de règles inspirées des pratiques anglo-saxonnes. L’atout du rapport qualité-prix ne dispense donc pas les établissements français de s’y adapter : les étudiants indiens restent par exemple très sensibles à l’octroi de bourses. "Avec la dimension de prestige qui leur est attachée, les bourses sont un levier pour attirer les meilleurs étudiants, qui partent ailleurs s’ils n’en obtiennent pas", confirme Vanessa Scherrer, directrice des relations internationales à Sciences Po, où les frais de scolarité pour les étudiants extracommunautaires s’établissent à 10 500 euros par an en bachelor et à 14 000 euros en master. "Les Indiens sont prioritaires pour nos bourses internationales", souligne-t-elle. En 2017, 29 % des étudiants indiens nouvellement inscrits en master bénéficiaient ainsi d’une bourse de Sciences Po, et ils étaient 24 % à la rentrée 2018.

D’autres institutions proposent des facilités supplémentaires, comme l’Essec, qui déplore "la forte sélection par l’argent" qui sévit en Inde, dit Samuel Vinet. L’école de management offre plusieurs solutions : l’apprentissage, qui est ouvert aux étudiants extracommunautaires s’ils justifient d’un an de présence sur le territoire français, et les accords signés depuis l’année dernière avec des banques, qui permettent de prêter sans garant français, moyennant un taux plus élevé. "Les Indiens sont la première population concernée par ce partenariat (à 80 %), car emprunter en Inde est difficile", témoigne Samuel Vinet.

avoir une représentation locale en inde, un atout incontestable

"Les parents indiens sont très exigeants"

Sur le terrain, la bataille face aux géants anglo-saxons reste cependant rude. Pour pouvoir "prendre la vague indienne", il faut se doter de relais efficaces. "Le choix qui est offert aux étudiants indiens est énorme. Pour être identifié par eux, il faut absolument avoir des représentants sur place", assure Maud Le Bars. "Les parents indiens sont très exigeants : avoir un correspondant en Inde les rassure", renchérit Vidya Suresh, à l’Esigelec. "Je suis disponible 24 heures/24 pour eux, cela change la donne."

Sciences Po reconnaît avoir fait "un gros investissement" en Inde, avec deux personnes à plein temps, l’une à Delhi, l’autre à Bombay, après avoir "identifié ce pays comme une zone où l’IEP pouvait faire mieux en termes de recrutement", explique Vanessa Scherrer. "Notre attractivité croissante est aussi liée à ce facteur-là." Les Indiens sont aujourd’hui la 6e nationalité représentée, et l’Institut parisien souhaite aller plus loin, en "affinant son réseau de partenaires pour les échanges (14 aujourd’hui)", plus particulièrement avec "les grandes universités privées". L’autre priorité de Sciences Po en Inde est de proposer un accord de double diplôme, ce qui n’est pas encore au catalogue.

les lycées d’excellence, cible de choix pour les recruteurs étrangers

Si le travail de ces agents locaux est stratégique, il est aussi multitâche. À l’Edhec, qui a recruté un "country manager" en Inde il y a cinq ans, le choix s’est porté sur un alumni originaire du pays. "Son action fait la différence : il gère le recrutement, mais aussi le placement et les carrières des diplômés, et la communauté des alumni", rapporte Richard Perrin. Les relations avec les lycées, notamment, est centrale : "Notre découverte principale en Inde a été l’existence des lycées d’excellence, un peu comme en Chine", raconte Céline Davesne. "90 % de leurs élèves partent faire leurs études à l’étranger." Une cible de choix pour ces recruteurs, qui sont à peu près sûrs d’y trouver une population solvable et de bon niveau scolaire.

Le recrutement local passe aussi par la signature d’accords de partenariat, comme Skema l’a fait avec les IIM et les IIT : "Les flux sont assez faibles, mais cela crédibilise notre offre sur le marché indien", explique Patrice Houdayer. Car l’une des difficultés des établissements français est de se faire connaître : contrairement à la Chine, ils ne comptent dans le pays qu’un très faible nombre d’alumni. "Nous n’avons pas d’exemples emblématiques à montrer, ni même, comme les Britanniques, de grandes communautés indiennes en France. Or cela joue beaucoup pour la connaissance du système", explique le DGA de Skema. "Il nous faut donc faire un plus gros travail de conviction sur les perspectives de carrière que nous offrons."

La business school, qui a fait de l’international le cœur de son modèle, fait feu de tout bois : partenariats, recrutement direct, et embauche de professeurs indiens, toujours dans le but d' "être mieux ciblée par les étudiants". Un projet de campus en Inde a même été envisagé il y a quelques années, avant d’être abandonné. Une voie explorée par quelques autres institutions françaises ces dernières années, comme Centrale, l’Icam, et bientôt, l’EM Lyon (lire sur AEF info).

l’inde est-elle la chine de demain ?

Faut-il donc s’attendre à voir, demain, autant d’étudiants indiens en France que d’étudiants chinois, qui sont actuellement entre 25 et 35000, selon les sources ? Les analyses sur l’évolution du marché indien sont en tout cas très prometteuses. "La moitié de la population indienne a moins de 25 ans, avec un taux d’alphabétisation de 80 %", rappelle Patrice Houdayer. "Et 40 % d’une classe d’âge accède à l’enseignement supérieur, selon l’Unesco. Ce sont des éléments importants d’analyse pour nous, surtout quand ils s’ajoutent aux difficultés d’obtention d’un visa en Grande-Bretagne et aux USA." "Alors que la Chine se referme et connaît une baisse de croissance, l’Inde s’ouvre et croît", note pour sa part Céline Davesne, à Neoma. "La classe moyenne explose, et elle a envie d’envoyer ses enfants étudier à l’étranger."

Vidya Suresh, à l’Esigelec, confirme : "Une famille de la classe moyenne indienne est prête à investir dans l’enseignement supérieur pour ses enfants, d’autant plus qu’avec la croissance économique de ces dernières années, elle s’est enrichie." Et les étudiants indiens sont "exigeants", remarque aussi Patrice Houdayer : "Ils ne veulent rejoindre que les très bons établissements. Ils ont une culture anglo-saxonne, une capacité à s’exprimer avec des nuances, à contribuer aux cours, à adopter une posture. En cela, ils sont assez différents des étudiants chinois", note-t-il. Or, malgré les efforts constants du gouvernement indien pour augmenter ses capacités d’accueil dans l’enseignement supérieur de qualité – 13 des 20 IIM ont été créés ces dix dernières années – la demande se fait toujours plus pressante.

La France a donc une véritable carte à jouer, même s’il y a "encore du travail pour apparaître sur leur carte mentale", estime Vanessa Scherrer, à Sciences Po. "Mais il existe un cousinage de pensée entre la France et l’Inde. Ils ont le même amour du débat, de l’esprit critique. On le sent à Sciences Po, dont c’est l’ADN. Ils y réussissent très bien et se font parfaitement à la culture française", constate-t-elle, tout en reconnaissant n’être exposée qu’au "top des étudiants indiens".


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Sarah Piovezan, journaliste