Service abonnements 01 83 97 46 50

Revenir en haut de la page
Home| Social / RH| Politiques de l’emploi| Dépêche n°603342

Le mouvement des Gilets jaunes, "c’est une lutte sociale, sans lutte des classes" (Denis Maillard)

En gagnant contre les partis et en ignorant les syndicats, Emmanuel Macon aurait tué les corps intermédiaires. Or, c’est parce que les corps intermédiaires n’existaient déjà plus qu’Emmanuel Macron a été élu. Et c’est parce qu’ils ne représentaient plus la société civile que le mouvement des gilets jaunes a été possible. Voilà le postulat de départ du livre "Une colère française" que vient de publier Denis Maillard, fondateur du cabinet de conseil en relations sociales www.temps-commun.fr aux éditions de l’Observatoire (1). Dans cet ouvrage, il décrypte cette mutation récente, mais profonde de la société française.

"Une colère française", de Denis Maillard

AEF info : Vous décrivez, dans votre ouvrage "Une colère française", un moment inédit de l’histoire sociale de la France, où les Gilets jaunes obtiennent plus que toutes les mobilisations syndicales, en trois semaines, et ne se reconnaissent plus dans les corps intermédiaires classiques… Comment tout cela a-t-il été possible ?

Denis Maillard : L’idée de départ du livre était de prendre le contre-pied de l’explication donnée par les organisations syndicales et les journalistes politiques, à savoir qu’Emmanuel Macron, en tenant à l’écart les organisations syndicales, et en gagnant contre les partis, avait tué les corps intermédiaires… Or, c’est exactement l’inverse. C’est parce que les corps intermédiaires étaient très largement affaiblis que l’élection d’Emmanuel Macron a été possible et que les Gilets jaunes ont été possibles. Ces derniers s’affranchissent de toute représentation classique, ainsi que des politiques et des organisations syndicales.

Avoir obtenu après une allocution de 13 minutes du président de la République 13 milliards d’euros, c’est la rançon de l’inorganisation des Gilets jaunes. S’ils s’étaient organisés avec des représentants, et un mandat de représentation, il y avait quelque chose à négocier. Or là, ce n’est pas le cas. Ils ne veulent rien d’autre que la fin des taxes et la démission d’Emmanuel Macron même si, petit à petit, des revendications institutionnelles émergent. Leur force, c’est aussi leur faiblesse avec une incapacité à s’organiser et finalement rien à négocier.

AEF info : Nous serions, selon vous, dans une "société de marché". Expliquez-nous…

Denis Maillard : Si les corps intermédiaires sont aussi affaiblis c’est, qu’en réalité, nous sommes sortis de la social-démocratie qui est la reconnaissance d’un conflit social organisé avec des institutions et des organisations faites pour le réguler, négocier, etc. La mise à l’écart des corps intermédiaires, c’est le signe que les individus, dans la société contemporaine, ne se reconnaissent plus dans cette manière d’organiser le conflit. C’est pourquoi nous sommes dans une société de marché, dont le philosophe et historien Marcel Gaucher a été le premier à parler. On est, d’un côté, dans un évitement du conflit avec de nouveaux intermédiaires qui viennent prendre le relais d’intermédiaires anciens et, de l’autre, dans une révolte qui n’est organisée par personne.

La société de marché est une société d’individus où la compétition sociale est acceptée comme telle, où le marché comme équilibre des intérêts et des droits est le modèle des relations dans la société entre les individus. Ce n’est pas le marché comme économie, mais comme métaphore des relations sociales. On est dans un marché social où les individus autonomes équilibrent leurs intérêts et leurs droits les uns par rapport aux autres. C’est la reconnaissance d’un certain type d’égalité et d’une certaine compétition sociale dont les termes doivent être garantis par l’État.

AEF info : Ce mouvement de Français qui, pour leur très grande majorité, valorisent le travail tout en dépréciant parallèlement l’assistanat, est selon vous l’expression d’une France qui ne veut pas "renverser la table", mais au contraire "s’y asseoir". Expliquez-nous…

Denis Maillard : Ce qui est paradoxal en effet par rapport aux analyses traditionnelles, notamment de gauche, c’est qu’au départ, c’est-à-dire entre le 17 novembre et Noël, les revendications des gilets jaunes étaient assez libérales, à savoir : "nous voulons vivre dignement de notre travail, sans remettre en cause ni l’entreprise, ni le travail lui-même. Le signe, c’est que les mobilisations se sont déroulées le samedi. Les revendications libérales sont autour du travail avec la promesse contenue dans cette valeur travail. Ce n’est pas la volonté de renverser la table, mais plutôt de pouvoir s’y asseoir et de consommer. C’est à mon sens davantage une crise de la consommation qu’une crise de la répartition de la valeur. C’est pour cette raison que cela n’a pas eu de répercussion dans les entreprises.

Ce mouvement ne remet pas en cause le travail. Et ceux qui se sont révoltés sont, pour la plupart, les salariés du "back office", à savoir des livreurs, des camionneurs, des magasiniers, qui ont une relation pas forcément permanente avec l’entreprise. Le travail est très important pour eux, mais pas celui du type "30 glorieuses" avec une continuité et une stabilité dans l’emploi. Les travailleurs en "back-office" ne veulent pas particulièrement ressembler aux travailleurs en "font office", qui peuvent s’organiser dans le temps et l’espace comme ils veulent et se mettent en récit via Instagram…, mais mener leur vie de manière autonome. Et cela, il n’y a que le travail qui le leur permet. Ils recherchent le plus possible un emploi stable, et ne veulent pas dépendre des minima sociaux. Mais cela ne veut pas dire pour autant qu’ils les refusent.

Je reviens un instant sur ce couple de l’Yonne, Arnaud et Jessica, 26 ans tous les deux et parents de 4 enfants, dont Le Monde a fait le portrait le 15 décembre 2018 sous le titre "Gilets jaunes : Arnaud et Jessica, la vie à l’euro près", provoquant un déluge de commentaires méprisants et de critiques du mode de vie de ces jeunes gens. Ils voulaient, comme les autres Gilets jaunes, acheter des cadeaux à leurs enfants pour Noël et profiter de la société de consommation. On est loin des utopies gauchistes autour de la remise en cause de la société de consommation et du capitalisme. Il y a aussi la certitude des travailleurs du "back office", que ce sont eux qui font tenir la société.

On observe également un fort besoin de reconnaissance de ces "travailleurs de l’arrière". C’est une lutte sociale sans lutte des classes, une lutte contre quelque chose d’impalpable, qui est le mépris d’existence. Ils ont le sentiment d’être tenus pour "quantité négligeable". Ce qui me frappe, et je l’ai particulièrement vu dans les deux débats que j’ai animés, c’est leur réelle capacité à exprimer ce qu’ils sont de manière très articulée, à dire comment ils vivent et combien ils gagnent. Et à partir de leur cas personnel ils expriment une incapacité à s’élever tandis qu’on leur renvoie - ce sont toutes ces petites phrases qui ont été prononcées par le chef de l’État - que leur vie sociale ne vaut pas la peine d’être vécue.

AEF info : Les Gilets jaunes, qui rêvent d’autonomie, de vivre dignement de leur salaire et qu’on leur fiche la paix, est-ce en quelque sorte le rêve américain à la "sauce française" ? Quid du collectif ?

Denis Maillard : Le collectif continue d’exister mais c’est un collectif de toute autre nature avec des individus qui pensent qu’ils ne sont pas dans un collectif, comme si la société était passée derrière les personnes. C’est un collectif qui ne se montre pas et qui n’est pas explicite.

Il me semble qu’Emmanuel Macron n’est pas allé au bout de ses intuitions de départ, à savoir que les corps intermédiaires étaient très largement affaiblis et qu’il fallait remettre chacun dans sa sphère de responsabilité, par exemple dans l’entreprise pour les organisations syndicales, ce qui heurte d’ailleurs la CFDT. Mais il s’est arrêté là alors qu’il aurait dû continuer à dialoguer directement avec le peuple. Ce qui est très frappant dans le mouvement, c’est de voir que les Gilets jaunes veulent accéder à l’Élysée pour enfin pouvoir parler au Président. C’est pourquoi il doit continuer à avoir un dialogue direct avec les citoyens, car le grief qu’on lui fait c’est de ne pas avoir assez écouté. Ce qui est aberrant, c’est le lien direct, c’est lui qui représente le collectif. Et s’il remet les maires en selle, les autres, qu’il s’agisse des associations, des syndicats, etc. ce n’est pas de son ressort. C’est à eux de reprendre la main.

Il y a en effet du "rêve américain à la sauce française", comme on a pu le voir il y a un an avec la ferveur populaire autour de la mort de Johnny, une des idoles de la France périphérique et qui nous parlait avant tout de la "méritocratie par le marché". Il s’est élevé jusqu’au sommet et offrait une image positive de la réussite individuelle. C’est, pour les Gilets jaunes, avoir droit à son "rêve américain à la sauce française" ; exactement ce qu’a fait Johnny au niveau musical.

AEF info : Vous détaillez dans votre ouvrage la symbolique du rond-point que vous comparez à l’évitement du conflit. Pourquoi ?

Denis Maillard : Dans les ronds-points, on s’insère de manière fluide dans un flux continu où tout est fait pour qu’on n’ait pas besoin d’une autorité extérieure - la gendarmerie ou un feu rouge - pour faire respecter la priorité ou l’arrêt. C’est un imaginaire libéral qui consiste à penser que si tout le monde respecte les règles, cela s’équilibre naturellement. Sauf que ce qui fonctionne pour les voitures ce n’est pas vrai pour les individus. Mais c’est vrai que si on bloque un rond-point, on peut tout bloquer. Le rond-point est un non-lieu qui est stratégique et commun à tous les individus du périurbain. C’est la manifestation de l’imaginaire de la société de marché. Le rond-point, c’est aussi la fraternité et la convivialité qui manquent à cette société. D’où la difficulté pour les Gilets jaunes de quitter les ronds points pour rentrer chez eux. C’est un peu comme dans une grève, on est soudés et on a du mal à la finir, mais il y avait des organisations syndicales qui étaient là. Dans ce mouvement, il n’y a pas d’encadrement donc c’est plus compliqué d’arrêter.

AEF info : Vous écrivez que les syndicats, comme d’autres corps intermédiaires, sont discrédités. Qui sont alors les nouveaux "intermédiaires" entre les Gilets jaunes et le pouvoir ?

Denis Maillard : Pour le moment entre les Gilets jaunes et le pouvoir, il n’y a rien, exceptée la police, ce qui est bien le problème. Au départ, l’idée de ce livre c’était de montrer les nouveaux intermédiaires avec notamment la montée, dans les entreprises, du pouvoir des avocats qui règlent directement les problèmes des salariés avec les DRH, sans passer par la case syndicats. C’est une externalisation en quelque sorte du conflit en dehors de l’entreprise. On voit aussi des coachs, des médiateurs ou des psys, intervenir pour éviter le conflit et soutenir l’individu dans son autonomie.

Dans la société, c’est encore balbutiant mais on se dirige vers cela. Ce sont par exemple les émissions proposées sur M6, qui est une chaîne de "tutos", comme celle de Stéphane Plazza qui fait du "home staging" et est une sorte d’intermédiaire qui aide les gens à s’épanouir pleinement et à vivre leur vie pleinement. C’est aussi tout ce qu’on voit avec Youtube qui propose des "tutos" qui aident les individus à être autonomes. Ces intermédiaires, ce sont des gens qu’on va suivre sur le web, à qui on va faire confiance pour devenir plus autonome et à qui on va faire confiance, sans toutefois faire preuve d’engagement et sans avoir besoin d’adhérer à une structure. Cela n’a rien à voir avec les organisations traditionnelles actuelles.

AEF info : Quid de la place de l’État dans la société de marché ?

 Denis Maillard : Quand on pense société de marché, on pense "libéralisme" et absence d’État. Or, dans la société de marché, il y a une place pour l’État, mais avec un rôle nouveau, un État "tuto" qui devrait permettre aux gens de s’assumer seuls. Cela ne peut pas être des aides financières qui tombent régulièrement, mais ce sont des aides à disposition et qu’on peut prendre en fonction de ses besoins pour être plus apte à conduire sa vie, seul. Aujourd’hui, la société n’a jamais connu un aussi fort taux d’individualisme, mais il y a quand même besoin d’un État explicite.

(1) "Une colère française", éditions de l'Observatoire - 14 euros. Denis Maillard a également publié en 2017 "Quand la religion s'invite dans l'entreprise" (Fayard)

Fermer

Bonjour

Vous souhaitez contacter

Isabelle Moreau, journaliste